Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2002
Mots-clés : rencontre,
 

Philippe Reynaert, directeur de Wallimage

On ne présente plus Philippe Reynaert. Tous les fans de TéLéCiNéMa connaissent son look d'homme aux lunettes blanches dans cette émission qu'il anime aux cotés de Bernard Polet. Mais il fut aussi l'un des fondateurs et le rédacteur en chef de la revue Visions (pépinière de talents en tous genres), le redac chef de Studio Belgique, et il a participé à maintes aventures du cinéma belge ces dernières quinze années. Et il est surtout le directeur de Wallimage, un fonds consacré à l'audiovisuel, créé le 16 février 2001 à Mons par la Région wallonne. Dans le numéro 48 de notre webzine, Philippe Reynaert nous avait expliqué les objectifs de Wallimage. Un an plus tard, où est-on ? Entretien.

Cinergie : Quel est le bilan provisoire que vous pouvez tirer après un année d'activité pendant laquelle on a vu Wallimage sur pas mal de fronts mais principalement sur celui du pré-financement de longs métrages ?
Philippe Reynaert : Après un an d'activité, le bilan est extrêmement satisfaisant. Il y a deux critères sur lesquels le mécanisme Wallimage peut s'évaluer. D'une part, la mission qui lui a été confiée : favoriser des retombées concrètes sur l'industrie audiovisuelle en Région wallonne. D'autre part, sa viabilité en tant que Société Anonyme : est-ce qu'il y a de l'argent qui rentre ? En ce qui concerne ce deuxième point, un an est une période trop courte pour évaluer quoi que ce soit. Le seul indice, c'est que le premier film cofinancé par Wallimage à être sorti sur les écrans, Gangsters, d'Oliver Marchal, a passé la barre des 250.000 entrées après trois semaines d'exploitation en France...
En ce qui concerne le premier point, les retombées en Région wallonne, on a organisé le mécanisme Wallimage en deux lignes d'intervention financière qui fonctionnent chronologiquement. Une ligne " oeuvres ", qui concerne la production des films et dont la clé est que, pour chaque euro investi par Wallimage, on attend des co-producteurs qu'ils en dépensent un et demi chez nous. Il y a un effet démultiplicateur des sommes investies.
L'autre ligne, " sociétés ", est consacrée à soutenir des sociétés de services qui décideraient de s'ouvrir ou de se développer en Wallonie du fait de la demande engendrée par la ligne " oeuvres ".
C'est un mécanisme d'induction de marché. On crée la demande avec la ligne " oeuvres " et on soutient le marché avec la ligne " société ".
Seule la première ligne a été activée en année 1. On a étudié beaucoup de dossiers sur la ligne " sociétés ", mais aucun n'a abouti dans l'année. En revanche, d'ici la fin avril, on interviendra dans les deux premiers dossiers " sociétés ". Un studio son va s'ouvrir à Mons : API-Studio. C'est un montage financier complexe dont on est assez fiers car il est exemplaire de la manière dont on va travailler pour la suite : il y a trois investisseurs privés qui sont Arnaud de Battice (producteur/A.T.Productions), Sylvain Goldberg (spécialiste du doublage/ex-Made in Europe) et Pascal Flame du studio bruxellois Caraïbes. Ces trois partenaires ouvrent ensemble API-Studio, soutenus financièrement par Wallimage et mais aussi par l'Invest Mons-Borinage. C'est assez intéressant qu'on entre dans ce dossier à la même hauteur financière qu'un Invest local qui prend d'ailleurs le même genre de risques que nous : on entre tous les deux dans le capital et on fait tous les deux un prêt à long terme.
Cela a un effet démultiplicateur car la mise de Wallimage est doublée grâce aux Invests locaux, des structures puissantes, qui ne s'étaient jamais lancées dans l'audiovisuel par méconnaissance des tenants et des aboutissants (comment analyser le dossier d'un studio son ?). À Namur, en avril aussi, va s'ouvrir une société qui s'appellera Ciné-service, un intégrateur de services liés au tournage des films. Dans une seule maison, les producteurs vont pouvoir louer de la machinerie, de l'éclairage, des caméras, acheter de la pellicule, effectuer un premier montage virtuel et visionner les rushes de leurs films. Un " one stop shopping " en quelque sorte : une adresse, un numéro de téléphone et une secrétaire au bout du fil peut vous aiguiller vers tout ce dont vous avez besoin pour un tournage. D'ici quelques mois, il y aura en Wallonie les ressources minimales nécessaires pour un tournage et pour la post-production, en s'arrêtant au mixage et au labo. Car, à ce stade, les investissements sont trop lourds pour aller plus loin.
Sur la première année, on a aussi constaté que des structures existantes s'ouvraient grâce au mécanisme Wallimage. Un exemple est le film Hop ! de Dominique Standaert. Il a été monté sur les bancs de montage virtuels des Les Productions du Sablier, à Braine-L'Alleud. C'est intéressant car Thierry Knauff s'était auto-équipé pour être autonome dans ses propres montages, et là, coup sur coup, Nuagesde Marion Hänsel et Hop ! se sont montés sur ses machines.

C. : Si je vous comprends bien le fonds s'installe dans la durée ?
Ph. R. : L'idée est fondée sur une expérience de trois ans, avec une évaluation en bout de parcours. Sans attendre, je peux vous dire que sur le plan des retombées régionales, ce sera très concluant. Sur le plan de la viabilité de la structure, on va être trop court. Les neuf millions neuf d'euros dont on dispose pour les trois ans ne nous permettent pas d'induire véritablement un marché, d'autant que l'on sait bien qu'il n'est pas réaliste de dire qu'on crée un marché qui n'existait pas et de vouloir en même temps en retirer un bénéfice. Le mécanisme Wallimage n'arrivera pas à s'auto-alimenter sur une période aussi brève. Mais dans le timing, la nouveauté est que lorsqu'on entrera dans la troisième année de Wallimage, on assistera plus que probablement au démarrage du tax-shelter. La ligne " oeuvres " a été mise en place pour permettre par ricochet l'émergence de la ligne " sociétés ". Dès le moment où le tax-shelter fonctionnera vraiment, on entrera dans une économie de flux et on peut imaginer que la ligne " oeuvres " baisse dans nos activités au profit de la ligne " sociétés". Or, la ligne " sociétés " est rentable. Donc, le mécanisme Wallimage, si le tax-shelter fonctionne comme on l'espère, devient un mécanisme rentable. Notre position à ce propos ne fait pas l'unanimité. La loi, telle qu'elle a été envisagée par le sénateur Monfils et par une partie des producteurs de l'UPFF, est minimaliste dans ses modalités d'application. Elle dit simplement : " Désormais, si une entreprise veut consacrer une partie de ses bénéfices à soutenir un film, elle peut déduire cet investissement de sa charge fiscale, à raison de 150 % ." Mais le texte s'arrête là et laisse la " loi de la jungle " faire le reste, à savoir que les producteurs vont aller sonner à la porte des entreprises pour récolter des fonds. On risque d'aller au-devant d'incompréhensions et de déceptions. Tous les contacts pris avec des industriels reflètent qu'ils sont assez contents de l'instauration du tax-shelter, ils y voient une manière intelligente de faire baisser l'impôt sur les sociétés tout en menant une action de communication. Mais personne n'est prêt à recevoir cinquante producteurs de cinéma et à les écouter tour à tour vanter la qualité de leur produit. Je crois qu'il faut une ou des structures d'intermédiation. Ces structures pourraient avoir comme vocation : en premier lieu, de traduire dans la langue du marketing les opportunités que représentent les différents films qui feraient appel à de l'argent privé ; en deuxième lieu, ces sociétés pourraient, si l'entreprise les y autorise, mutualiser le risque, donc investir l'argent non pas sur un film mais sur plusieurs films ; enfin, elles pourraient aussi organiser le retour d'images vers les investisseurs privés. Il faut éviter le mauvais sponsoring. Car le risque du dérapage publicitaire " grossier " existe toujours.
Wallimage est candidat à être une de ces structures d'intermédiation. Il serait sain d'imaginer qu'il y en ait trois en Belgique : une en Flandre, une à Bruxelles et une en Wallonie, ce ui correspond aux Régions, c'est-à-dire aux entités économiques de la Belgique fédérale. Les Communautés sont, elles, naturellement appelée à une fonction précise qui est l'agréation des films en tant que belges. Par contre, les entreprises voudront savoir où passe l'argent, être rassurées sur leurs choix. Le label Wallimage est déjà un label qui fait rimer qualité et efficacité. Si tout le monde va en ordre dispersé, je prévois qu'il y aura un déséquilibrage du marché vers le nord du pays. Les entreprises qui génèrent le plus de bénéfices sont au nord du pays. Et celles-ci risquent d'investir de manière préférentielle dans un film qui se passe dans leur région, qui parle leur langue,... On verrait alors tous les efforts déployés depuis un an pour essayer d'enrayer l'hémorragie des techniciens et des comédiens wallons redémarrer de plus belle. Or nous, nous sommes prêt avec Wallimage à relever le défi.

C. : Que pensez-vous d'un support créatif comme le cd-rom  et de l'explosion de la diffusion du cinéma en DVD ?
Ph. R. : Je différencie le cd-rom et le DVD. Je pense que le cd-rom est arrivé aujourd'hui à maturité sur le plan technologique et artistique et que c'est un outil magnifique sur le plan culturel, par sa capacité de stockage, par le fait qu'il apporte l'image et le son par rapport au livre. Par contre, commercialement, c'est un outil qui est presque mort. Il devient un outil de muséographie qui doit être soutenu par des pouvoirs publics sous forme de subsides. Je ne lui vois pas d'avenir commercial.
Par contre, le DVD, et un jour le DVD interactif - car il n'est pas du tout à maturité, on va encore voir des choses surprenantes dans les mois à venir -, ça c'est une révolution fantastique. Le premier effet est de relancer la cinéphilie. Je suis enthousiaste là-dessus. La vitesse à laquelle l'Europe occidentale est occupée à s'équiper de DVD est phénoménale mais je ne pense pas qu'il y ait un risque pour l'avenir des salles. L'avenir des salles est dans la projection numérique. On aperçoit l'interaction avec le DVD. On va vers une diffusion du cinéma par satellite. L'effet pervers pourrait se situer au niveau du " final-cut ". Vous sortez un film mondialement avec un disque dur à Los Angeles et par satellite. Ensuite, après une semaine d'exploitation, on constate que le public est déçu par la fin du film. Vous pouvez imaginer qu'on remonte la fin du film en fonction des attentes du public. C'est vertigineux et dangereux pour les auteurs.

C. : Vous êtes donc très attentif au développement des nouvelles technologies ?
Ph. R. : Wallimage est très attentif au développement du numérique et soucieux de voir s'implanter en Wallonie les différents métiers de l'électronique. Le film Hop ! a été tourné et monté en numérique et va être transféré sur pellicule pour sa sortie en salles. Mais dans quelques années, on pourrait imaginer qu'il ne soit pas kinescopé. Rémon Fromont, le chef-opérateur, a fait de ce tournage une expérience. Il a tenu à ne baisser en rien la qualité de l'image. En attendant de pouvoir soutenir les structures liées aux métiers du numérique, dès la première année de fonctionnement, on a décidé d'y mettre un pied en finançant un jeu vidéo. Il s'appelle Snow Therapy, c'est un jeu de glisse dans la neige avec un enjeu : la planète va succomber à la glaciation totale si on n'arrive pas à retrouver le noyau d'énergie perdue ! Le genre de défi qu'on aime relever au pays des charbonnages...

commentaires propulsé par Disqus