Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/06/1999
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Quand j'étais Belge... de Luc de Heusch

Quand j'étais Belge...

La Belgique est-elle une fiction ?

" Il y a des Flamands et des Wallons en Belgique, mais, Sire, il n'y a pas de Belges ! " 
D'une phrase devenue banale, le député socialiste Jules Destrée avertissait le roi Albert qui, en 1909, venait de prononcer pour la première fois dans les deux langues le serment de fidélité à la nation... 
Depuis près de cinquante ans, le cinéaste et ethnologue Luc de Heusch, disciple de Levi-Strauss et ancien assistant de Henri Storck, parcourt le continent africain sur les traces des Stanley et autres explorateurs de légende. En 1951, avec Perséphone, c'est pourtant un premier film très expérimental qu'il réalise avec ses amis du groupe Cobra.Suivront d'ailleurs Magritte ou la leçon de choses (1960), Alechinsky (1970) et Dotremont (1971), ou encore Je suis fou, je suis sot, je suis méchant (1990), un autoportrait de James Ensor.
Des films d'art où il se permet de s'immiscer à l'intérieur des tableaux et qu'il met ainsi en mouvement : c'est qu'en plus du besoin de pénétrer et de fictionnaliser la réalité, il ne peut se départir de son immense tendresse, l'amour de toute une vie, pour l'homme et ses créations socioculturelles. Les rites de mariage et de grossesse, les jeux et l'apprentissage des enfants, l'initiation des grands maîtres de la forêt : c'est la Fête chez les Hambas, tourné en 1954 au Kasai. En 1983, Sur les traces du renard pâle propose un compte rendu des recherches ethnographiques françaises en pays Dogon. En 1994 encore, avec Une république devenue folle : Rwanda 1894-1994, il se penche sur les racines historiques du génocide.
Si loin si proche ? La Belgitude aussi, d'abord avec ses étranges patois et ses multiples coutumes et folklores, inspire cet insatiable touche-à-tout séduit par les principes libérateurs de la Nouvelle Vague. Entre deux voyages et la publication d'ouvrages de sciences humaines - dont quatre chez Gallimard, la référence - il filme dès 1958 Les gestes du repas, un documentaire satirique sur les Belges à table. Puis Les amis du plaisir (1961), sur une troupe de 
théâtre amateur, dans la Wallonie profonde... Si la beauté du cinéma de Luc de Heusch tient essentiellement à sa force documentaire et à la tendresse inébranlable de son regard lucide, Jeudi on chantera comme dimanche  (1967) est aussi considéré aujourd'hui comme l'un des premiers longs métrages de fiction soutenus par un Ministère de la Culture tout juste créé. C'était bien avant l'existence des structures d'aide actuelles.
Bien avant leur communautarisation ! Et sans doute était-il loin, alors, d'imaginer que ses observations sociologiques ouvraient la voie à des gens comme Manu Bonmariage et les frères Dardenne. Peut-être a-t-il surtout offert au cinéma belge cette fameuse identité... 
Quelle identité ? s'interroge le sage, à plus de septante ans. 
Quand j'étais Belge... qu'Arte diffusa le 9 juin, mêle tableaux, images d'archives et album privé, jusqu'à l'actualité, pour un cours d'Histoire que la voix du narrateur et ses souvenirs personnels rendent, une fois encore, très vivant. "J'ai vécu mon enfance dans le sentiment d'appartenir à une nation quelque peu bizarre, mais unie !" paraît-il vouloir raconter aux petits et grands, depuis les bancs de l'école où à l'époque les instituteurs tentaient d'inculquer à un pays encore neuf un semblant de conscience nationale.
S'est-elle effilochée, diluée ? La sauce a-t-elle jamais prise réellement ? Tout commence le 18 juin 1815, avec l'affreux massacre de Waterloo, la défaite de Napoléon, la fin de l'empire français. Sur la carte de l'Europe apparaît le royaume des Pays-Bas, impossible amalgame créé par les grandes puissances victorieuses : Guillaume d'Orange, roi d'une Hollande protestante, règne en tyran sur nos terres catholiques. Alors, quinze ans plus tard, le 25 août 1830, au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, au cours d'un opéra racontant la révolte des Napolitains contre leurs oppresseurs espagnols, la salle s'enflamme, les aristocrates et les bourgeois prennent les armes... Pour les petits Luc de Heusch en culotte courte, ces insurgés faisaient figure de héros.
"A mes yeux, aux yeux de tous les petits belges, la Flandre médiévale appartenait au patrimoine national. Nous étions fiers de cette grande civilisation. Le port de Bruges avait été l'un des principaux foyers du commerce européen, et la prospérité avait permis au génie des peintres de s'épanouir." Et il paraissait alors tout à fait naturel que cette belle Belgique parlât français, la langue des nantis, qu'ils soient d'Anvers, de Gand, de Bruxelles, de Liège ou de Namur. La langue de l'Etat, ou d'un Etat qui semblait ignorer que dans le Nord du Pays, paysans et artisans continuaient à parler la vieille langue.
On est évidemment très loin de s'inquiéter du succès de l'écrivain populaire Henri Conscience dont le roman historique De leeuw van Vlaendren (comme on l'écrivait en 1938) rappelait au peuple flamand la lutte acharnée de leurs aïeux contre le roi de France Philippe le Bel qui, en 1302, avait destitué son puissant et riche vassal, le comte de Flandre. Ce fut la célèbre bataille des Eperons d'Or, et un livre qui, des siècles plus tard, deviendra le mythe fondateur de la Flandre nationaliste.
La tradition métallurgiste d'une Wallonie qui s'industrialise. La misère des Flamands exploités dans les bassins miniers, les émeutes à Charleroi. La fondation commune, en 1885, du parti ouvrier belge, futur parti socialiste, qui réunissait les camarades autour d'interprètes. Le réveil de la Flandre et la reconnaissance du néerlandais comme seconde langue officielle, en 1898. Entre-temps, le Congo et sa fabuleuse richesse, que Léopold II cède à la Belgique en 1908 et qui, comme la Première Guerre mondiale, consolidera provisoirement la fragile unité, nécessaire ou apparente, d'un pays glissant ensuite vers le chaos... Sur un ton intime et délicat, teinté de nostalgie et d'amertume, Luc de Heusch passe en revue les circonstances politiques, royales et économiques qui, ici et ailleurs, voient les gens se rassembler parfois, pour mieux se séparer. Difficile, aujourd'hui, de rire de ces petites histoires belges. Congolaises, rwandaises, palestiniennes, serbes et autres déchirures.

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