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Mars 2003
01/03/2003
 

Quand la mer monte

Yolande Moreau sur scène dans le film Quand la mer monteSaperlipopette ! Encore une surprise. Nous venons de découvrir le montage de Quand la mer monte, le premier long métrage de Gilles Porte et de Yolande Moreau. Une comédie douce-amère dont la sobriété nous laisse pantois. Nous sommes entre le rire, le sourire et la mélancolie de moments forts de la vie qui s'estompent dans la durée du quotidien. Un sujet  en marge du cinéma spectaculaire comique ou dramatique qui cartonne au box-office. De quoi s'agit-il ? Du désir d'amour d'une comédienne itinérante quadragénaire, interprétée par Yolande Moreau herself, en tournée, près de la frontière franco-belge avec «Sale Affaire», un One Woman Show. Sur les différentes scènes elle joue un personnage qui vient de tuer son amant qui rêve toujours du grand amour en ne cessant (ce qui provoque souvent le sourire amusé des spectateurs) de dire : « Ce qui est beau dans les histoires d'amour c'est leur début ». Un pitch traité avec élégance tant dans sa construction (la vie quotidienne d'Irène, une comédienne, ponctuée par des extraits de son spectacle) que dans ses ellipses narratives. Evitant les pièges du naturalisme, le film est rythmé par une pratique récurrente du hors-champ et du non-dit. En un mot, un spectacle qui se confronte en permanence à la vie.
Quand la mer monte ne fait pas que nous promener entre le nord de la France et la Belgique mais aussi entre le rêve et la réalité. La mise en scène du quotidien proche du documentaire capte son refrain, au fil du temps. Nos existences seraient-elles possibles sans les désirs et les rêves qui les nourrissent ? Que se passe-t-il lorsque la fiction se mélange à la réalité ? Lorsque Irène rencontre Dries (belle interprétation de Wim Willaer), un homme qui bricole sa vie dans la construction de « Géants » que l'on promène dans les fêtes de Village, on découvre que la fiction théâtrale se dédouble dans la vie ? Avec le même dénouement ? Suspense.
Lorsqu'on sait que le film est co-produit par Catherine Burniaux (Stromboli films) et Hubert Balsam (Ognon pictures) on est moins surpris. D'autant que ce dernier a déclaré récemment au quotidien Libération : « Il ne semble plus y avoir de place pour l'exploration de nouvelles voies. Et c'est d'abord sur cette absence d'inventivité formelle qu'il faut s'interroger. Le cinéma habite moins les films ». En effet. Mais pas tous, heureusement.

Yolande Moreau
Nous sommes au studio l'Equipe où les deux réalisateurs achèvent le mixage. Une opération délicate sur les intensités sonores. Autrement dit la balance, l'orchestration de tous les sons du film : paroles, bruits, ambiances, musique. Entretien avec Yolande Moreau et Gilles Porte.
Yolande Moreau nous explique que si elle n'a pas mis en scène de court métrage avant son long métrage de fiction ce n'est pas le cas de Gilles Porte qui en a réalisé cinq. « Pour le scénario, je me suis servie d'une toile de fond que je connais bien, la vie des tournées que mènent les artistes et plus spécifiquement les comédiens. Il y a un parallèle entre le spectacle interprété et les rêves qu'on peut avoir dans la vie. 

J'avais aussi envie de parler de l'amour que l'on montre le moins au cinéma, celui qu'éprouvent les adultes de quarante, quarante-cinq ans qui continuent à avoir des rêves de prince et de princesse. Le corps ne suit plus vraiment mais cela reste dans la tête. A l'époque où j'avais écrit « Sale Affaire », dans les cafés, j'ai découvert des salles où les vieux venaient danser. J'ai été assez touchée de voir des vieilles dames qui se maquillaient comme des jeunes filles lorsqu'on venait les inviter à danser. De petites choses qui se passent comme dans les boums quand on a quinze ans. J'étais, en écrivant la pièce, très imprégnée de cela, de rêves d'amour et de l'incapacité à donner. Il y a plusieurs années j'avais joué dans une salle où il y avait environ 300 personnes âgées. Je dis : « Sale affaire » et j'entends Ooooh ». J'avais trouvé cela magnifique comme dédramatisation. Ils viennent au théâtre comme chez Guignol. Ils ont passé un bon moment. Ils ont une gentillesse qui démystifie un peu notre rôle. Du coup on s'en est servi dans le film.
Irène pratique un métier qu'elle aime et qui la passionne. Puis il y a derrière l'intrigue, cette vie des théâtres un peu parallèles où se produisent des gens qu'on ne voit pas souvent à la télé mais qui existent sur les planches de petites villes. Les salles sont souvent remplies et marchent bien. On nous dit que nous, les artistes, on fait un métier de saltimbanques ou qu'on a une vie de vedettes. L'envers du décor est différent. Parfois on se retrouve dans un quotidien sans paillettes dans la vie des tournées. En même temps c'est passionnant, on a la chance de faire un métier qui est formidable. Même si le spectacle est le même c'est chaque fois dans des lieux différents. Il y a des rencontres, mais on se retrouve aussi à l'hôtel, à aller au cinéma ou à faire des ballades à pied. J'aime bien cela parce que depuis dix ans, j'ai été beaucoup en tournée. On quitte sa famille, il faut remplir sa journée. Je ne peux pas me plaindre. C'est un luxe, cette vie-là, mais il y a aussi une quotidienneté qui n'est pas celle que l'on croit.

On a fait un énorme travail de repérages, on a vu et imaginé comment Gilles et moi, allions travailler. Sur le plateau, je me suis mise en retrait, pendant que Gilles dirigeait, en me concentrant sur mon rôle. Je me suis acharnée à trouver l'humeur qui correspondait à chaque scène. Il fallait que l'histoire soit crédible. D'autant que la relation d'une femme plus âgée que l'homme n'est pas souvent traitée au cinéma. Il fallait arriver au ton juste. Avant le tournage j'avais des craintes. Puis on a fait une grosse préparation notamment l'alternance des scènes de théâtre, où Irène joue « Sale affaire» d'une voix à l`accent bruxellois prononcé (avec un masque sur le visage), et les scènes de sa vie quotidienne en tournée où elle use d'une voix plus douce. Le tout a été affiné au montage, bien sûr. Pour l'utilisation du masque que je porte de façon outrancière, je pensais beaucoup aux peintures de James Ensor.

En abordant la conception d'un rôle - même s'il s'agit de faire rire à l'arrivée -- je ne pars jamais en me disant : cette réplique va faire rire. Je recherche le ton juste, avant tout.

Gilles Porte
Au départ il est directeur photo, ayant travaillé avec quelques grosse pointures comme Pasqualino de Santis (Le Bal d'Ettore Scola), Patrick Blossier (Costa-Gavras), Henri Alekan et bien d'autres. Ensuite il réalise quelques courts métrages avant de se lancer dans la co-réalisation de Quand la mer monte avec Yolande Moreau. « Pour le film, la question de qui fait la photo s'est posé rapidement. On me le déconseillait. Finalement j'ai relevé le défi.. L'avantage est que sur le tournage, Yolande et moi avons toujours été très proches. De l'écriture au montage en passant par le montage financier et le tournage. Il y a eu quatre ans de préparation sérieuse. Sur le tournage il n'y avait pas de tierce personne entre nous. Je n'étais pas devant un écran vidéo puisque j'étais en train de cadrer. Le film s'est réalisé, pour beaucoup de plans, caméra à l'épaule.

Il y a toujours dans la coréalisation un truc un peu bizarre. Est-ce que ça va marcher ou non. On est tellement différents que l'on ne savait pas si cela allait être un atout. Avec le recul, je pense que c'est plutôt une force. 

J'ai découvert cette région du Nord, grâce à Yolande. On a essayé de rester près des gens. Pendant la préparation du film on a exploré les lieux. On a loué une caravane dans un camping près de Lille. Je me souviens d'un matin lorsque les gens ont vu sortir Yolande de celle-ci, ils ont cru à un gag. On l'a fait avec le désir d'être au plus juste des personnages et l'envie de respecter cette région. On a d'ailleurs travaillé avec des techniciens et des comédiens du Nord. Les spectacles sont live. Yolande jouait son spectacle et je filmais. Cela fait une énorme différence avec un côté mis en scène qui aurait été plus artificiel. Ce qui est important c'est d'oublier la caméra et l'artifice. La technique ne doit pas se voir sinon le film est raté.

Il n'y a pas eu de grosses surprises au montage. On a essayé de faire se répondre le quotidien dans la vie avec ce qui se passait sur scène. En sachant que le spectacle de Yolande repose sur le silenc,e qu'il fallait respecter son rythme. Pour la séquence du Festival du rire, qui a été tournée pendant le vrai festival, on a joué sur la fatigue. On a fait une journée de 20 heures. La scène du repas a été filmée dans la continuité. Sinon, pour ne pas faire inutilement attendre les comédiens, on avait mis au point un système de pré-light qui avait pour conséquence qu'on pouvait passer d'une scène à l'autre. Et cela se voit. Le cinéma de Cassavettes est extraordinaire parce qu'il se concentre sur le jeu des comédiens en ne cherchant jamais à faire de la belle image. »

Jean-Michel Vlaeminckx
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