Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Raoul Ruiz, le magicien

Raoul Ruiz (1941-2011) est l’auteur d’une œuvre incroyablement abondante, prolifique, comportant plus de 140 films. Exilé en France, après le coup d’état de Pinochet en septembre 1973, il réalise, un an plus tard, son premier film européen, Dialogues d’exilés, qui montre la vie à Paris des réfugiés chiliens qui ont fui la dictature. Le film met en scène les problèmes auxquels ils sont confrontés, de manière très distanciée, ironique. Après s’être prêtés au jeu du tournage, les acteurs chiliens, choqués par leur image, rejetèrent le film.
Suivirent deux longs-métrages, réalisés en collaboration avec l’écrivain Pierre Klossowski : La vocation suspendue (1977) et L’hypothèse du tableau volé (1978). Ces œuvres majeures valurent à Ruiz une certaine reconnaissance des milieux cinéphiles français et lui attirèrent la fidélité d’un petit nombre d’amateurs.

C’est pendant l’été 1982 que Benoît Peeters fit la connaissance du cinéaste dans un petit village des Ardennes appelé Rossignol. La Cinémathèque Royale de Belgique avait organisé une rétrospective aussi complète que possible d’une œuvre déjà labyrinthique. Ruiz avait apporté une copie du film qu’il venait d’achever Les rois couronnes du matelot. De cette rencontre naquit une longue amitié dont témoignent les conversations enregistrées entre 1984 et 1987.

Elles éclairent, de manière vivante et très riche, la biographie du cinéaste, son enfance, dans une petite ville du sud du Chili, la figure de son père officier de marine dont il hérita du goût des voyages. Ruiz y relate ses années de formation en Argentine et au Chili, son engagement après la victoire de l’Unité populaire comme conseiller en matière de cinéma auprès de Salvador Allende. Il ne tarde cependant pas à prendre ses distances vis-à-vis d’un cinéma engagé qu’il considère comme d’un réalisme dogmatique. Ces entretiens amicaux nous permettent de comprendre les raisons de l’extrême diversité des films de Ruiz dont certains furent réalisés dans des conditions commerciales classiques tandis que d’autres, demeurés parfois inachevés, appartiennent au domaine de l’expérimentation, de l’underground. L’important pour Ruiz était « de se débrouiller, chaque année de sa vie, pour faire du cinéma tout le temps. » C’est un cinéma qui met au premier rang la qualité et la richesse de l’imagination et dont la puissance d’invention gouverne le mode de narration. Il ne s’agit pas dès lors «de montrer ce qui existe déjà (dans la réalité ou dans l’imaginaire collectif) mais plutôt de créer ce qui n’a jamais été vu auparavant, et que seul le cinéma peut faire exister». L’œuvre de Ruiz est proche de l’imaginaire des grands écrivains latino-américains : Borges, Garcia Marquez, Cortazar. «Pour moi, écrit Raoul Ruiz de façon décisive, un film repose sur une série d’accidents, et un sens de l’abstraction qui doit gérer ces accidents… Mais il s’agit de rassurer les gens qui aimeraient que le film soit fait avant de le produire… » Il développe une conception iconoclaste de l’utilisation du story board qui dut interpeller Benoît Peeters : «Le storyboard me semble être en rapport direct avec l’art de la mémoire, mais un art de la mémoire qui serait pris à l’envers. Tout se passe comme si l’on voulait se rappeler quelque chose qui n’existe pas encore».
Ruiz fut un prodigieux inventeur d’images répondant au caractère baroque de ses fictions. Il aimait travailler avec des directeurs de la photographie comme Henri Alekan et Sacha Vierny qui se situaient, à l’époque, aux antipodes du réalisme du cinéma français.
Guy Scarpetta, romancier, essayiste et critique de cinéma, fut comme Benoît Peeters l’ami de Ruiz pendant une trentaine d’années. ll analyse, en profondeur et avec clarté, neuf parmi les films les plus importants du cinéaste. Il nous donne à comprendre l’originalité foncière de sa démarche parfois mal comprise encore. Le livre, doté d’une riche iconographie, est passionnant, foisonnant, inventif. Il sollicite les paroles des acteurs préférés de Raoul Ruiz et le témoignage de sa compagne, la cinéaste Valeria Sarmiento. Il constitue une excellente introduction à l’œuvre de Ruiz.


Raoul Ruiz, le magicien
Un livre de Benoît Peeters et Guy Scarpetta
Les Impressions nouvelles, 2015, 285 pages


 

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