Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2017
 

Rencontre avec Stephan Streker pour Noces

Recevant les honneurs d'un double prix d'interprétation au Festival d'Angoulême avant une présentation à Toronto, Noces conte le récit de Zahira, une belgo-pakistanaise de 18 ans, contrainte par ses parents à un mariage traditionnel. Inspiré par un fait divers, Stephan Streker signe un film saisissant qu'il construit comme une tragédie grecque. Nous avions rencontré le réalisateur au Festival International du film Francophone de Namur où le film concourrait en Compétition.

Noces de Stephan StrekerCinergie : Vous ouvrez le film par un intertitre qui ancre l'hypothèse d'une « histoire ». Pourquoi ?
Stephan Streker : Le moteur de Noces a été la possibilité de raconter l'histoire d'êtres humains qui sont plongés dans une situation exceptionnelle. Je ne crois pas que la démarche soit juste de vouloir faire un film sur le mariage forcé et la double culture. J'avais un point de vue à porter sur une histoire incroyable. Après, évidemment, par rebonds, on traite d'un thème. Mais la source a été cette histoire inspirée d'un fait divers que je devais raconter. Noces est une tragédie grecque qui en dit énormément sur le présent.

C. : Comment avez-vous construit le scénario ?
S. S. : Cela s'est imposé de soi-même. Il est plus facile d'écrire un scénario en sachant où l'on va ; quelle en est la fin. Je m'étais imposé le début et la fin était évidente. Je voulais faire un film linéaire. J'aurais pu commencer par le drame et ensuite remonter le temps, ce qui est assez classique, mais je voulais raconter une histoire de A à Z avec une vraie évolution dramatique. Mon intention était que le spectateur soit emporté par une émotion qui le submerge ; même si on est en marche vers quelque chose qui semble inéluctable, qu'il ait de l'intérêt et de la passion par rapport à ça.

C. : L'axe d'adaptation est celui de la tragédie.
S. S. : Dans la tragédie grecque, il n'y a pas vraiment de mauvais : le mal vient de dessus. Zahira n'est pas victime de monstres, mais elle est victime d'une situation monstrueuse. La nuance est vraiment importante. Cette jeune fille aime sa famille et est très heureuse dans sa vie, mais dès lors qu'on lui propose un mariage dans la tradition pakistanaise, elle ne peut pas l'accepter. Et cela mène à une situation de tension terrible. J'ai voulu m'intéresser aux points de vue de tous ceux qui sont concernés. Il y a des choses auxquelles on ne pense jamais, comme le fait que ses parents ont vécu ça et que l'amour était au bout puisqu'au final ils en sont très heureux. Il y a des exemples de réussite, ce qui pour nous, occidentaux, peut paraître invraisemblable – pourtant c'est vrai.

C. : Comment avez-vous intégré la culture pakistanaise ?
S. S. : Très en amont, on s'est passionné pour ça avec ma directrice artistique, Catherine Cosme. Pour les costumes, c'était évident, c'était un travail relativement « facile ». Pour le reste, pour la façon dont cette famille vit, il fallait être très précis. C'était indispensable pour moi. Pour être fidèles aux valeurs et aux coutumes traditionnelles, on avait en permanence sur le plateau une Pakistanaise, Ira Khan, qui est aujourd'hui une amie. Elle nous a permis de savoir comment une fille s'adresse à son père. Pour l'anecdote, l'imam dans notre film, qui est dans la vie un véritable imam pakistanais, n'a compris qu'à la fin de la journée de tournage que les deux héros, le frère et la sœur, n'étaient pas pakistanais. C'était vers la fin du tournage, et c'était donc une sorte de triomphe en creux. On en était très heureux.

Noces de Stephan StrekerC. : Le film est co-produit par le Pakistan.
S. S. : Pour les producteurs du film et moi, il était très important que le film soit coproduit par le Pakistan – où l'affaire dont je traite était connue. Ils ont émis des remarques extrêmement concrètes à la lecture du scénario et nous ont dit qu'ils s'y retrouvaient tout à fait car l'histoire que je raconte est assez habituelle au Pakistan où de nombreuses personnes ont de la famille qui vit en Occident et sont confrontées à cette situation. Pour eux, ce qui était singulier, c'était le regard que je portais sur cette histoire.

C. : L'emploi des langues – le ourdu et le français – est très important. Comment avez-vous travaillé ?
S. S. : Les enfants du film sont francophones. Ils parlent parfaitement français sans aucun accent, mais ils parlent très bien ourdu avec un accent francophone. Ce qui était le cas de mes acteurs. L'emploi d'une langue est très concret : ce qui est dit en public et que l'on n'a pas envie que ce soit compris est prononcé en ourdu. Lorsqu'ils parlent en français dans la cage d'escalier, ils se mettent à parler en ourdu quand quelqu'un ouvre la porte car ils ne veulent pas être compris. La mère parle presque exclusivement en ourdu. Lorsqu'elle est de bonne composition, Zahira lui répond en ourdu et, lorsque ça ne se passe pas bien, elle lui répond en français parce qu'elle sait très bien que la mère comprend tout.

C. : Le film est très découpé. Comment avez-vous travaillé l'approche visuelle ?
S. S. : Le film est en effet très découpé car je trouve que c'est une façon d'intensifier le point de vue. J'ai tout fait – des longs plans, des plans séquences – et ici je voulais assumer le découpage. Il fallait toujours être au service de l'histoire et des personnages. Si j'étais intéressé par la réaction des personnages, je faisais un gros plan pour la montrer ; non pour soutirer quelque chose, mais pour simplement montrer quel était le point de vue. La première scène est un long plan fixe pour dire : « Voici qui nous intéresse et ce qui nous intéresse ».

C. : A-t-il été facile de trouver vos acteurs ?
S. S. : Ça a été le plus gros challenge du film. J'ai toujours dit qu'il faudrait trouver Zahira avant tout le monde et c'est la dernière qu'on a trouvée. La rencontre avec Lina est un véritable miracle. Ça n'a pas été évident. Son talent, son intelligence et son niveau d'exigence ont tellement servi le film que ça a servi tout le monde. Tous les comédiens ont été tirés vers le haut. Je n'ai pas de recul par rapport à mon travail. Je peux juste dire que j'ai fait comme j'ai pu. Néanmoins, les acteurs sont le miracle du film.

C. : Comment travaillez-vous avec eux ?
Noces de Stephan StrekerS. S. : Il y a un secret : il faut aimer ses acteurs. Ce n'était donc pas compliqué car je les aime vraiment. Tout se fait dans le choix : c'est quand même très facile de diriger des bons comédiens et c'est vachement compliqué de diriger des mauvais. À partir du moment où ils sont bons, le mérite qu'on a à les diriger est très amenuisé.

C. : Est-il essentiel d'aimer ses personnages ?
S. S. : Evidemment. Je ne sais pas faire autrement. Quels qu'ils soient. L'idée n'est pas d'aimer tout le monde, ce qui est intéressant, c'est de voir le point commun qu'il y a entre nous. C'est toujours facile de voir les différences, mais il faut parvenir à voir les points communs. Il est évident que je suis dans le camp de Zahira, mais ce qui me touche dans cette histoire, et rend le film intéressant, c'est d'essayer de comprendre tout le monde. Après, le jugement appartient au spectateur. Moi, je dois montrer, avec le plus d'élévation et de générosité possibles, une situation que je trouve extraordinaire. Car je maintiens que l'historie de Zahira est l'une des plus extraordinaire que je connaisse.

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