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Rencontre avec David Murgia

David Murgia, gavroche

Il a une gueule de jeune premier, un peu cassée, les yeux brillants ourlés de cils à faire tourner les têtes, des airs de poids plume toujours prêt à foncer joyeusement sur le ring. David Murgia est un jeune comédien plein de charme et de fougue qui monte, qui monte, qui monte... À l’affiche du premier long métrage d’Amélie Van Elmbt, La tête la première, il est de chaque plan, ou presque, étonnant de justesse, de vivacité et de naturel. Il fait le « figurant de luxe » (c’est lui qui le dit) dans Tango Libre de Frédéric Fonteyne. Il sera dans le prochain et premier film de Riton Liebman, Je suis supporter du Standard, et dans celui de Sylvestre Sbille, Je te survivrai. Ça, c’est rien que pour la caméra. Au théâtre, il revient d’Avignon avec Le Signal du Promeneur, une pièce créée avec le Raoul Collectif dont il fait partie, il repart en tournée, et s’apprête à arpenter tout seul les planches du Théâtre National avec Discours à la Nation d’Ascanio Celestini. David Murgia vogue d’aventures cinématographiques en aventures théâtrales avec une vivacité et une énergie réjouissantes.

david murgia, comédien

On le rencontre dans la bouquinerie d’un confrère, à l’Imaginaire. Look discrètement rock'n'roll, il arrive, casquette vissée sur la tête et anneau à l'oreille, des petits airs de Noir Désir à coeur. Au milieu des bouquins, on lui demande ce qu’il lit, s’il a le temps de lire, ce qu’il aime. Il lit beaucoup, pour son travail, ce qu’on lui confie et pour le plaisir, surtout de la science-fiction, et les bouquins « sur les étoiles, l’univers, d’astrophysiciens ». Il tombe dedans, dit-il. Et s’enthousiasme : « Parce que c’est trop grand ! C’est fascinant ! Surtout que tout n’est qu'hypothèse, spéculation sur des choses que personne n’a jamais réussi à comprendre. » Et son film préféré, celui qui l’a marqué, le premier ? «  Retour vers le futur ! ». C’est une daube, peut-être, oui, mais une chouette daube qu’il a bien dû voir « 600, 700, 1000 fois ! ». Et puis, après, il y a eu Star Wars… Avec Arnaud Crespeigne, derrière la caméra, les anecdotes de cinéphiles enragés commencent à fuser. Assez spontanément, il se raconte. Il dégaine vite, plus vite que son ombre, charmeur, et joueur.  

Et puis voilà qu’il confie ne pas beaucoup aimer les interviews. Il a du mal à se prêter au jeu du métier, se vendre, vendre son film, tout le marketing quoi. Il reste admiratif quand d’autres le font très bien, « très professionnellement ». L’enjeu d’une interview comme celle-là, c’est de rester soi-même, non ? Il voudrait y arriver toujours, être le plus juste, s’effacer derrière le projet ou l’aventure qu’il est venu raconter, la sienne, celle des autres. S’en tenir à « l’outil » qu’il est et raconter des intentions : « C’est ça qui me passionne », ce que quelqu’un a voulu faire ou dire. Très vite, David Murgia offre un autre visage que celui du beau gosse méditérranéen bourré de talent au sourire facile et à l’œil qui clignote. De son métier, il dit qu’il voudrait réussir toujours à en respecter la condition et qu’aujourd’hui, ce n’est pas si facile. Etre comédien, pour lui, c’est se mettre au service d’un projet, le plus souvent collectif, le servir, le réinventer toujours sur les planches, aller rencontrer des publics, c’est l’aventure du théâtre, ce seul espace où « des gens sont encore face à des gens ». Là, s’offre la possibilité de « contaminer des publics d’une certaine envie de vivre, de possibilités de changements, ou d’un certain réveil… », les « déranger dans les cadres habituels de leurs vies », « s’ils le souhaitent », ou « réfléchir autrement le lendemain ». Il rit, se trouve ambitieux. Rectifie le tir : « Si déjà j’arrive au dixième de ça, c’est déjà énorme ! Il n’y a plus beaucoup de rêve aujourd’hui, même plus de possibles. Les possibles sont comme anesthésiés». De son métier, se dégage une vision modestement politique, un engagement à corps et à coeur, un certain désir d'en être, de ce monde, et d'en changer quelques donnes.

david murgia, comédien

Cette vocation de comédien, il n’y était pas prédestiné. Cela lui arrive par plusieurs chemins et un peu par hasard aussi. « Au milieu de l’adolescence, on est confronté à ce choix fatal : Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Quel métier je vais faire ? ». Il ne veut pas choisir, mais maintenir l’avenir ouvert pour ne pas s’enfermer dans une voie sans surprise « pour apprendre un métier que j’allais faire jusqu’à mes 50 ans, avant de changer ou de tomber en dépression ». Il veut rester à l’écart. Et puis, cette période de l’adolescence, c’est aussi celle de tous les refus, de tous les espoirs : « A l’époque, rien ne nous semblait impossible, et changer le monde, on allait le faire. À 17 ans, j’avais déjà les preuves que le monde tournait mal (rires). Je ne sais pas comment, mais j’avais déjà une vague idée de ce qui ne tournait pas rond. Il s’agissait de changer le monde (rires), de manière extrêmement naïve… » Et il n’y a que via le théâtre que cela lui semble possible. « Apprendre à créer mes œuvres et les proposer à un public, injecter de ma propre réflexion et de mes propres inspirations dans une œuvre, cela me semblait le seul moyen de me déterminer en tant que regard sur le monde. » Bon, il aurait pu faire de la philo (d’ailleurs, cela le tente désormais) ou du journalisme, sans doute. Mais à l'époque, c'était le théâtre, voilà tout.

 Alors, il met les pas dans ceux de son frère, Fabrice, désormais metteur en scène et dramaturge, direction l’Esact à Liège. «J’avais pourtant promis à ma mère que je ne ferais pas comme lui ! » Ses parents, enfants d’immigrés, italiens et espagnols, arrivés « tout petits en Belgique », ont rêvé d’autre chose pour leur fils : « Et évidemment, comme beaucoup d’autres venus du même milieu et qui ont grandi dans des conditions pas très confortables, ils ont espéré qu’on soit destiné assez rapidement à obtenir un bon statut social, à vivre dans des meilleures conditions qu’eux. Mon papa fait des plafonds, ma maman était longtemps coiffeuse. Ils voulaient qu’on fasse l’école, pas comme eux, qu’on ait un métier stable, confortable, qui gagne bien, pas comme eux… Qu’on ne fasse rien comme eux », dit-il en riant. Mais tout va bien, désormais : « J’ai mon statut d’artiste, ça rassure ma maman ». Il en rit, comme d'une bonne blague, un peu garnement, et tendre.

dacvid murgia, comédien

Arnaud, depuis la caméra, rebondit. Après tout, David Murgia n’a que 24 ans, il a déjà beaucoup de légitimité, travaille avec des auteurs de renoms : « Qu’est-ce que cela te fait, si jeune, d’en être déjà là ? ». La question le laisse un peu silencieux. « Ben… » Et puis, il rebondit avec une certaine grâce : « Mais j’ai beaucoup de chance, c’est vrai. J’ai arrêté le conservatoire en troisième année, je ne l’ai pas terminé parce que… » Il s’interrompt, réfléchit, rebondit à nouveau, vif : « C’est ça, en fait : je pourrais définir mon parcours en termes de rencontres. » À l’école, des professeurs qui l’éveillent déjà « arrivent à injecter des choses, les premières questions, les premiers philosophes ». De nouveau, il se moque un peu de lui-même : la philo, tout ça, c’était pourtant à mille lieux de lui. Il y a ensuite cette école, où il rencontre « la construction d’un regard sur le monde », des professeurs, d’autres élèves, des gens déterminants avec qui il continue aujourd’hui de travailler. Son chemin, ce sont des amitiés, des désirs d’aventures, des projets exaltés. Par l’Esact, il fait la connaissance de Lars Norén, « un auteur suédois important » avec qui il commence une tournée. Cela lui permet de gagner sa vie, de faire d’autres rencontres, d’arrêter l’école. Avec son frère, il part en tournée avec Le chagrin des ogres, qui connaît le succès. De fil en aiguille, le cinéma lui tombe dessus. Il y a d’abord La Régate de Bernard Bellefroid où il fait la connaissance de Sergi Lopez qu’il retrouve sur le film de Frédéric Fonteyne, rencontré par l’entremise d’Artémis. « Sur Tango Libre, je suis un figurant de luxe ! J’ai eu 20 jours de tournage, et je suis 3 minutes à l’écran ! Mais c’était une aventure que m’a proposée Frédéric Fonteyne ». Il revient sur la chance qu’il a. On se dit qu’elle a bon dos, la chance de David Murgia. Que le jeune homme a surtout une jolie gouaille, beaucoup de talent et la tête froide. De son métier, il garde une vision étonnamment réaliste et froide : « C’est un métier désormais beaucoup basé sur la vente. Parfois, l’argent vient mettre son nez dans les affaires où il n’a ni place ni droit. » Ne pas courir à Paris pour être le 174e comédien à dire trois lignes devant un réalisateur dont on ne sait rien. Ne pas se vendre à tout prix. S’il l’a fait, un peu, bien sûr, il s’en passe désormais très bien.Pour échapper à tout ça, aussi, avec des amis, en sortant de l’Esact, ils ont fondé le Raoul Collectif. « Aujourd’hui, au théâtre comme au cinéma, dès que tu décroches ton budget, à partir de telle date, c’est le premier jour de répétition, à partir de telle autre date, c’est la première… On voulait s’écarter un peu de ce rythme-là, de cette course.»

Le Signal du promeneur, leur première création, tourne bien. Ils reviennent d’Avignon, sont passés sur les planches de l’Odéon, d’autres dates les attendent. Ils ont mis deux ans à monter ce spectacle, mais sans aucune exigence, ni de temps, ni d’argent. Avec Romain David, Jean-Baptiste Szezot, Jérôme de Falloise et Benoît Piret, des amis du Conservatoire de Liège. Un spectacle d’amis donc, d’artistes, qui viennent sur les planches se rencontrer et discuter autour de destinées frappantes : le suicide de Fritz Zorn, l’Into the wild de Krakauer, autour d’un chercheur de dinosaure au Mexique ou encore du fait-divers terrassant de Jean-Claude Romand, « des hommes qui ont fait à un moment le point sur leur vie et qui, via un acte de vie, un acte de mort, un acte de fuite, ont décidé de changer. Et nous, nous nous interrogeons sur notre capacité à rompre. » On en revient à ces possibles, ces utopies, ces rêves à nourrir, à faire revivre : « Sur toutes ces questions, nous n’attendons pas de réponses, il s’agit avant tout de créer de l’imaginaire. »

david murgia, comédien

Avec Amélie Van Elmbt, c'est encore cette volonté de sortir des sentiers battus qui va les lier dans l'aventure de La Tête la première. Elle cherche un acteur pour un film de Jacques Doillon. Elle le rencontre au Conservatoire, ils parlent, des heures, de la vie, de leur choix, de leur métier. Elle le rappelle le soir même : pas de rôle pour lui chez Doillon, mais elle veut écrire un film pour lui. Ok, il est partant, il n’a qu’un mois de libre. Ce sera un road movie qu’ils auraient aimé co-écrire, mais il n’a pas le temps. Très vite, le film est écrit et lancé. Des conditions de tournage rock'n'roll et un véritable challenge : « Il fallait porter le film tous les jours. J’étais dans tous les plans. Cela ne m’était jamais arrivé. C’est passionnant. Je testais, j’apprenais. Comment est-ce qu’on fait pour être bon à chaque prise ? Pour rester dans les enjeux à chaque fois ? Du coup, c’était un sacré exercice pour moi. Du coup, j’aimerais bien le tourner vraiment aujourd’hui et pas comme un exercice (rires). » De son rôle, il dit qu’il était facile, que le personnage lui était proche, oui, mais qu’il a joué, quand même, en tenant compte des enjeux du film et du personnage. Et il raconte comment il a dû composer son personnage dans Tête de bœuf, où il interprète un jeune garçon attardé mental qui louche. Il s’enthousiasme, s’exalte : « J’adorerais jouer un muet, par exemple ! Ou un cul-de-jatte. Ou un fou. Oui, un fou ! Mais tenir un rôle comme ça pendant 25 jours où tu dois tout changer de toi, ton mental, ton corps, ça se travaille bien sûr, en amont, ça se travaille, mais quelle expérience ! » Un défi ? « Oui, mais quel plaisir ! Préparer un rôle, passer du temps à observer des gens, s’entraîner, passer du temps à observer, il ne faut pas surjouer non plus, il faut être fin », dit-il en riant. Et puis, il tempère : « Mais il ne faut pas se perdre… Le gros danger de la médiatisation dans ce métier, c’est d’être engagé juste parce qu’on est connu. Ça doit être « atroce » ! » Et de nouveau, il se reprend : « Je parle un peu comme si je connaissais le cinéma, mais je ne sais pas. J’ai l’impression en tout cas que ça marche à l’emploi. » Pause. Rires : « Je dis n’importe quoi. » David Murgia parle et réfléchit, se livre avec beaucoup de sincérité et puis se reprend, toujours. Il commence, il ne veut pas se prendre au sérieux, il n’a que 24 ans.

L’aventure de La tête la première, finalement, va bien au-delà de ses attentes : « Je ne voyais pas plus loin que ce mois d’août à faire ce beau petit objet. Ce sont enchaînés la sélection à l’ACID, les festivals, la sortie en Belgique… » Il admire l’énergie d’Amélie, se dit fier de s’être mis au service de ce projet : « Allez, quoi, on l’a fait ! On l’a fait, sans thune, parce qu’on voulait le faire, point. On l’a fait pour l’aventure humaine, artistique. » Et le film aujourd’hui continue sa route. C’est une belle surprise. En attend-t-il quelque chose ? « Ce serait énorme, non, d’en attendre plus ? ». Il est plutôt relax David Murgia, et il confie ne pas se sentir angoissé par rapport à ce qu’il pourrait vouloir devenir dans le monde du cinéma. Il résume avec beaucoup de simplicité : « Au théâtre, j’aime créer des beaux spectacles. J’aime créer des beaux films. J’adore être à la première et sentir qu’il s’est passé quelque chose. J’aime être fier d’avoir fait des belles choses avec des gens, de toujours les aimer, et de sentir que le public est touché. J’aime ça. Je suis content. »

Anne Feuillère
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