Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2001
Mots-clés : théorie du cinéma,
 

Pierre-Paul Renders sur la sortie en salles de Thomas est amoureux

 Après les propos de Alain de Halleux, ceux de Pierre-Paul Renders. Celui-ci nous a envoyé ses impressions sur la sortie en salles de Thomas est amoureux. Des réflexions singulières pour alimenter une rubrique au ton personnel et subjectif.
À l'étranger, quand on me demandait comment se porte le cinéma belge, une des choses positives que j'avais plaisir à dire était : " Le public belge a retrouvé le chemin des salles pour les films belges ". Et c'est vrai : des films de Jaco Van Dormael à ceux de Gérard Corbiau, en passant par Rosetta, Une liaison pornographique ou Les convoyeurs attendent, on peut dire que les entrées belgo-belges étaient réconfortantes (en 1999, les trois films précités étaient présents dans le top 50 des fréquentations salles, fait unique dans les annales).
Alors je me suis pris à rêver : après une période où l'appellation " film belge " faisait fuir le grand public, depuis dix ans (Toto le Héros et C'est arrivé près de chez vous), les Belges, sortant du tombeau, avaient repris confiance et amour en leur cinéma...
Aujourd'hui, après quatre semaines d'exploitation de Thomas est amoureux sur les écrans belges, je dois admettre que ma position est plus nuancée. J'aurais plutôt tendance à dire : " si vous n'avez pas une Caméra ou un Palme d'or à Cannes, un prix d'interprétation pour Nathalie Baye à Venise ou Benoît Poelvoorde au générique, vous n'avez aucune chance de mobiliser le public belge, surtout si vous sortez le film avant la France. "
La plus grande qualité de la Belgique est sans doute sa modestie, son humilité, son auto-dérision. Mais ce qui en fait précisément un terrain si riche, si fertile et si agréable pour faire pousser des films orignaux est aussi une grande faiblesse. Le revers de la médaille est que nous avons besoin du feu vert de l'étranger - et surtout de la grande soeur hexagonale - pour oser croire que nous faisons de bonnes choses chez nous.
Dans mon esprit, le peu de succès national rencontré encore aujourd'hui par trop de films belges de qualité s'expliquait par le fait qu'ils passent inaperçus : trop peu de presse, trop peu de promo, car trop peu de budget. Mais c'est visiblement plus compliqué que cela.
Thomas est amoureux a bénéficié d'une couverture médiatique excellente (trop rare pour un film belge) : télé, radio, presse, on nous a vus et entendus partout. En plus, notre distributeur Cinéart a cru au film au point d'investir dans une belle campagne d'affichage " abribus ". Bref, tout le monde a entendu parler de Thomas. Et pourtant, les entrées salles ont été vraiment décevantes : 6700 entrées en 4 semaines. Les critiques ont été plutôt bonnes, parfois très bonnes, mais avec - quasi généralement, mais il y a des exceptions notoires, surtout dans la presse... flamande ! - ce manque d'enthousiasme qui caractérise nos journalistes de cinéma : ils ont si peur d'être chauvins, ils se veulent à ce point objectifs et impartiaux avec ce qui vient de chez nous qu'ils se défendent de pousser le moindre cocorico si l'étranger n'a pas donné un signal résolument positif.
Loin de moi l'idée de prétendre que mon premier film est exempt de défauts. Je ne pense pas qu'il faille les passer sous silence ni " mettre la barre un peu plus bas parce que c'est un film belge " comme me l'a dit un de ces journalistes. Ce qui me toucherait, c'est juste un peu d'enthousiasme : chaque film réalisé dans ce pays est un miracle ; si en plus, il a pu se faire remarquer à l'étranger, c'est encore plus inouï (Thomas a été vendu dans quinze pays, dont les États-Unis, le Canada, le Japon, la Corée du Sud, le Brésil, Israël, l'Italie, la Russie...). Quelle honte y aurait-il à dire un peu sa fierté et à encourager le public à appuyer l'entreprise ? Avez-vous déjà remarqué, messieurs de la presse, la différence qu'il y a à écrire : " un film original, drôle et émouvant.
 Dommage qu'il ait telle ou telle faiblesse " et " on pourra bien sûr reprocher telle ou telle faiblesse, mais ce film déborde tellement d'originalité, d'humour et d'émotion qu'il faut courir le voir en salle avant qu'il ne soit éjecté, ne fut-ce que pour se réjouir que notre pays produise de pareils objets. " Le contenu objectif est identique, non ? Tout est dans la manière... Une touche d'enthousiasme autrement plus présente à l'égard de mon film dans la presse étrangère (en France ou au Québec, par exemple).
Cela dit, si vous discutez avec un critique, il vous expliquera peut-être combien il est persuadé que ses écrits n'ont absolument aucun impact sur le public. Il peut encenser et mettre quatre étoiles à La Captive, cela ne l'empêchera pas de quitter les écrans au bout de deux semaines. Il peut tirer à boulets rouges sur Les 102 Dalmatiens, le film fera un carton. Donc ce qui compte, c'est le battage médiatique et le bouche à oreille qui créent l'envie des spectateurs.
Le battage fut efficace, on l'a dit, et le bouche-à-oreille est très bon, voire excellent. Tout le monde a envie d'y aller. Certes, on est curieux mais on préfère quand même aller voir avant Le placard, Billy Elliot ou Incassable, pour ne citer que des films de qualité. En fait, il y a presque un effet pervers à la belle couverture médiatique : quand j'annonce que Thomas ne sera bientôt plus à l'affiche, tous ceux qui ne l'ont pas encore vu s'étonnent : " on en parle tellement qu'on était sûr qu'il avait du succès et qu'on aurait le temps d'aller le voir tranquillement. " Il y a de quoi s'arracher les cheveux, non ?
Tout cela est compliqué par le fait que Thomas est amoureux est un film résolument " Inclassable " pour parodier le titre de l'opus de Shyamalan. Ce "L" additionnel change tout et le fait même considérer par certains comme " In-casable " . Issu d'un réalisateur inconnu, porté par des acteurs inconnus, Thomas sort des catégories habituelles (science-fiction ? comédie ? drame psychologique ? romance ?...) et échappe aux comparaisons. Or nous vivons dans un monde d'étiquettes, de cases et de cibles (c'est d'ailleurs une des choses dont parle le film). Ma conviction est que ce film s'adresse à tous et, contrairement à ce qu'on pourrait penser, il n'a pas de public-cible. Je suis convaincu que la proportion des gens qui l'aiment ou le trouvent mauvais est la même dans toutes les catégories d'âge, de sexe, de milieu socio-culturel.
 Pour preuve : le fait que les prix récoltés à l'étranger proviennent de tous les types de jury : Prix de la critique à Venise, Prix du public (lecteurs Ciné Live) à Géradmer, Prix du jury de professionnels à Montréal, Angers et Gérardmer, Prix des jeunes à Venise et Géradmer, Prix des exploitants de salles " art et essais " à Angers... : un palmarès vraiment atypique par sa diversité. Or, destiné à tous, Thomas risque de ne toucher personne. Le système se révèle incapable de promotionner un produit sans avoir recours aux étiquettes. Le public n'arrive pas à s'intéresser à quelque chose qui sort de ses cases. L'affiche est trop " jeune " pour les aînés, le titre est trop " romantique " pour les jeunes... Comment positionner un film qui revendique le droit à la différence ?
Dans trois ou quatre mois, le film sortira en France. Pourquoi si tard ? Parce que nos voisins étaient bien frileux : ils ont été les quinzièmes à acheter ce film inclassable après de longues hésitations. Par contre, depuis le Grand Prix à Gérardmer, le distributeur français se frotte les mains et parle de faire une sortie importante. Si ça se trouve, on parlera de Thomas dans toute le presse française au mois de juin et beaucoup de Belges scruteront alors leur programme de cinéma pour voir si le film ne passe pas encore quelque part, au Ciné-club de Stavelot ou de Chimay...
Mais finalement, n'est-ce pas là toute la beauté grandiose de notre inclassable pays? C'est aussi comme ça que j'aime les Belges. Et surtout, soyons bien clairs : tous les mots qui précèdent ne sont que quelques gouttes d'amertume dans ce grand verre de bonheur qu'est pour moi l'incroyable aventure de Thomas est amoureux, une aventure qui n'est pas finie...Et l'amertume, c'est capital pour une bonne bière, fieu ! 

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