Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Juin 2011
01/06/2011
 

Quelques questions qui agitent Hitler à Hollywood de Frédéric Sojcher

Hitler à Hollywood - Sojecher

Hitler à Hollywood de Frédéric Sojcher nous parle d'un sujet que l'on commence à mieux analyser et comprendre de nos jours. Que signifie la conquête de l'invisible derrière le visible de notre espace-temps ? De l'ombre à la (ou aux) lumière(s). Jouer avec plusieurs points de vue dans une sophistique des simulacres et de la manipulation, genre le Docteur Mabuse ? Comment l'œil de la caméra et son regard cadré, ce regard hypnotique nous manipule-t-il,(1) et pourquoi ?Léger flash-back. L'image photographique devient mouvement grâce au fusil chronophotographique de Marey. Les images que le monde du cinéma va nous offrir, démarrent. L'oeil de la caméra donc, dès ses débuts, se révèle être une arme. Ensuite, cette caméra est au-dessus des mitrailleuses des avions de chasse de la guerre 14-18. Pendant la guerre 40-45, la caméra portée qu'invente Arriflex est destinée à l'armée allemande pendant la campagne de Russie, afin d'alimenter l'arme de la propagande dans les salles obscures de l'Europe des Nazis.Depuis, les historiens nous ont appris qu'Hitler et Staline passaient des soirées et même des nuits à regarder des films hollywoodiens (de nos jours, en Corée du Nord, Kim-il-Sung est un fan des films de Walt Disney). Sans doute parce que, halluciner l'adversaire est primordial dans ou via l'immatérialité des champs de la perception. Cela consiste à envoûter l'adversaire, « c'est moins le capturer que le captiver, c'est lui infliger avant la mort, l'épouvante de la mort » (2). Depuis le crépuscule de la bombe d'Hiroshima et de Nagazaki (1945), l'éclairage des conflits a changé, il est devenu indirect. Le soft power des images (des virtuels, nous disent les pacifistes) essaie de remplacer le hard power de la guerre qui conduit au désastre de mai 1945. Ceci étant, la géopolitique des Etats-Unis, à travers le commerce et l'esthétique des studios de Hollywood à Los Angeles, nous propose, depuis toujours, une vision de la société et du monde derrière la puissance mais aussi l'Hybris, diront certains, de la nation américaine. Mieux, ils réussissent à construire le réel en étant attractifs au plus grand nombre, soutenus depuis Franklin Delano Roosevelt par un monde politique qui a rapidement compris, aux Etats-unis en tout cas, l'impact des images diffusant le rêve américain (3).

Est-ce à dire que le cinéma Hollywoodien, relayé ensuite par la télévision, n’est qu’une arme de guerre ? Que nenni en ce qui concerne le cinéma. La relation qui semble paradoxale entre les images que diffusent le septième art et une masse des spectateurs se joue sur plusieurs axes dont l'un des principaux est constitué par la visibilité filmique du temps dans son mouvement et sa durée. L'arme du cinéma est complexe, et pas uniquement celle de l'American dream (4). Le cinéma est devenu le septième art après six autres (architecture, sculpture, peinture, musique, danse, poésie), un art donc qui ne cesse d'élaborer un parcours différent de ce que proposent les autres images médiatiques. Les images qu'offre le cinéma nous proposent le mouvement et le temps et pas seulement, la copie ou la représentation d'un instantané permanent comme d'autres systèmes de reproduction. Le cinéma nous enchante pas seulement parce qu'il popularise et démocratise les six arts qui le précède (5), mais aussi parce qu'il a fait le choix d'être dans la longue durée et non pas seulement le court terme comme d'autres techniques visuelles.Enfin et surtout, le cinéma n'est pas que des images en mouvement, il invente des formes, crée des styles comme la mode au lieu d'enjoliver le contenu genre culture de masse. C'est pourquoi, il est le septième art.Autre axe, le cinéma est un art de masse et non une culture de masse, un art destiné à la communauté (6) et non pour quelques-uns (l'élite dit-on de nos jours) de la communauté. Il poursuit le destin, via les images, de ce que furent, en leur temps, la tragédie grecque de Sophocle ou Eschyle les romans au XIXème siècle de Dickens, Balzac ou Zola mais aussi ce que fut la musique vocale franco-flamande du XVIème siècle (l'édification par l'émotion). Autrement dit, un langage universel pour tous. Ce beau paradoxe de l'art du cinéma en fait tout son prix mais aussi sa puissance. Il continue aujourd'hui à nous l'offrir et, cela, depuis ses origines en l'année 1895. C'est ce qui travaille Hitler à Hollywood, le film de Frédéric Sojcher qui nous en parle à la manière d'un Tintin féminin (Maria de Medeiros) à la poursuite de l'or noir des images avec des Dupont-Dupond, des Haddock, une Castafiore voir le blabla du cheik Bab el Hehr, et même un cameraman qui ressemble à l'effronté Abdallah.

À lire, dans cinergie.be, l'entretien avec le réalisateur. Version filmée et écrite.

  1. Le Corps du cinéma, hypnose, émotions, animalités de Raymond Bellour, Paris, P.O.L., coll.Trafic

  2. Guerre et cinéma, la logique de la perception, le livre de Paul Virilio aux éditions de l'Etoile. Virilio signale aussi que, en 150 ans, le champ de tir s'est transformé en champ de tournage, le champ de bataille est devenu un plateau de cinéma longtemps interdit aux civils ». Rappelons que la perspective de la renaissance et le cadre central de celle-ci en Chine ont été inventés pour donner le point de vue de la cible au fusil et au canon. Voir le beau film de David Hockney : Excursion sur le grand canal avec l'empereur de Chine

  3. L'Amérique n'aime pas les films qui échappent à la mythologie de « l'american dream » qu'ils ne cessent de déployer comme leur drapeau. Heaven's Gate de Michael Cimino et Le bûcher des vanités de Brian De Palma en sont des exemples frappants. Même si, par ailleurs, il existe un autre segment de leur cinéma, celui des perdants magnifiques ou de la fêlure dans les films de Lionel Rogozin, Gus Van Sant ou Monte Hellman.

  4. L'exception « culturelle » consiste à dire que laisser le cinéma entièrement aux dogmes d'Hollywood consiste à oublier qu'il existe d'autres cinémas qui peuvent nous raconter des histoires avec un langage universel. Mais aussi et surtout qu'il ne sert à rien de copier le cinéma hollywoodien car le public préfère toujours l'original à sa copie.

  5. À ce sujet lire Cinéma d'Alain Badiou, éditions Nova.

  6. « Je crois que c'est une grande satisfaction pour nous d'utiliser l'art cinématographique pour créer une émotion de masse » dit Hitchcock à Truffaut in Hitchcock/Truffaut, éditions Ramsay, (p.241). Une conversation reprise, au niveau sonore (français-anglais) dans le bonus du DVD de Psycho.



 

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