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Rencontre avec Raf Keunen et David Leloup - B.O. de "A Leak In Paradise"

C. : Musicalement, Raf Keunen, comment interprète-t-on la figure de Rudolf Elmer, plutôt chevalier gris que chevalier blanc?
Raf Keunen : Il y a aussi une ambiguïté dans la musique. Par exemple, la scène où il sort du tribunal, je voulais à la fois une musique introspective mais également distante. Il y a des cordes et une guitare électronique qui racontent différemment. Je ne voulais pas de commentaires, mais montrer musicalement la lutte de cet homme plongé au milieu de toutes ces caméras. Pour moi, il était comme une bête ou un dragon. La guitare avec des notes très aiguës évoque le danger, c'est très dur et les cordes évoque sa solitude

C. : Pour ce film, comment as-tu travaillé ? As-tu attendu qu'il soit terminé ou as-tu composé au fur et à mesure des séquences ?
R. K. : Avec David, nous avons commencé à travailler la musique avec le montage.
D. L. : J'ai montré à Raf plusieurs séquences et je lui ai expliqué le type d'ambiance dont j'avais besoin pour servir le film et le personnage. Il s'est inspiré de certaines scènes alors que moi je retournais en salle de montage. Cela s'est fait vraiment à la fin du montage, en parallèle. Certaines choses moins fondamentales comme certaines atmosphères sont venues après le montage. Ou alors certaines choses qui nécessitaient de voir le montage final pour pouvoir développer un thème. Je pense par exemple à le scène dans le train à la fin, tu n'aurais pas pu la composer sans avoir le minutage précis.

R.K. : Le thème revient trois fois dans le film. Il a été créé avant le montage définitif. Le thème explique le malaise, mais aussi la solitude du personnage principal. On a essayé de créer un univers musical unique pour ce personnage incroyable. On a pris les guitares électriques pour donner la sensation du danger, les cordes, qui sont plus chaleureuses, et des sons électroniques entre les deux.

C. : À certains passages, on entend des phrases musicales qui sont assez lointaines...
D.L. : En fait, il y a deux types de musique. Il y a de vrais thèmes mélodiques qu'on utilise pour imprimer une scène, et il y a quelques passages où ce sont juste des notes pour souligner une tension ou pour habiller l'atmosphère ou pour ne pas avoir uniquement le son « in ». Parfois, il s'agit d'ajout de sons d'ambiance.
R. K. : Ce n'est pas si facile de créer de la musique pour un documentaire. On ne peut pas trop en dire dans le commentaire musical. Il faut être suffisamment en retrait, garder une certaine distance car on peut facilement diriger le spectateur dans une certaine émotion. J'ai donc essayé de créer une atmosphère sans commenter ce qui se passe.
D. L. : La musique amplifie l'atmosphère déjà présente. Ce n'est pas comme dans un film de fiction où l'on peut jouer avec les émotions des spectateurs en rajoutant des violons larmoyants. Ici, tu restes en retrait sauf au début et à la fin qui sont des « gimmicks » de générique mais sinon, tu es plutôt dans la retenue musicale.
R. K. : Dans un documentaire, on ne peut pas être conscient qu'on a créé une musique originale. C'est le plus dur. Donner l'impression que la musique a toujours été là, qu'elle n'est pas un ajout. Par exemple, lorsque le personnage explique, devant sa maison, qu'il a été harcelé par des détectives privés, que sa fille paniquait, etc., cela demandait une tension supplémentaire pour amplifier sa situation, mais cela reste en fond sonore afin de ne pas marquer une position, un avis qui pourrait influencer le spectateur. Il faut créer le cadre atmosphérique de la situation décrite sans influencer le spectateur.

C. : Comment t'es venue l'idée de travailler avec un compositeur ?
D.L. : Au départ, je m'orientais plutôt vers de la musique électronique pour symboliser les flux financiers extrêmement rapides, en un clic on peut transférer des sommes considérables de Londres à New York, en passant par le Panama et j'avais l'idée un peu abstraite d'une musique techno très « ambient ». Mais cela n'a pas fonctionné car il fallait quelque chose de plus charnel, de plus humain. On a beaucoup essayé au début, de jouer avec les guitares électriques, avec beaucoup de « reverbs » mais on s'est rendu compte qu'on faisait fausse route. Du coup, j'ai un peu lâché la bride à Raf. Il est revenu vers moi avec des propositions, plus basée sur des cordes, sans évacuer complètement la guitare. Au final, ça donne quelque chose de très réussi car je ne m'attendais pas à ce que la musique puisse transcender à ce point le film.

C. : Comment devient-on compositeur de musique de film ? Parce qu'on est cinéphile ?
R. K. : La musique de films est très difficile à vendre. Beaucoup de musiques de films ne sont pas éditées en CD car cela revient trop cher et elle n'est pas suffisamment achetées. Nous n'avons même pas proposé d'éditer cette musique-ci. Heureusement que pour créer la musique, je ne suis pas trop mal payé, mais ça dépend aussi de la production. D'autres ne sont payés que sur les ventes et les concerts et c'est très dur. C'est pratiquement impossible d'en vivre. À moins de développer tout un merchandising (t-shirts, posters) qui rapportent autant ou si pas plus qu'un ticket de concert. Quand un groupe vend un t-shirt à 15€, ça leur permet de toucher un pourcentage élevé sur les ventes alors que le pourcentage qu'il peut percevoir sur un ticket de concert est vraiment faible étant donné l'importance de coûts liés à l'organisation du concert (salle, salaires des techniciens, etc.).
C'est pour ça que beaucoup de gens veulent faire de la musique de film car c'est la seule façon de vivre de la musique plus ou moins aisément. Tu es payé pour la création, et tu as les droits d'auteur. Pour cela, il faut quand même toucher un large public. Par exemple, en Belgique, pour 100.000 spectateurs, ce qui est déjà énorme, le compositeur touchera environ 4.000 € de droits d'auteur, ce qui n'est vraiment pas beaucoup.
En musique de film, la concurrence est très dure étant donné que la création est devenue accessible au plus grand nombre grâce aux progrès technologiques. Par exemple, sur un simple Mac, il y a déjà la possibilité de créer de la musique multi-piste et de la mixer, il y a les banques de sons, etc.

C. : Oui c'est vrai, mais la technique est une chose, la création en est une autre... Tu as quand même une formation de musicien ?
R. K. : Bien sûr. J'ai commencé à 8 ans le solfège et le piano. Après mes études à l'université, j'ai fait une année comme étudiant libre en composition, mais je n'ai pas passé les examens.

C. : Tu n'es pas musicien en dehors de la création de musique de films ?
R. K. : Non, je ne travaille que pour des films, mais bien entendu, il existe de nombreux musiciens de musique pop à qui on demande de créer une musique originale pour un film. C'est assez rare en Belgique des gens qui ne font que de la musique de films.

C. : Et toi tu parviens à en vivre ?
R. K. : Oui mais après 10 ans de travail et d'investissement.

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