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Mars 1997
01/03/1997
 

Pour rire! de Lucas Belvaux

Pour rire, vraiment ?

Comme pour couper l'herbe sous le pied des critiques, Lucas Belvaux fait lui-même, dès le titre, le commentaire de son film : Pour rire! Tout le contraire, a priori d'un titre opaque. Mais il faut toujours se méfier de ce qui paraît trop clair, trop explicite; le piège n'est jamais loin. Un tel programme annoncé d'avance conditionne forcément la vision du film. Un peu comme un filtre. Le spectateur, sachant cela, attend de voir. Et attend de rire.

Pour rire! de Lucas BelvauxAlors, quand le film s'ouvre sur un procès pour crime passionnel, il se demande un peu si c'est sérieux ou juste pour rire. Pour aller plus loin, il est en droit de se demander : ce titre, n'était-ce pas, justement, pour rire ? Non, bien sûr, où serait l'intérêt, sinon? Et de fait, on rit beaucoup. D'où la question immédiatement corollaire : une fois qu'on sait que, oui, on va rire, on se demande de quelle manière. Et c'est là que Belvaux frappe fort : il ne choisit pas entre un rire franc, bon enfant, et un rire jaune puisqu'on a droit aux deux. Mais de quoi s'agit-il exactement ? Un homme (Jean-Pierre Léaud dans son exercice préféré : la réinvention de lui-même) découvre que sa femme le trompe. Plutôt que de lui faire une grande scène d'hystérie (toujours pénible), par un procédé qu'on ne révélera pas, il va se lier d'amitié avec l'amant, pour mieux saboter la liaison (on surveille mieux de près) tout en essayant de regagner le coeur de sa femme.
Belvaux reprend un thème usé jusqu'à la corde (le ménage à trois vaudevillesque) et se dit qu'il va bien rire. Après tout, c'est dans les vieux clichés qu'on fait les meilleurs détournements. Il fait de Léaud un manipulateur d'autant plus convaincant qu'on ne l'imagine pas du tout dans ce rôle (l'acteur comme le mari). Il n'a pas vraiment l'allure du cerveau inquiétant et froid, calculateur et revanchard, comme un Machiavel de hasard.

Pour rire! de Lucas BelvauxLa mise en scène, à l'air faussement détaché, renforce encore cette impression d'improvisation qui évite au film d'être un de ces objets bien ronds, bien polissés, sans fausse note, travail de celui qui a tout prévu et veut que ça se voie. Autre tour de force, donc : Belvaux filme le travail (de sape de Léaud) mais le camoufle intelligemment. Donner, dans une machination, l'impression d'un hasard possible permet d'éviter le fatalisme, plutôt ennuyeux en termes de fiction parce qu'il ôte la possibilité de croire en une fin à notre convenance.
Mais tout cela ne serait décidément que pour rire (le rire franc) si le cinéaste n'avait décidé de donner une vraie épaisseur aux personnages de la femme et de l'amant, montrant ainsi la cruauté du jeu auquel s'adonne le mari (le rire jaune). L'amant, photographe sportif, est rigoureusement dépourvu de duplicité. C'est même un type absolument charmant, prêt à se jeter à l'eau pour secourir quelqu'un, sans calcul. De telle sorte que le dindon de la farce est aussi le personnage le plus évidemment sympathique. Lucas Belvaux nous rappelle ainsi, et de belle manière, que rien n'est jamais vraiment pour rire, qu'il y a toujours quelque chose derrière, que le rire innocent n'existe pas.

Geoffroy Klompkes
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