Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/1997
 

Pièces d'identités de Mweze Ngangura

Un roi à Bruxelles

"N'écoutez pas ce type. Quoiqu’il dise, c'est un salaud, un sale escroc. Vous n'aurez que des ennuis avec lui !", s'exclame Safi, une jeune étudiante zaïroise, en s'adressant à Mayele. Le salaud c'est Viva-wa-Viva, un jeune sapeur de Mantongé qui essaye d'escroquer Mayele. Celui-ci n'étant pas dupe, Viva empoigne rageusement Mayele par le col à l'instant même où Van Loo, le commissaire adjoint de la police, surgit devant le trio en leur réclamant leurs papiers d'identité. Prestement, Viva-wa-Viva se dégage et s'enfuit, poursuivi par Van Loo. Cloué sur place, Mayele demande à Safi : "Ça va ?" Elle baisse les yeux. Ils se regardent gênés, Safi sourit à Mayele. C’est le début d'une histoire d'amour interrompue momentanément par Van Loo qui revient sur ses pas.
Nous sommes au studio Lou Ease dans lequel se fait le montage image en lightwork de Pièces d'identités, un long métrage de fiction que Mweze Dieudonné Ngangura a tourné cet été à Bruxelles. Deux écrans : à gauche, un écran graphique sur lequel les différents plans et les différentes prises d'une séquence sont indiqués comme des icônes et que France Duez, la monteuse commande à l'aide d'une souris, de curseurs et de touches (ces éléments remplacent dans le montage virtuel le crayon gras, le coup de ciseau et les mains gantées chères à la manipulation d'une Steenbeck) et, à droite, un moniteur qui nous montre la séquence montée qu'observe attentivement le réalisateur.
Cadrés en plan américain, Safi et Mayele se regardent gênés. "C'est là qu'ils s'aperçoivent qu'ils sont amoureux !", me confie Mweze. "On visionne la 5 ?". F.D. montre une autre prise de la même scène où ils sont cadrés plus large : "Celle-ci est plus agressive mais la fin est meilleure". Mweze est perplexe, on repasse la précédente : "Tu aimes mieux celle-ci ? - Oui, j'aime encore". Rires. "Dans la première, il y a un moment magique, le moment où ils sont gênés, au début" - "Oui, je suis d'accord avec toi, tout à fait" - "L'idéal serait le début de l'un et la fin de l'autre". Silence. "Ce qu'on peut faire c'est insérer le plan de Van Loo qui revient sur eux entre les deux plans pour avoir une transition". F.D. recale la séquence modifiée qui défile sur le moniteur. "Je trouve que ça marche ! Qu'est-ce que tu en penses ?" - "Oui, c'est mieux, beaucoup mieux!" et le réalisateur se tourne vers moi, en souriant : "C'est difficile de régler un coup de foudre !"

Identités
Le titre du film est au pluriel parce qu'il s'agit aussi bien de problèmes d'identité que de carte de séjour, me confie Mweze Ngangura, co-réalisateur avec Benoît Lamy de la Vie est belle. Pièces d'identités raconte l'itinéraire de Mani Kongo, vieux roi zaïrois venu en Europe. pour retrouver Mwana, sa fille dont il est sans nouvelles depuis très longtemps. Il débarque à l'aéroport de Bruxelles paré des symboles de son pouvoir - une toque en forme de sculpture, une canne finement ciselée et un collier de perles. Il représente un peu l'Afrique traditionnelle qui disparaît - même en Afrique il est considéré comme un personnage folklorique. Pour survivre, il est obligé d'hypothéquer ses attributs royaux, c'est donc un personnage anachronique mais qui représente malgré tout un monde qui existe encore. Mwana a été envoyée en Europe très jeune, en Flandre, dans un internat qu'elle a fui. Elle est un peu perdue et comme la plupart des personnages du film a des problèmes avec sa propre identité. Le film parle d'une réalité sociale qui est celle du milieu africain de Bruxelles."
On enchaîne sur un autre couple. Mwana et Chaka-Jo marchent sur un pont de bois qui surplombe un étang. Ils sont de profil en plan large, repris en plan serré de face. "C'était au moment de l'indépendance. Ils ont rapatrié les Européens et tous les enfants métis. Je me suis retrouvé dans un orphelinat à l'âge de quatre ans", dit Chaka-Jo à Mwana qui lui sourit.

Coups de foudre
"C'est leur premier rendez-vous, poursuit le réalisateur, en fait il y a deux coups de foudre qui se succèdent. Le premier que tu as vu entre Safi et Mayele nous montre des personnages positifs. Elle a réussi des études de médecine, c'est une fille qui n'a fait qu'étudier dans sa vie et lui, c'est un jeune ingénieur zaïrois qui ayant fait ses études en Afrique, a été envoyé en mission en Europe dans le cadre de son boulot. Tous les deux sont des personnages qui nous mènent vers l'avenir. L'autre couple, celui de Mwana et Chaka-Jo, est composé de marginaux. Ils sont venus tous les deux très jeunes en Belgique. Elle a fui l'internat, n'a connu comme seule famille que des religieuses flamandes. Lui est métis, il a été placé dans un orphelinat. C'est un marginal, un révolté. Ils essaient tous deux de reconstruire leur vie. C'est grâce à ce garçon que Mwana va retrouver son père qui s'est réfugié dans le quartier pauvre des marolles. Le vieux roi y a retrouvé un peu de réconfort et de chaleur humaine.. Cela m'a permis de retourner dans les marolles et de retrouver des personnages que j'avais déjà filmés dans Lettre à Makura : les derniers Bruxellois.

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