Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/1999
Mots-clés : tournage, rencontre,
 

Prisonniers

Pour paraphraser Don Westlake (1), tout le monde cherche quelque chose. Les hommes cherchent les femmes et vice et versa. Les cinéastes cherchent de la pellicule à impressionner, les scénaristes des idées à développer, les producteurs des sujets à finaliser et les acteurs des rôles à interpréter.
Ce qui permet aux journalistes de trouver des infos à publier. Voilà pourquoi, en cette froide journée de février, nous sommes rue de Belgrade, plus précisément dans une ancienne usine dont Pierre Lekeux a obtenu la jouissance sans autre loyer que l'entretien du bâtiment.
Ravi, il a décidé d'en faire les locaux de Radowski Films, une maison de production dont il est l'un des fondateurs, d'y aménager un studio de montage, d'y entreposer du matériel de machinerie et d'électricité, d'y installer un secrétariat avec ordinateurs et photocopieuse qui fonctionne sur fond de world music.
A côté de moi, Carlos Reygadas, le réalisateur de Prisonniers ressemble à s'y méprendre à un Woody Allen jeune. Son film sera la première production finalisée de Radowski films. Sur les images du moniteur, un plan-séquence défile devant nos yeux. On distingue un couloir sombre, bétonné, dans les caves d'un immeuble en ruines, un décor trash aux couleurs sales genre Tu ne tueras point de Kieslowski.
Deux hommes en tenue militaire s'affrontent. "Tu veux que je garantisse leur silence? " Les yeux dans les yeux. "C'est pas moi qui va les buter, c'est toi! " Dehors la guerre civile déchire la Belgique, celle qu'on aurait eue si au lieu de faire partie de l'Union Européenne on était dans les Balkans. Charles (Pierre Lekeux) garde des prisonniers particulièrement dangereux et pour les empêcher de communiquer avec leur camp se voit contraint de les exécuter. Parmi ceux-ci Bruno (Patrick Mures), un ami d'enfance. "Que faire?" se demande Charles qui est prisonnier de ses idées, de son devoir mais aussi de son amitié pour Bruno.

Réalisation
"Il y a deux sujets", nous confie Carlos Reygadas. "Le premier c'est la guerre civile et le second, plus important : les hommes qui sont prisonniers de leurs propres conceptions du devoir ou des normes qu'ils ont intériorisées. Lorsque je suis arrivé en Europe, j'ai découvert le nationalisme, la guerre civile dans les Balkans. En Belgique il y a deux communautés qui s'affrontent de manière très civilisée. Mais pour moi c'est emblématique, c'est pourquoi l'histoire que je raconte se passe à Bruxelles qui est au coeur des combats que se livrent les deux camps. J'ai pris le conflit flamand/francophone comme emblématique de ce qui se passe en ex-Yougoslavie. C'est une provocation, certes, mais au moins on ne pourra pas me dire qu'il s'agit des sauvages des Balkans qui s'étripent. La guerre civile m'intéresse parce que c'est une situation extrême. C'est un contexte où les règles juridiques (notamment l'article 13 de la Convention de Genève) tombent dés que la survie de l'État est en jeu.
Dans Prisonniers la caméra est une sorte de témoin invisible qui serait entré clandestinement dans les caves. C'est pourquoi j'ai tourné en plans-séquences (Le film se compose de 41 plans), sans plans de coupe ou d'inserts, parce que je veux éviter que le spectateur s'identifie aux personnages. Je veux montrer, pas démonter."

Production
"Je trouvais que le lieu était absolument époustouflant, nous confie Pierre Lekeux, et d'ailleurs on est plusieurs associations (Radowski Films, Lumière-image et son) a avoir investi cet endroit il y a un an. On dispose d'une caméra Super 16, on va avoir notre propre studio de mixage et on a toute la chaîne de finalisation. Ce qui nous permet d'avoir une certaine liberté au niveau des choix artistiques qu'on espère. Sans compter que l'endroit sert également aux formations, aux stages "acteurs face à la caméra".
On développe une production qui se voudrait à l'écoute d'un autre cinéma que celui qui se tourne en Belgique. On a un documentaire en préparation sur le travail des enfants qui ont un parcours similaire à ceux de Bogota. Le film sera réalisé à Istanbul par Moustapha Balci, l'auteur de Toprak.
À cause du pouvoir financier et décisionnel de la France, les coproductions françaises imposent leurs règles tant au niveau des premiers rôles que du genre, le plus souvent un drame psychologique. On aimerait quitter le monde standardisé des scénarios basés sur deux personnages, les mélodrames psychologique. On veut être à l'écoute du monde. On vient de produire le film de Carlos Reygadas parce que la guerre civile est un sujet qu'on aborde jamais. Avec
Prisonniers on quitte le monde rassurant de la psychologie.
La particularité de Radowski Films c'est que c'est une famille. Ce sont des amis que j'ai rencontrés tout au long de mes expériences cinématographiques. Le monde du cinéma belge est devenu un peu sclérosé. Il perd sa spécificité qui était d'être fait par des artisans. C'est cet état d'esprit que je veux retrouver et le fait de travailler dans l'ombre va nous permettre d'aller plus loin dans l'imaginaire. On ferra des erreurs mais on va tenter une chose que je considère comme essentielle, le retour au véritable travail artisanal. Bien qu'on les utilise tous, on ne donne pas un primat au format (S16 ou vidéo) mais à la conception artistique. C'est ça qui nous intéresse! D'ailleurs il n'y a de distribution que lorsqu'un film est fort. Ce qui compte c'est qu'un film touche, fasse réfléchir, fasse évoluer. La fonction du cinéma est de nous bouleverser, de nous changer intérieurement, c'est un voyage et une initiation pour nous, en tant que producteur."

(1) Regrettons que Michel Deville ait transformé son Aztèques dansants en crêpe franchouillarde.


 

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