Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Avril 2006
01/04/2006
Mots-clés : rencontre
 

Philippe Reynaert. Les cinq ans de Wallimage

Wallimage a fêté ses cinq ans pendant le Festival du Film d’amour à Mons et les fête à Paris au Centre Wallonie-Bruxelles. Cinq ans déjà pour un fonds régional devenu familier dans le paysage audiovisuel belge qui a permis à la Région Wallonne d’accueillir des tournages, de commencer à se doter d’infrastructures de post-production cinématographique et de co-produire maints films intéressants dont l’Enfant, dernière Palme d‘Or du Festival International de Cannes. Entretien avec l’homme qui préside à ses destinées depuis cinq ans, Philippe Reynaert, qui a accepté de répondre au feu croisé des questions de cinergie.be et de cineuropa.org

C : L’idée des fonds régionaux est-elle récente en Europe ?
Philippe Reynaert : Les vrais précurseurs des fonds régionaux sont les allemands pour des raisons historiques évidentes. Constituée depuis la dernière guerre, de länder plus puissants, à la limite, que leur fédération, l’Allemagne a eu la première l’idée  des fonds régionaux. Il est vrai que depuis cinq ou six ans, il y a une montée en puissance de fonds régionaux de pays qui ne sont pas constitués de fédérations régionales, comme la France, par exemple. Il y a dix ans y est né le fonds Rhône-Alpes et aujourd’hui, existent le Nord-Pas-de-Calais, Alpes Provence Cote d’azur et la région  Ile-de-France. La création de Wallimage s’est inscrite dans le moment de ce démarrage européen. Aujourd’hui, CinéRegio, la coordination des fonds régionaux, compte dix-sept membres du nord au sud de l’Europe. L’Observatoire Européen  de l’Audiovisuel à Strasbourg constate que l’argent des régions représente environ 20% des investissements publics dans le cinéma (un euro sur cinq vient des régions) et qu’il s’agit de la seule source financière en expansion.

C. : Est-ce que ce n’est pas un danger que les états se reposent sur les régions ?
Ph.R. : Tout a fait. On aurait pu avoir une sorte de délégation de pouvoir des états laissant aux régions le soin de s’occuper du cinéma. Cela existe dans certains pays. Ici, en Belgique, Jean-Pierre et Luc Dardenne, ont eu de manière très visionnaire, dès la création de Wallimage, un discours disant qu’ils étaient heureux que leur région se dote d’un fonds mais que cela ne devait en rien exonérer la Communauté française de Belgique de son implication dans le cinéma. Il est donc important aujourd’hui de répartir les rôles. La distinction de Malraux  disant que le cinéma c’est de l’art mais aussi de l’industrie peut trouver tout son sens. C’est aux états ou aux communautés de prendre en charge l’accès à la culture pour tous les citoyens alors que c’est plutôt aux régions qui sont impliquées dans les problèmes quotidiens d’emploi et de  circulation des richesses de prendre en charge l’aspect industriel du cinéma. Et si on arrive à faire fonctionner harmonieusement les deux niveaux, les résultats seront bons. Je suis assez fier que cela se passe très bien.Portrait de Philippe Reynaert, patron de Wallimage
Il n’y a pas de tension entre la Communauté française et Wallimage, chacun trouvant ses marques. Aujourd’hui, il y a un effet Wallimage dans les choix de la Commission du film qui ne se sent plus obligée de soutenir certaines productions plus commerciales qu’elle soutenait auparavant pour que la production continue à vivre. Ce genre de produit peut plus facilement se retrouver au sein du fonds régional alors que nous nous n’assumons pas l’aide au développement, l’aide au court métrage parce qu’économiquement ce n’est pas un secteur qui nous convient. Sachant qu’outre ces deux guichets, il y a désormais un troisième nouveau venu qui est le Tax-Shelter on pourrait penser aussi que puisqu’il y a de l’argent privé, le public peut se retirer. Non, certainement pas. Il faut arriver à bien affecter ces différentes masses budgétaires et c’est un exercice plus difficile qu’il n’y paraît. Je suis par exemple préoccupé par l’idée qu’on puisse s’imaginer que l’arrivée du Tax Shelter permette de faire beaucoup plus de films qu’avant; ce qui signifierait qu’on continue à les faire dans de mauvaises conditions. Soyons honnêtes : la plupart des films se font avec un budget qui n’est pas toujours celui qu’il devrait être (je pense notamment à la diffusion et à la promotion). Je suis partisan de mieux produire avec l’argent nouveau qui arrive.


C. : Comment envisagez-vous le rôle de CinéRegio ?
Ph.R. : CinéRegio a une mission immédiate et évidente de représenter les régions auprès des institutions européennes parce que l’Europe est dans une situation ubuesque. L’Europe est tout à fait au courant de ce qui se passe au niveau des régions mais ne les reconnaît pas comme interlocutrices puisque c’est une Europe des états membres. Ce qui est contradictoire avec le credo des fondateurs qui souhaitaient une Europe des régions. Le rôle de CinéRegio est de donner une voix à ces organismes qui représentent vingt pour cent de l’argent public au cinéma mais qui ne sont pas entendus. Cela au moment ou l’Europe ouvre un round sur la territorialisation des aides. Ce qui est important pour nous est qu’on ne passe pas sous silence ce fameux combat pour la diversité culturelle qu’on défend si bien face aux Etats-Unis. Il faudrait qu’elle s’applique également à l’intérieur de Europe. Pour que les régions investissent de l’argent pour garder les outils – ou les créer – chez elle, pour que le cinéma relève du combat pour la diversité culturelle. On ne peut considérer le cinéma comme une marchandise au même titre qu’une boîte de chaussures ou de petits pois. Pour défendre cette position, notre deuxième objectif est d’être reconnu par l’UNESCO qui a été l’organisme qui a porté sur le plan international le concept de diversité culturelle et qui lui a donné pour la première fois un cadre juridique. Nous avons entamé des discussions pour être membre du centre Télévision/cinéma de l’UNESCO au titre de fonds régionaux.


C. : Wallimage fête également ses cinq ans hors région à Paris, au Centre Wallonie-Bruxelles. Il y a une semaine de films aidés par Wallimage. Quels ont été les critères de sélection ?
Ph.R. : Nous voulions que les que les gens se rendent compte qu’il y a déjà  cinq ans nous existons et que nous sommes en train de nous installer dans la durée. On a fait deux choses. Une grosse fiesta en Belgique- lors du Festival du Film d’amour de Mons- qui s’est doublée pour la première fois d’un prix pour quatre techniciens. Et on recommencera parce que visiblement cela a beaucoup plu aux techniciens primés! Mais on a voulu aussi fêter ces cinq ans à Paris parce que la plupart des coproductions que nous soutenons le sont avec la France. En cinq ans, il y a tout un tissu de producteurs français qui se sont intéressés à Wallimage et qui ont appris à travailler avec nous. On a voulu faire avec eux un exercice d’évaluation vu de l’extérieur. Pendant une journée, nous allons confronter les producteurs belges et français autour de Wallimage. On a sollicité le Centre Wallonie-Bruxelles. Philippe Nayer et Louis Héliot ont transformé cela en consacrant toute une semaine de projections à raison de deux films par jour. Quant aux critères de sélection, ils ont été  établis par Louis Héliot. J’étais content car j’aurais été tétanisé à l’idée de faire un choix. On ne choisit pas entre ses enfants. Il a essayé de caser les trois films de Wallimage qui étaient restés des inédits en France jusqu’aujourd’hui. Les parisiens vont découvrir Un honnête commerçant, un film inédit avec Philippe Noiret. Il y a Miss Montigny qui entre-temps a trouvé un distributeur donc la séance se transforme en avant-première et puis il y a Confituur qu’on est très fier de présenter puisque c’est un film flamand dont la postproduction a été financée par Wallimage.


C. : A partir d’un bilan aussi positif, quelles sont les perspectives d’avenir pour Wallimage ?
Ph.R. : Ah ! C’est la question sérieuse de l’entretien !(rires) Faire le bilan quand tout va bien, c’est agréable mais envisager les perspectives est un autre exercice. Du côté du soutien à la production de films, on est entré dans une sorte de vitesse de croisière. On est à 75% de productions d’initiatives belges pour 25% de productions d’initiatives internationales. Celles-ci permettent de donner une visibilité internationale et une crédibilité au fonds. L’année passée, nous avons eu Entre ses mains d’Anne Fontaine et Le Couperet de Costa-Gavras. Mais, aujourd’hui, on doit un peu repartir à la pêche parce que le marché français s’est un peu refermé bien que notre collaboration s’affirme avec notre voisin du Nord-Pas-de-Calais; ce qui nous permet de nous présenter de manière commune. Deuxième point important : arriver à maîtriser les projets documentaires. Ce n’est pas facile parce que c’est un autre type d’économie. Troisième volet : l’animation. On a engagé une grosse réflexion sur le sujet. La bande dessinée est un art typiquement belge et Dupuis à Marcinelle est un vivier d’auteurs incroyables pour l’animation. Seulement cela demande de l’infrastructure : des studios, des outils. On essaie de réunir à une même table Dupuis, la RTBF et des producteurs wallons intéressés. Et enfin, ce n’est plus un secret pour personne : une étude est en cours sur la faisabilité d’un studio de tournage qui pourrait trouver sa place à Liège parallèlement au développement du studio de télévision que la RTBF est en train de construire.


C. : Que pensez-vous du numérique qui se développe surtout lors de la post-production ?
Portrait de Philippe ReynaertPH.R. : La progression du numérique passera par un  bout de la chaîne, celui de la projection. Le jour où les salles seront équipées en projection numérique, toute la machine va se mettre en marche très, très vite. Mais ce n’est pas l’étape la plus simple car on se retrouve dans la même situation que lorsque le cinéma est passé du muet au sonore ou lorsque le technicolor est apparu c’est-à-dire un investissement qui doit être fait par les exploitants de salles eux-mêmes. Or, en ce moment ils ont des difficultés financières donc ils sont frileux. L’investissement est lourd et ne sera admis que si tous les acteurs de la chaîne admettent qu’ils sont gagnants. La technologie avance. Tous les quinze jours il y a du neuf; ce qui est déstabilisant En même temps, l’avenir est au numérique. C’est une des raisons pour laquelle on a décidé de miser sur le numérique en région wallonne en soutenant HOVERLORD et Le Moulin numérique. Lorsque je fais mon travail de voyageur de commerce en Europe pour expliquer les atouts de la Wallonie, la première question qu’on me pose systématiquement est de savoir s’il existe des moyens de post-productions numériques en HD. Si c’est oui, «  asseyez-vous monsieur » si c’est non, «  envoyez-moi de la documentation ! » (rires)

C. : A l’heure du bilan y a-t-il des choses qui vous déplaisent dans le fonctionnement  de Wallimage ?
PH.R. : Oui, particulièrement notre monoculture avec la France. Je rêve qu’on coproduise avec les territoires anglophones, avec l’Italie, avec l’Espagne. A l’inverse d’avoir réussi à capter une grosse production anglaise, c’est l’inverse qui est en train de se passer. Sam Garbarski réalise son deuxième film en Angleterre avec des comédiens anglais mais avec une équipe technique wallonne. Espérons que la réciproque soit vraie. L’autre point qui me désole, c’est le problème d’absence de solidarité entre la région bruxelloise et la région wallonne. Le problème est à Bruxelles où la Région, depuis cinq ans, ne prend pas ses responsabilités. Il y a quelques mois, j’ai expliqué devant le parlement bruxellois a quoi sert Wallimage et son impact en Wallonie en souhaitant que se crée un équivalent : un Bruxellimage. Le jour où Bruxellimage se crée, le lendemain matin, nous signons des accords  de partenariat. On en a avec le Nord-Pas-de-Calais et pas avec Bruxelles ! Au lieu de cela, la Région crée un bureau de tournage. C’est sympa mais c’est juste le contraire d’un fonds d’investissement. C’est une manière pour une région de récupérer le cinéma à son profit, dans un but touristique. Nous aussi, on en a crée en Wallonie mais on l’a fait cinq ans après avoir investi lourdement.


C. : Et avec la Flandre ?
Ph.R. : Les rapports sont excellents. Mais étant donné que le fonctionnement est différent en Flandre, les questions ne se posent pas tout à fait de la même manière puisque la communauté et la région se superposent complètement. Et le VAF est une asbl financée par ces deux instances. Ceci dit  avec la nouvelle direction qui vient d’être mise en place, on ne devrait plus tarder à voir apparaître un fond économique à côté du VAF.

 

Jean-Michel Vlaeminckx et Anne Feuillère
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