Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
04/06/2010
 

Quelques questions sur la merditude du bref/bref

Nous sommes devant un phénomène d'interactivité qui est tendanciellement en position de privé l'homme de son libre arbitre pour l'enchaîner à un système de questions-réponses qui est sans parade. (Paul Virilio)

1. Le débat documentaire-fiction n'a aucun intérêt. Nous savons bien que La sortie des usines Lumière a été tourné en trois fois par Auguste et Louis Lumière. Il existe donc trois versions différentes, même si l'on ne nous montre qu'une version dans les cinémathèques. Documentaire et fiction, l'un est inséparable de l'autre. Comme le vieux duo richesse et pauvreté. Le doc intéresse certains, par son côté artisanal, non-industriel, hors des dérives de la marchandisation culturelle. Un cinéma à la mise en scène plus démunie, moins proche du bling-bling de certains films du supermarché de la culture.
Comme disaient Straub et Huillet, restons positivement non-réconciliés entre ces deux sphères du cinéma : artisanat et marchandises culturelles. Tenons-nous "à contre-jour du rideau de fumée émis en permanence par les machines marchandes. À travers le flux sans fin de ses objets audiovisuels indifférents, nous signale Jean-Louis Comelli, le libéralisme dominant ne produit pas que des marchandises, il diffuse des formes, c'est-à-dire des modèles et des normes de pensée. La télé showpubclip exerce une violence sociale et politique. Aller contre ces formes, c'est faire sentir un autre temps, un autre espace, une autre logique".

boweryPetite illustration. Grâce au travail de la cinémathèque de Bologne, nous disposons désormais d'une version restaurée de On the bowery de Lionel Rogosin, un film américain de la fin des années cinquante qui a donné à John Cassavetes le désir de réaliser Shadows. Le film, documentaire fictionnalisé, nous parle des pauvres et des SDF de New York et a obtenu un prix à la Mostra de Venise. L'ambassadeur des Etats-Unis a refusé de serrer la main du réalisateur devant ce qu'il considérait comme une mauvaise image du pays : filmer les exclus de l'american dream. Depuis, « nous avons vu le documentaire remplacé par le document macabre ou le scoop frivole, le travelling par le zoom, l'approche patiente par la proxémie1

phobique, le journaliste de base par le présentateur-vedette, l'information par l'actualité et, via ces images sans corps et ces prélèvements indolores que sont les sondages d'opinion, le réel par le virtuel. » (Serge Daney)

2. En dehors du spectacle médiatique du cinéma marchand, il est intéressant d'aborder l'espace qu'offre l'on-line d'Internet. Beaucoup de gens sont fascinés par les instants successifs qui se déroulent d'un endroit à l'autre dans l'espace de la Toile. Ne sommes-nous pas dans le célèbre paradoxe de Zénon (des instants successifs sans fin) ? Il y a du positif et du négatif. La propriété est un droit pour tous. En effet. Mais aussi les prestataires qui envoient les vendeurs au chômage, heu...
C'est la "nouvelle économie", lit-on. L'un des problèmes de cette "nouvelle économie" est qu'elle ne cherche pas seulement à nous vendre des produits, mais à nous faire adhérer à leur imaginaire et à nous faire partager des émotions communes. Notre vie est désormais entre les mains des experts du marketing (politique comprise). Le spectacle ne se contente pas de servir la marchandise. Il en est devenu la forme suprême. Y a-t-il encore une place pour les relations humaines et la culture non marchande qui ne cherche pas le profit à court terme ?
Jeremy Rifkin se demande si la vitesse, l'accélération du temps, ne consiste pas à laisser la mort sur le seuil de notre existence. En ne perdant pas de temps grâce à l'optimisation du temps court, il n'y a plus de durée. Une manière d'être constamment en vie, sans jamais nous approcher de la mort. En un mot, le relatif devient l'absolu (voir le film de Stéphane Paoli sur Paul Virilio, DVD, Arte ou leur site Internet).
"Dans le monde des postmodernes ouvert à l'aléatoire et au jeu, écrit Rifkin, toute forme d'ordre y est considérée comme contraignante, voire oppressive... La spontanéité est à l'ordre du jour, elle est l'ordre du jour. Dans un environnement postmoderne, la réalité perd son sérieux".
L'effet pervers de cette logique dite "postmoderne" consiste à synchroniser l'émotion, à mondialiser les affects en temps réel.
Autrement dit, « la société caractérisée par le modèle bref-bref est riche en vécus immédiats et pauvre en expérience. Le temps, pour ainsi dire, lui file entre les doigts par les deux bouts : comme vécu immédiat et comme souvenir. » (Hartmut Rosa)
"Nombre de psychologues et de sociologues commencent à s'inquiéter, poursuit Rifkin, du fait qu'une génération totalement accoutumée à la fréquentation d'univers simulés et à l'accès payant aux marchandises culturelles et aux expériences vécues risque de ne pas avoir suffisamment de ressources émotionnelles pour être capable d'empathie... Une génération d'individus incapables de ressentir une véritable empathie à l'égard de leurs semblables ne sera pas en mesure d'engendrer la confiance sociale indispensable à la préservation de la culture."

3. Revenons, plus précisément au cinéma. Le webdoc on-line peut-il remplacer le recul qu'offre le cinéma documentaire sur la dimension humaine du temps et de la durée ? Il ne s'agit pas d'une querelle d'anciens et de modernes, mais de visions du monde qui diffèrent. La toile peut aussi offrir l'espace de la durée du cinéma sur Internet. Bien sûr. Mais cela n'intéresse pas les experts de la marchandisation du spectacle. Ils sont dans la surface, et non dans la durée. Il existe pourtant d'autres manières d'utiliser Internet que le modèle bref-bref d'une soirée de télévision.
La logique du « toujours plus visible » des médias de masse rend-elle plus actif qu'un film d'Hitchcock (qui ne cesse de jouer sur le visible et l'invisible) ? Il est permis d'en douter. L'écran est un cache, fut-ce-t-il celui d'un ordinateur.
L'horizon temporel du contrat social repose sur l'idée d'une dette à l'égard de nos ancêtres et des générations futures. Les contrats commerciaux du monde marchand reposent sur le court terme afin d'optimiser les gains. Avec les réseaux, nous sommes entre profits et pertes. Dans le jeu entre la sphère communautaire et la sphère marchande, l'activité humaine risque d'être irrémédiablement compromise. Contrairement à la pièce de Giraudoux et davantage avec le poème épique d'Homère, la guerre de Troie a lieu dans une gigantesque bataille, entre deux conceptions du spectateur et du monde (à propos, pour les partisans de la fragmentation, signalons qu'il n'y a pas la moindre linéarité dans l'Iliade d'Homère).
D'un côté, la conception d'un monde illustré dans les produits en tête de gondole de la consommation culturelle, et de l'autre un regard sur les cultures de ce monde dans lequel, malgré le virtuel, nous continuons à vivre et mourir. Public populaire ou massif ? Pour ce dernier, le cinéma d'auteur devient celui des promoteurs et celui du milieu a disparu.
Le pot de terre contre le pot de fer ? L'ex- cinéma du milieu, marginal devenu qui s'oppose - ne fut-ce qu'un instant - au pouvoir hégémonique du marché, lui est insupportable. Le biopouvoir, nous expliquait Foucault. « Pouvoir sur la vie ? Aujourd'hui, le capital est destructeur. Il est le pillage et la ruine, la razzia et la mort. À nous de sauver ce qui peut l'être. »

4. Les non dupes errent. Ou cela ? Le marché mondial du visuel, qui veut nous faire croire que nous ne sommes qu'acteur et spectateur, n'aime guère les spectateurs critiques, ceux qui sont capables de découvrir les limites du voir et de l'entendre. La planète du spectacle pratique un leurre des images pour dissimuler un autre monde qui n'est guère le sien. Dans ses réflexions sur Qu'est-ce que le cinéma ?, Bazin nous a appris que cadrer avec une caméra consiste à soustraire à la vue ce qui n'est pas dans le cadre. Le cadre est un cache qui offre une petite partie de l'ensemble du monde visible. « Les limites de l'écran ne sont pas, comme le vocabulaire technique le laisserait parfois entendre, le cadre de l'image, mais un cache qui ne peut que démasquer une partie de la réalité » (p. 188). Le cadre n'est pas la fenêtre d'un spectacle, il est un cache. « Le cadre est une oscillation entre conscience du contour et conscience du contenu. » (Comolli)
« Montrer qu'on ne peut pas tout montrer, poursuit Comolli, c'est mettre le spectateur dans une place réelle par rapport à l'illusion de totalité du spectacle, montrer que le monde n'est pas « tout » visible, que voir c'est voir au-delà du cadre, voir qu'il y a un hors champ qui n'est pas cadré. »
Entre cinéma et spectacle, il y a toute la différence qui existe entre l'image et le visuel, entre la répétition du même et le manque. « Si le visuel est une boucle, l'image est à la fois un manque et un reste. » (Serge Daney) Le cinéma est comme un palimpseste, une trace qui joue avec la part d'ombre, le hors champ du visible. 

5. Pendant les années ressenties comme divertissantes (et souvent comme stressantes), le temps passe à toute allure, mais il semble en même temps rétrospectivement « rétrécir », si bien que les journées et années semblent « filer », et que nous avons finalement le sentiment d'avoir à peine vécu, même si nous sommes avancés en âge ». (Hartmut Rosa)
Sommes-nous voués à vivre dans l'optimisation du court terme ? À la diversité, sans la continuité du temps ? Ne plus savoir d'où l'on vient et ce qui nous succède nous rend-il immortel ?
La vitesse, l'accélération évitent de penser à autre chose. À la mort, si lointaine mais si proche ? "Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir" (Pascal, Pensées 226).

Of time and the cityLes créateurs vont-ils être réduits à s'occuper de l'archivage dans les cinémathèques ? D'où la surprise de découvrir Of time and the city de Terence Davies. Un film s'articulant à partir d'archives sur Liverpool, le passage du temps, dans la ville natale du réalisateur (sur ce film docu/fiction citons Libé : « Un de ces films qui disent merde, et merveilleusement merde, à toutes les idéologies de la servitude économique et particulièrement à celles qui voudraient maintenir le cinéma en esclavage. »)
Comment ressusciter le passé ? Jia Zhang-ke ne cesse de nous montrer l'effondrement du monde (Still Life), tout comme Wang-Bing dans À l'ouest des rails, la mutation à travers ces films se déplace sans cesse du documentaire à la fiction.
« Dans 24 City, (de Jia Zhang-ke) la photographie numérique filme les ruines, et la mémoire orale superpose les discours. Ces deux méthodes évoquent les éléments contingents à la réalité humaine dans le but de confronter le monde à sa perte. » (Angel Quintana)
Wang Xiaoshuai a reçu le Prix du jury à Cannes en 2005 pour Shanghai Dreams.En 2001, il avait obtenu l'Ours d'argent à Berlin pour Beijing Bicycle (DVD chez One plus one). Il fait partie, avec Jia Zhang-ke, Wang Bing, Zhao Liang (l'étourdissant Pétition, la cour des plaignants, Arte/Ina) et Lou Ye de la cinquième génération des cinéastes chinois.Beijing Bicycle est un hommage au Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica. Il nous parle de l'amnésie actuelle de la Chine. "Le marché du cinéma croît à toute vitesse, mais la culture est détruite sans pitié. La pondération, l'attention ont été négligées et tournées en dérision. Comment se développer sans détruire, comment trouver un juste équilibre ? Il ne faut pas attendre des années. Il ne restera alors que des hommes d'affaires enrichis par toutes les ordures qu'ils auront produites. Qui nettoiera ? » (in Le Monde Magazine 34, 7 mai 2010).

Pour les défenseurs du cinéma : Cinéma contre spectacle et Voir et pouvoir de Jean-Louis Comolli, Editions Verdier.

Devant la recrudescence des vols de sacs à main de Serge Daney, Editions Alea.
Virtuel ?
À l'ère numérique, le cinéma est toujours le plus réaliste des arts, Edition Les Cahiers du cinéma.

Sur le futurisme de l'instant, lire Paul Virilio aux Editions Galilée, et voir le film que lui a consacré Stéphane Paoli, Penser la vitesse, Editions Arte en DVD et sur leur site, Cybermonde la politique du pire, L'Administration de la peur, edition textuel.
Pour ceux qui s'intéressent à l'accélération du progrès : Accélération, une critique sociale du temps, d'Hartmut Rosa, Editions La Découverte.
Pour ceux qui s'intéressent à la dématérialisation : L'âge de l'accès, l'hypercapitalisme de Jeremy Rifkin, Editions La Découverte.

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