Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juin 2006
09/06/2006
 

Publication : Le Manifeste du cinéaste

De la réalisation comme un des beaux-arts

Le Manifeste du Cinéaste est un livre passionnant et passionné qui interroge la création cinématographique en y plaçant au centre le réalisateur, chef d’orchestre d’un processus qui va du scénario au montage. Un rôle qu’une industrie cinématographique obsédée par le retour sur investissement rapide (schéma hollywoodien)  lui accorde de moins en moins, lui préférant le producteur (l’investisseur) ou le diffuseur (le maître de la rhétorique du marketing). Il est pourtant essentiel de conserver une conception artistique d’un métier qui n’est pas qu’une industrie sous peine d’aboutir à ce que Jean Douchet exprime d’une jolie formule : être « une usine à rêve qui désenchante le monde » suscitant l’indifférence des jeunes générations pour toute forme de cinéphilie.

Frédéric Sojcher s’interroge sur la primauté du rôle du cinéaste en un temps où les conceptions économiques hollywoodiennes du cinéma font un retour en force en Europe. Aux Etats-Unis, le réalisateur n’est plus souvent qu’un exécutant parmi d’autres. L’investisseur est le patron du film. Qu’en est-il hors du cinéma purement commercial, dans le cinéma de création ?

En France, la loi de 1957 reconnaît juridiquement le cinéaste comme auteur et non point le producteur sauf si celui-ci a co-écrit le scénario et réalisé le film. Une loi qui se démarque nettement de la conception anglo-saxonne du copyright. Dans celle-ci, le producteur paye un salaire au réalisateur et en tant qu’investisseur économique, il est propriétaire de l’œuvre. Il décide donc du montage et du final cut d’un film. Tout cela est moins anodin qu’il n’y paraît car il reflète l’idéologie dans laquelle nous baignons : le cinéma n’a t-il qu’une valeur marchande ou exprime-t-il une valeur artistique ? Plus précisément : le cinéma n’est-il plus promis qu’à produire une plus-value financière et il y a-t'il encore un avenir pour les films modestes, ne gagnant pas d’argent?

Le retour en force du scénario comme maître d’œuvre via les décideurs télévisuels font-ils des scénaristes des auteurs de films ? Si certains réalisateurs, obsessionnels de l’image, font rédiger des story-boards, d’autres à l’inverse, préfèrent décider sur le plateau de l’alchimie de la mise en scène. La mode récente en Europe des scripts doctors et des manuels du scénario à l’américaine affirme que le scénario domine la mise en scène, le réalisateur jouant le rôle d’un simple exécutant, illustrant un texte, en quelque sorte. Alfred Hitchcock est plebiscité par les partisans du scénario en béton armé... Sauf qu’Hitchcock peut tout aussi bien être vu comme un maître de l’écriture visuelle (cf. le livre de Jean Douchet). Contre cet autre type de formatage cinématographique, Frédéric Sojcher n’hésite pas à écrire : « Si règles il y a, ce sont les exceptions qui m’intéressent. Et cela ne concerne pas pour moi que le cinéma, mais tout un rapport au monde, tout un rapport à l’art »

Ce qui ne signifie nullement que le rôle du scénariste doive être marginalisé mais qu'il importe pour lui de travailler davantage avec le réalisateur que de changer ses axes narratifs en fonction des exigences des producteurs voire des distributeurs et de parier dès le départ sur la mise en scène du réalisateur.

Là encore, l’auteur nous rappelle la lignée rossellinienne d’un scénario qui parie dès le départ sur la mise en scène. Le cinéma documentaire permet d’appréhender le tournage d’un film de façon singulière : « il part de ce qui est pour ce qui sera donné à voir et entendre (et à vivre émotionnellement) ». De plus, de nombreuses passerelles existent entre cinéma documentaire et cinéma de fiction. Abbas Kiarostami et Jia Zhang-Ke en sont des exemples frappants, ces deux cinéastes n’hésitant pas à recourir à la DV numérique et à une équipe réduite. Conséquence : la mise en scène ne peut se conformer au formatage télévisuel exigé par le coproducteur cinématographique. En plus, cette manière souple de fonctionner permet d’opérer des retakes lors de cette seconde écriture qu’est le montage.

Etant enseignant, Frédéric Sojcher se pose la question de la transmission. Il pense à juste titre qu’il faut accompagner une pratique de la création cinématographique (même modeste) à l’analyse des films que l’on montre aux étudiants. L’auteur amené à côtoyer les étudiants de cinéma dans les facultés et écoles professionnelles souligne le manque de références cinématographiques des nouvelles générations. Comment expliquer ce manque? « Est-ce la difficulté d’embrasser tout le cinéma qui décourage l’aptitude cinéphilique » ? Certains (comme Luc Besson) tirent fierté de leur inculture. Comment y répondre ? Certes non en proposant d'étudier la lecture du langage télévisuel (dont la pauvreté syntaxique est patente).

Frédéric Sojcher propose des ateliers de réalisation permettant aux étudiants de réaliser un court métrage et offrant à ceux-ci l’occasion de s’affronter aux différents aspects de la création cinématographique. Peu importe que le film soit abouti ou non. L’auteur conclut par ces mots de Martin Scorsese : « vous revenez invariablement au même point de départ : où faut-il placer la caméra pour communiquer ce que vous avez à dire ? » 


Manifeste du cinéaste, Frédéric Sojcher, Editions du Rocher.

A noter. Vendredi 16 juin 2006, au Théâtre-Poème (30, rue d’Ecosse, 1060 Bruxelles), Frédéric Sojcher débattra de son livre avec Dan Cukier, Jean-Jacques Andrien, Vincent Lanoo et Jaco Van Dormael. Animation : Luc Jabon.

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