Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
10/02/2015
 

Rencontre avec Jérôme Laffont, en hommage à René Vautier

Cinergie :René Vautier vient de mourir. Il avait 87 ans. En 2009, vous traciez de lui un magnifique portrait, Algérie images d'un combat.  Comment l'avez-vous rencontré ?

Jérôme Laffont : J'ai découvert René Vautier pendant mes études à l'INSAS. J'étais déjà passionné par la question du cinéma militant. Michel Khleifi, qui était alors l'un de mes professeurs, me proposa de réaliser un film sur ce grand cinéaste engagé dont il serait le producteur. J'acceptai immédiatement, bien que je ne sache pas d'emblée comment aborder ce vaste continent que constitue le cinéma de René Vautier, consacré aussi bien à la question coloniale africaine qu'aux luttes ouvrières en France, et surtout à la guerre d'Algérie. Ce dernier aspect m'interpellait singulièrement en tant que Français. Je pris contact avec René Vautier qui accepta de me rencontrer et de discuter de mon projet. Je lui rendis visite en Bretagne où il vivait et il m'accueillit avec une grande générosité. C'est ainsi que commencèrent notre relation et notre collaboration.

Le film est un parcours, biographique et géographique, où j’accompagne le cinéastesur les traces de son travail, de Paris à la Bretagne et pour finir en Algérie. Ma voix off plutôt qu'un commentaire est le récit de la découverte de l'homme et de son œuvre, à un moment charnière de son existence.

C. : Quelle était alors la place de René Vautier dans le cinéma français ?

J.L. : Vautier était quelqu'un d'entier. Il avait un tempérament bien trempé, avec des prises de positions très franches. Il a suscité des altercations violentes mais aussi des amitiés très fortes, comme celle avec Alain Resnais qu'il avait côtoyé à l'IDHEC et avec Jean-Luc Godard qui éprouvait pour lui un grand respect, même s'il n'était pas toujours d'accord avec sa conception du cinéma, sa façon de faire, ses propos.

René Vautier, réalisateurC. : Parler de la guerre d'Algérie est-ce toujours, aujourd'hui, un sujet tabou en France ?

J.L. : Il n'est pas anodin que j'ai choisi la période de la carrière de René Vautier consacrée à la guerre d’Algérie. C'est un épisode historique très important. L'existence du Front national en France y est, par exemple, très liée. Le tabou autour de ce conflit existe toujours.

Bertrand Tavernier l'a soulevé dansLa guerre sans nom. Réaliser un film sur ce sujet demeure actuellement encore difficile. C'est ce qui explique peut-être que je n'ai obtenu aucun financement en France. Par contre, le film a été énormément diffusé là-bas, dans les festivals, mais surtout dans les écoles, avec des jeunes souvent issus de l'immigration algérienne mais qui ignoraient tout de cette histoire.

Comme le disait Paul Ricœur, dans le travail de mémoire, il y a souvent des silences et des omissions, mais aussi parfois il y a un excès de paroles et de représentation. C’est le cas pour la guerre d'Algérie. Cela se vérifie de chaque côté de la Méditerranée. Du côté algérien, les combattants sont représentés comme des héros légendaires, mais il y a très peu d'analyses historiques critiques. Du côté français, par contre, il existe une volonté de cacher un épisode peu glorieux pendant lequel l'armée française a commis d’innombrables atrocités.

L'idée du film est de mettre les images face à face, mais aussi côte à côte, car une mémoire, cela s'écrit à deux. C'est un aspect qui était très fortement marqué dans le cinéma de Vautier. On peut se faire une idée précise de ce qu'a été la guerre d'Algérie en images à partir du moment où on explore les deux côtés du miroir. Cette histoire commune, Vautier a vraiment essayé de la développer en France et en Algérie, notamment en ouvrant des écoles de cinéma, en mêlant étudiants français et algériens. Il a tenté de bâtir un pont entre les deux pays. C'est une chose dans laquelle je me retrouve totalement.

C. : Comment écrire cette guerre des images ?

J. L : Ce qui fut passionnant pour moi, ce fut d'appréhender l'histoire de la guerre d'Algérie, à travers les images réalisées pendant ce conflit. On avait, d'une part, des centaines d'heures d'images de propagande de l'armée française, et d'autre part, ce qui aurait été une quasi absence de mémoire, un vide, s'il n'y avait eu des cinéastes, comme René Vautier, engagés aux côtés de Algériens. Il faut se rappeler que les images de l'armée étaient les seules à la disposition des Français, elles étaient projetées dans les salles de cinéma. Il n'y avait pas encore de télévision. C'était donc le seul discours, évidemment pro-militaire. Il décrivait les Algériens et leur cause comme une menace terroriste. Des cinéastes comme Claude Lelouch et Philippe de Broca réalisèrent certains de ces films de propagande. Mon film développe une réflexion sur l'image, sur ce qui lui manque, ce qu'elle veut dire, ce qu'elle a coûté à des gens comme Vautier ou Pierre Clément (qui a été emprisonné plusieurs années pour ses images tournées en Algérie). Le montage suit donc un cheminement narratif qui pénètre au cœur de la mémoire de ce conflit, de ses images, et qui prouve que ce qu'on connaît n'a finalement pas beaucoup de valeur au regard de ce qui demeure inconnu.

C. : Anne Feuillère écrivait dans Cinergie, que Algérie, images d'un combat est un film hanté par la mort.  « Dans chaque coin d'image, chaque raccord, chaque hors champ, d'un côté la mort des résistants et de l'autre côté, la mort des images usées, qui dépérissent comme celles de lacinémathèque d'Alger. » Pour ma part, je n'ai pas éprouvé, à la vision du film, un tel sentiment de mort mais bien plutôt une grande détermination face à la vie.

Jérôme Laffont, réalisateurJ. L. : Tout à fait. Mon intention était bien de réaliser un éloge à la résistance et à la volonté de vivre. Quand on se retrouve dans les caves de la cinémathèque algérienne, René Vautier est très ému car il se rend compte que des images sont en train de mourir. Et il me le dit «On doit tous mourir, mais est-ce que les images le doivent ?». Je pense, comme lui, qu'il y a un combat à mener, - celui qu'il a poursuivi toute sa vie-, pour que les images continuent à exister, mais aussi qu'elles soient montrées. Aujourd'hui, René nous a quittés. Et ce qu'il dit à la fin du film, «je crois que ce quej'ai fait pourra servir à quelque chose», me touche infiniment.

C. : René Vautier est surtout reconnu comme un cinéaste engagé...
J. L. : Je me suis très vite rendu compte que René Vautier avait réalisé des images sans jamais se soucier de ce qu'elles allaient devenir. Il tournait dans l'immédiateté, avec le souci de témoigner, de dénoncer. C'est ainsi qu'il envoya à l'ONU des images de massacres et de bombardements pour servir la cause algérienne. Il ne se rendait pas compte alors qu'il était en train de fabriquer une mémoire, certes fragile, de quelque chose d'invisible, à savoir la guerre d'Algérie vue du côté algérien. Ce n'est que des années plus tard, qu'il prit pleinement conscience de la valeur de ces images, de leur utilité. C'est à ce moment-là qu'il s'est mis à les rechercher, à les réunir. Malheureusement, beaucoup de ces images avaient disparu, comme la plupart de celles tournées dans les maquis. Une importante partie de mon travail a consisté à en retrouver certaines. La quête de ces archives m'a mené partout dans le monde, dans les pays limitrophes de l'Algérie ou aux États-Unis.

C. : La redécouverte, par René Vautier, de certaines de ces archives ne s'est pas faite sans émotion.

J. L. : En effet, dans une séquence, je montre à Vautier des images qu'il a peut-être tournées. C'est en Tunisie, à la fin de la guerre, en plein bombardement de l'armée française, un événement directement lié à la guerre d'Algérie. Mais 50 ans après, René Vautier est incapable de dire si ce sont ses propres images. Et on se trouve alors face à une autre forme de vide, celle d'images qui n'ont plus d'auteur. Vautier était très ému, car il savait qu'il était présent ce jour-là, mais ne savait pas s'il s'agissait de ses images. L'idée était de redonner vie à cette mémoire, c'est ce que j'ai essayé de faire dans le film.

René Vautier, réalisateurC. : Avec le recul, quel est pour vous l'héritage de René Vautier et quelles leçons retenez-vous de son œuvre ?

J. L. : Le cinéma de René Vautier débute à une époque où la force des témoignages, des images, était très importante. Lorsqu'il réalise Afrique 50(1950), à 21 ans, il est l'un des premiers à réaliser un pamphlet anticolonialiste. Il ouvre la perspective d'un engagement, une manière, en tant que cinéaste, de réagir aux problèmes du monde qui étaient à l'époque la décolonisation et les rapports Nord/Sud. Un auteur est, pour moi, quelqu'un qui fait face au monde, à ses problèmes, à ses failles sociales et politiques. La démarche cinématographique deRené Vautier en fournit l'exemple. Je pense, en effet, que l'engagement est une notion éthique très importante, indispensable au cinéma documentaire.

C. : La reconnaissance de l'œuvre de René Vautier a été tardive en France.

J. L. : C'est exact. Par contre, j'ai pu constater, lors du tournage où je l'accompagnai dans ce pays, combien il était aimé en Algérie. Il en était citoyen d'honneur, les gens le reconnaissaient dans la rue, alors qu'en Bretagne, il vivait quelque peu isolé dans sa maison. Pendant une période, il n’a pas été vraiment sollicité pour montrer ses films en France. À côté de cela, beaucoup de festivals lui ont rendu hommage, partout dans le monde. Mais il est vrai que cette consécration est arrivée tardivement. Il est important, qu'avant de partir, René Vautier ait eu l'occasion de savoir à quel point son œuvre avait pu compter dans l’histoire du cinéma. 

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