Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
11/01/2010
 

Qu'est-ce qu'une star aujourd'hui ?

Qu'est-ce qu'une star aujourd'huiCommençons par les propos de Patrick Brion qui, avec son habituel brio, nous file un parcours alerte sur la notion de star : de l'Age d'or classique hollywoodien du star-système, aux divas télévisuelles pour médias peopelisants actuels. Les stars, rappelle Brion, sont nées du système des studios américains, un système qui n'existait nulle part en Europe (pas même à la célèbre UFA de Berlin). Les vedettes appartenaient à un studio en étant remarquablement bien payées, ce qui signifiait, pour toute leur carrière, une obéissance totale. Dès que quelqu'un avait un potentiel (la photogénie en est un), il subissait des tests avec les plus grands réalisateurs du studio (entre deux films). Le studio leur offrait alors des petits rôles, « on voyait ce que cela donnait, et si cela ne donnait rien, on ne renouvelait pas le contrat ». Leur notoriété internationale permettait aux studios d'imposer leurs films dans le monde entier. C’est la raison pour laquelle ils décident, par exemple, d’engager Greta Garbo et Mauritz Stiller pour assécher le marché suédois, et pénétrer d'autant mieux ce marché. De là même manière, ils engagent des réalisateurs français, belges ou allemands.
Le star-système américain bifurque avec l'arrivée des agents qui prennent le pouvoir sur les studios en contrôlant leurs films, et surtout en les choisissant (ce qui n'est pas nécessairement le mieux pour développer une carrière). L'exemple le plus saisissant pour montrer le rôle dévastateur d'un agent est celui de Hitchcock. Il quitte les grands studios MGM, Paramount, Universal et s'installe chez MCA, c'est-à-dire chez l'agent Lew Wasserman. Celui-ci lui impose Julie Andrews et Pal Newman (deux comédiens sous contrat) pour réaliser Le Rideau Déchiré. « Il s'agit de deux excellents acteurs, mais ils ne fonctionnent pas ensemble et Hitchcock manifestement ne s'y intéresse pas. C'est un truc d'agent ». Autres films d'agent pour le malheureux Hitch, l'Etau et Complot de famille.

Les agents de stars imposent désormais leurs poulains, participant, by jove, aux décisions artistiques, bouclant des packages douteux. Comme l’explique N.T. Binh, « cette franchise de magazine bradant des marques dégriffées, n'est pas synonyme de passe-partout pour le succès. La production est un métier, la prise de risque, son corollaire ».

De son côté, Benoît Poelvoorde, toujours aussi frétillant, raconte que lors du film Astérix, Alain Delon – « Oui, père » – est venu le voir et lui a dit : « Toi, tu es un acteur et, nous, nous sommes des stars ». « Alors je lui ai dit : « Ecoute père, une star, c'est une étoile; une étoile, ça brille seule dans le noir, et moi je suis au sol et je suis entouré ».

Quant à Jean-Jacques Rousseau, star devenu du cinéma underground, il prône un cinéma dépourvu de star.

Raoul Ruiz, lui, fait sauter le porte-avion (quelque centaine de milliers de films) dans son sous-marin de poche (cent films). C'est quoi les stars ? Et le réalisateur d’emmener sur la comète ciel (les stars) face à la terre (nous), un dialogue étourdissant entre Charles-Quint et Elisabeth d'Angleterre ! La star, cela profite à monter un film, non ? Ola ! « Oui, peut-être, mais on peut monter un film avec n'importe quoi. Je n'utilise pas des stars, j'utilise des gens qui sont connus, que je connais, qui se trouvent assez généreux pour collaborer à un film ».

La planète star, pour les Dogons, en Afrique, nous précise-t-il, toujours goguenard, c'est une espèce d'extase consistant à regarder le ciel. D'après les anthropologues, cela donne des torticolis. Fichtre ! Ruiz nous lance dans la vision hypnotique, la vision fovique (tendance du cinéma américain) de la passion pour le visage, très différente de la vision contemplative « et encore plus que toutes les autres, je m'intéresse notamment à celle qu'on peut appeler la vision mapping junction, la vision cartographique ».1

Et de préciser qu'un gros plan dans un film est, d'une certaine manière, un visage aimé... « J'ai mis longtemps à me rendre compte que, si je mettais tant de musique dans mes films, c'était pour un peu évacuer cet amour excessif ». Good Heavens ! Cela évoque Max Ophuls qui remplaçait le gros plan par le mouvement en courbe de ses travellings.

Le bricolage qu'adore Ruiz est heureusement très développé en France (en Belgique aussi, voir Le professeur Taranne, co-produit par le CBA) lui permettant d'inventer, de créer. Par exemple, quelqu'un parle, on évite un contre-champ qui devait être tourné. « Oliveira, dans la plupart de ses films, interdit à ses comédiens de regarder le comédien qui est en face ». Damned, pourquoi ? « Parce qu'il est Portugais (rires), mais surtout parce que le résultat est une émotion cinématographique inédite. » Pas mal, Old Chap, mais le regard ? « Dans la vie réelle, il est offensant de regarder quelqu'un dans les yeux, mais dans les films tout le monde regarde comme ça, et il ne se passe rien ».

(1) Rappelons que la vision du regard sur le centre de l'image est une technique publicitaire qui s'est répandu dans les années 80 du siècle dernier, une sorte de vision remodelée et ramollie de la perspective de la Renaissance. Une modélisation à laquelle le cinéma asiatique, iranien, russe, échappent en mélangeant la perspective occidentale avec la peinture en rouleau, les miniatures persanes ou l'aplat de l'icône (Sayat Nova de Sergueï Paradjanov en est un bon exemple).

 
Qu'est-ce qu'une star aujourd'hui ? Ouvrage coordonné par NT Binh et Luc Delisse, préfacée par Frédéric Sojcher. Pour y répondre : Luc Besson, Alain Corneau, Jan Kounen, Jean-Jacques Rousseau, Raoul Ruiz, Benoît Poelvoorde et Patrick Brion.

Édition du Rocher, collection Caméra subjective.

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