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Rencontre avec Laurent Michelet "FUGAZI"

« 2039 : depuis plus de trois ans, Adèle (Alexia Depicker) travaille pour ORBIT DEFENCE, une station spatiale chargée du pilotage de drones sur la planète Terre. Aujourd'hui, tenant entre ses mains des joysticks, il ne lui reste plus qu’une mission de routine à accomplir avant de rejoindre enfin sa famille. À moins qu’un grain de sable ne fasse basculer son destin… »

Voici le pitch de l’ambitieux deuxième court-métrage de Laurent Michelet, une tête brûlée qui n’a pas eu peur d’imposer la science-fiction en Belgique, ni de faire appel à une kyrielle d’effets spéciaux très réussis.

Cinergie : Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours jusqu’à la réalisation de « Fugazi »…
Laurent Michelet : J’ai fait des études en arts graphiques et j’ai été très vite baigné dans l’infographie, d’autant plus que c’était dans les années 90, qui ont vu l’essor du numérique. Mon premier contrat dans le cinéma, c’était dans l’infographie 3D, dans le secteur de l’animation, en tant que modélisateur. Je me suis mis à dessiner par ordinateur pour des films d’animation mais je me destinais depuis longtemps à la mise en scène. À un moment donné, je suis sorti de ce secteur-là pour essayer d’apprendre sur le tas. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, mais j’ai travaillé en tant qu’assistant réalisateur, dans le cinéma et sur des publicités, souvent sur des projets assez courts mais très enrichissants parce que les équipes changeaient souvent et que je côtoyais beaucoup de réalisateurs différents. Ensuite, il a bien fallu que je me lance en tant qu’auteur, que je sorte de tous ces écrans d’ordinateurs. J’ai donc écrit et réalisé un premier court-métrage en 2005, FishBoy, également dans le domaine de la science-fiction ou de la « rétro-science-fiction », un projet sur lequel j’ai pu marquer les esprits par une approche très esthétique, très poussée dans le visuel.

C. : Ta passion première est donc pour les effets spéciaux. Fugazi est une rareté dans le cinéma belge puisqu’il contient beaucoup d’effets et se déroule en grande partie dans l’espace. Peux-tu nous décrire les différentes sortes d’effets que l’on retrouve dans le film ?
L. M. :
On l’estampille « film à effets spéciaux » et c’est vrai qu’il est très ambitieux à ce niveau-là puisque le sujet, c’est les drones. Dans un premier temps, nous nous sommes demandé comment nous allions filmer ces drones : les avoir sur le plateau ou les recréer numériquement ? J’ai décidé d’utiliser les images de synthèse pour les plans où ils sont en vol. Mais finalement, nous n’avons utilisé pour ces drones que des images de synthèse, y compris dans les interactions avec les acteurs. Nous aurions pu utiliser différentes techniques puisqu’aujourd’hui tout est possible, mais il ne faut pas oublier que multiplier les techniques a des conséquences sur le budget. Ça reste un court-métrage et la 3D s’est révélée un outil extrêmement important, idéal pour représenter ces drones entièrement issus de mon imagination. Il n’y a pas que de la 3D : il y a également des effets 2D, de l’intégration, un gros travail de compositing, mais également des effets de plateau basiques pour tout ce qui concerne les décors de la station spatiale. Venant du dessin, j’ai pris l’habitude de storyboarder mes projets et également de faire un maximum de direction artistique. C’est une tâche que j’ai partagée avec le directeur de la déco, Stéphane De Selys. Dès que je peux dessiner et utiliser mon imagination pour mettre mes histoires en images, j’y vais à fond ! En tant que metteur en scène, je suis très influencé par le cinéma anglo-saxon, mais il est important de garder un aspect européen, de conserver des éléments propres à notre culture et je crois que nous avons réussi.

C. : Malgré ces contraintes techniques, les acteurs avaient-ils l’occasion d’improviser ?
L. M. :
Oui, c’est très important pour moi. Dans le cadre d’un film où les effets spéciaux sont omniprésents, les acteurs sont forcément confrontés à des contraintes techniques qui vont bien au-delà des simples marquages au sol habituels. Je pense qu’il est important d’aller chercher la spontanéité, dans la gestuelle, dans les dialogues… Il y a toujours une discussion préalable et je pense (peut-être mon scénariste ne sera-t-il pas d’accord…) que même si on sait que les dialogues fonctionnent à la lecture du scénario, ils peuvent sonner différemment dans la bouche des comédiens. Tout ça évolue jusqu’à la dernière seconde. On peut encore intervenir sur les dialogues de manière très subtile lors du montage. Jusqu’à la fin du montage, tout peut encore changer. Il faut donc laisser des portes ouvertes à la spontanéité, à la liberté pour les comédiens, y compris dans des films de science-fiction ambitieux !

C. : Faire du cinéma en Belgique est déjà difficile. Mais un space opera ou de la science-fiction, c’est carrément suicidaire ! Comment as-tu réussi à persévérer dans ce genre-là ? Quelles difficultés particulières as-tu rencontrées lors du financement ?
L. M.  :
C’était forcément un challenge, mais Frédéric et moi avions écrit une histoire que l’on pensait réalisable, qu’il n’était pas suicidaire d’aller voir un producteur et de lui dire « on veut le réaliser ». Les techniques de cinéma ont évolué à une telle vitesse que les outils se sont démocratisés, sont beaucoup plus performants, plus accessibles pour les jeunes metteurs en scène. J’ai donc très vite entrevu la marche à suivre pour faire un film comme Fugazi. Je ne me suis évidemment pas dit que ce serait facile ou bon marché ! Mais je me suis dit que ce n’était pas impossible. Il faut juste attaquer le projet de la bonne manière, le penser très en amont. Je pense que la pré-production est vraiment essentielle, c’est l’étape où on a encore tous les moyens de faire en sorte que le tournage se déroule bien. Plus la préparation est longue, mieux je me sens ! Le projet a pris plus de trois ans à se monter à partir de l’écriture. Dès le moment où nous tenions notre sujet, je me suis mis à dessiner pendant que Frédéric Castadot écrivait le scénario. Les images se sont mises en place assez vite, elles ont évidemment beaucoup évolué entre-temps. Nous avons malaxé cette histoire dans tous les sens pour la rendre crédible et intéressante. Il est malgré tout très important de se fixer des limites et de ne pas écrire des choses complétement délirantes ou impossibles. Nous savions bien qu’on ne pouvait pas faire La Guerre des Etoiles !
Fugazi de Laurent MicheletCe n’était pas le but non plus, mais il convient de rester raisonnable dans la mesure du possible. Le plus important pour nous était de rester concentrés sur l’aspect humain du récit, sur l’héroïne, Adèle, le personnage principal. De ne pas faire un film uniquement destiné à épater la galerie avec les effets spéciaux. En ce qui concerne la recherche de financement, je dois remercier notre producteur principal, Laurent Denis, de Cookies Films en Belgique, qui a cru en notre projet. Il nous fallait quelqu’un d’enthousiaste qui pousse le projet et nous soutienne et c’est exactement comme ça que ça s’est passé. Nous avons commencé les recherches en Belgique avec les sources de financement traditionnelles, notamment avec la Commission et l’aide des télés. Mais ça a pris BEAUCOUP de temps ! La co-production s’est vite avérée indispensable. La France nous a ensuite soutenus avec Jonathan Hazan et les Films du Cygne. Une fois que la co-production s’est mise en route, nous avons commencé à avoir un très bon équilibre et nous avons également reçu le soutien de télés comme BeTv, la RTBF et le CNC en France… C’est Laurent Denis qui s’est occupé de tout ça. Comme la recherche de financement a été longue, la préparation a été longue également, ce qui a été bénéfique au projet. Je ne me suis pas tourné les pouces pendant ce temps-là, j’ai pu faire mon travail de metteur en scène en amont pendant que le tournage se mettait en place. Il fallait y croire et montrer aux
gens qu’on y croyait à fond, que les choses étaient possibles. J’ai encore du mal à croire que nous avons pu réunir un budget de ce type en Belgique et en France !

C. : Les outils numériques se sont démocratisés mais on dirait presque qu’en Belgique, on ne le sait pas. C’est ce que j’aime dans ton film : son ambition ! C’est pratiquement du jamais vu dans notre pays !
L. M. :
Je pense sincèrement que tous les gens qui gravitent autour de la réalisation et de la production savent que les outils existent. Ils savent ce qui se passe et que c’est faisable. On le voit notamment avec l’abandon du format film au profit du numérique. à côté de ça, il s’est passé de nombreuses choses beaucoup plus pointues au niveau de la technologie en termes de post-production mais c’est une longue conversation ! Toutes les technologies commencent à s’entrecroiser, tout ça devient très global. Il ne faut donc pas hésiter à aller vers ces outils car ils sont déjà à notre portée. Mais les auteurs ont peur de se lancer dans ce genre de projet. Peut-être qu’ils n’y pensent tout simplement pas parce que ce n’est pas un style ancré dans notre pays. Moi, la science-fiction est mon dada, c’est le genre dans lequel je suis le plus à l’aise.

C. : Ton scénario pourrait être raconté dans un contexte 100% non-science-fictionnel. L’histoire fonctionnerait parfaitement dans un commissariat de police à la place de la station spatiale ! C’est ce qui rend le film d’autant plus intéressant ! Était-ce une volonté d’adapter un récit « normal » à la science-fiction ?
L. M. :
J’aime beaucoup les films « univers ». L’histoire est imprégnée de tas d’éléments qui viennent de la réalité, de l’actualité. Je savais qu’il y avait d’autres films en chantier sur le même sujet, des films plus contemporains (à savoir Good Kill, d’Andrew Niccol et Eye in the Sky, de Gavin Hood, ndlr) et nous ne voulions pas nécessairement faire la même chose qu’eux. J’ai toujours pensé, comme mon scénariste, que la science-fiction est un outil extraordinaire pour parler de la réalité, parfois même de MIEUX parler de la réalité. Nous voulions garder un côté réaliste dans l’approche du récit et de la mise en scène tout en allant vers un futur relativement proche. Un élément extrêmement important nous a plu dès le départ : le thème de l’éloignement que subit l’héroïne. Cet éloignement existe chez les pilotes de drones actuels. Nous nous sommes dit : « Pourquoi ne pas extrapoler cette distance pour mieux faire ressentir cet éloignement, cet emprisonnement, en quelque sorte ? » C’est comme ça que nous avons situé l’action dans une station spatiale afin d’établir le fait que l’héroïne et ses collègues sont des gens complétement hors d’atteinte et d’autant plus dangereux puisqu’ils font ce travail qui relève de la surveillance de masse.

C. : Parle-nous de ta collaboration avec ton scénariste, Frédéric Castadot…
L. M. :
Je connaissais Fred de nom. J’ai lu une BD qu’il avait écrite et qui m’a beaucoup plu : Du vent sous les pieds emporte mes pas. Énormément de choses se dégageaient de cette BD, une sensibilité qui m’a beaucoup touché. Je l’ai donc appelé pour lui proposer de travailler sur mon second court-métrage qui, à la base, était une toute autre histoire que celle de Fugazi. En travaillant sur ce projet, à un moment donné, nous nous sommes regardés en nous disant « C’est pas mal, mais on peut faire mieux ! » Alors, nous avons tout arrêté. Nous avons laissé passer un peu de temps, puis je suis revenu vers lui avec un nouveau sujet, celui de ces pilotes de drones qui font un travail complétement dingue. Nous nous sommes documentés sur des pilotes existants qui avaient pété des câbles et quitté l’armée après avoir subi des choses atroces psychologiquement. Il existait beaucoup de matière sur le sujet. Nous avions beaucoup d’informations sur des pilotes masculins mais Fred a eu l’idée de travailler plutôt avec un personnage féminin : ce serait encore plus fort parce que nous aurions tout ce contraste qu’apporte une femme par rapport à cet univers typiquement masculin de l’armée et de l’espionnage, d’autant plus qu’elle est mère de famille et que sa fille l’attend sur Terre. Pour ma part, j’ai apporté un sujet, des dessins et pas mal d’idées, mais j’ai laissé Fred travailler le scénario seul de son côté. C’est une collaboration, mais c’est lui et lui seul qui l’a écrit ! Malgré son amour pour le cinéma de genre, il n’avait encore jamais travaillé sur un projet de science-fiction. Il était donc extrêmement content de pouvoir s’y mettre. La motivation était là et tout s’est très bien passé entre nous. En ce moment, Fred termine l’écriture de la saison 2 d’Ennemis Publics et il est épuisé.

C. : Une grande partie du film repose sur les épaules d’Alexia Depicker, qui incarne Adèle. Comment s’est faite cette rencontre et qu’a-t-elle apporté au film ?
L. M. :
Je ne cherchais pas forcément une actrice belge pour le rôle. Je ne connaissais pas Alexia. Nous avons lancé un très grand casting à Bruxelles où nous avons reçu beaucoup de candidates. Après avoir effectué une sélection et rencontré toutes ces comédiennes, il s’est avéré qu’elle sortait du lot. Quelque chose s’est passé directement au niveau de sa prestance, de sa manière de se conduire. Son parcours est intéressant : elle a étudié à Londres, elle avait donc déjà une approche par rapport au cinéma anglo-saxon que je trouvais intéressante et elle aime beaucoup le cinéma de genre. Elle est d’ailleurs parfaitement bilingue. En fait, ce qui s’est passé, c’est qu’en la rencontrant pour la première fois, j’avais déjà une pilote de drone en face de moi ! Alexia a apporté tellement de choses au film qu’il est difficile de répondre à cette question parce que ça s’est fait surtout de manière instinctive. Elle m’a comblé, littéralement. Je cherchais une actrice au naturel indéniable, à laquelle on pouvait directement s’identifier, d’une part, en tant que pilote, avec ce côté masculin assez dur, mais également en tant que mère de famille avec beaucoup de fragilité et d’humanité. Elle devait pouvoir tenir tête aux hommes qui l’entourent et savoir trouver cet équilibre de manière naturelle. Dès les essais lors du casting, il était évident qu’elle était faite pour le rôle !

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