Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
05/03/2015
 

Rencontre avec Thierry Leclercq, Media Desk

Cinergie : On le sait, l’Europe aide l’audiovisuel dans chaque pays. Les bureaux Media Desk participent grandement à cette contribution. Comment fonctionnent-t-ils ?

Thierry Leclercq : Parallèlement à l’instauration du programme, la commission a jugé utile d’ouvrir des bureaux (Media Desk) dans chaque pays, pour faire la promotion du programme, mais aussi pour fournir un service d’accueil et de conseil aux professionnels qui désirent soumettre un projet au programme Media. Ces bureaux ne sont pas récents, cela fait 25 ans que ce système existe. Sous les précédentes législatures, il y avait un bureau spécifique pour Media, maintenant les deux programmes Media et Culture ont fusionné pour donner le Europe Creative Desk. Il y en a dans chaque pays, certains ont même des antennes régionales, c’est le cas en Allemagne ou en Espagne

C. : Qu’a changé cette fusion?

T. L. : Pour nous, cela change pas mal de choses, parce qu’il faut trouver un terrain d’entente commun, même si nous avons un public et des clients différents. Media a toujours été orienté vers l’aspect business et commercial du cinéma, du fait des mécanismes qui existent, tandis que le volet « Culture » gravite principalement autour des opérateurs culturels (théâtres, opéras), moins inscrits dans la logique de financement du cinéma. Nous devons trouver un langage commun, imaginer des mécanismes qui pourraient soutenir des actions transversales entre culture et audiovisuel. En ce qui concerne l’effectif du bureau, nous sommes toujours deux, car même si les programmes sont intégrés, ils gardent leurs actions spécifiques. Le programme 7 représente déjà une quinzaine d’appels à propositions par an. Mais on établit des actions communes, on imagine des ateliers touchant à des problématiques transversales. Une des priorités étant le développement des audiences, des publics. On tente de développer des pratiques qui peuvent être exploitées dans tous les secteurs de la culture et du cinéma. Nous devrons aussi mettre en place des activités spécifiques concernant le nouveau volet financier qui sera instauré dès l’année prochaine. Il consiste en un nouveau mécanisme de soutien pour le secteur financier qui désire investir dans la culture.

C. : Quel est l'objectif de cette fusion ?

T. L. : Il faut savoir que nous sommes dans une nouvelle commission qui a une stratégie bien spécifique, qui vise essentiellement l’emploi et la croissance. Nous sommes obligés de positionner le nouveau programme comme un secteur important en terme de création d’emploi, de générations d’activités, contribuant à la créativité au sein de la société et de l’économie. Cette prise de position est en partie responsable de cette fusion entre culture et média. C’est donc une ombrelle pour deux programmes spécifiques et un certain nombre d’activités transversales.

C. : Comment intervenez-vous dans le secteur cinématographique ?

T. L. : En fonction des objectifs que le programme s’est fixé, il y a plusieurs mécanismes qui ont été mis en place et qui couvrent les différents secteurs. Le secteur prioritaire pour Media c’est la distribution, toutes les grandes études démontrent que le grand problème du cinéma en Europe, c’est la circulation des films. Du côté de la production, on n’a pas de soucis, près de 1500 films par an sont produits en Europe ! On a une grande difficulté à absorber autant de films, même sur les marchés nationaux. Il y a aussi le soutien aux agents de vente qui ont également un rôle important dans la distribution des films. Il y a un autre volet important, celui de la promotion. On essaie de mettre ensemble les professionnels pour qu’ils trouvent des distributeurs, des financements, qu’ils aient accès aux différents territoires ainsi qu’à des facilités pour coproduire des films. C’est donc une promotion à la fois des sociétés et des films. Enfin, le soutien au développement est un autre volet qu’on estime important. Ce n’est pas tout d’avoir des mécanismes pour soutenir la distribution des films, il faut aussi assurer leur développement, pour qu’ils aient un véritable potentiel européen. C’est arriver en amont de la production pour donner aux producteurs les moyens de prendre le temps de réécrire le scénario, d’utiliser les compétences d’un dialoguiste ou d’un script doctor, de faire de la recherche sur l’aspect technique et visuel pour un film, trouver des partenaires financiers, travailler sur le positionnement du film en termes de marketing et de promotion auprès des distributeurs, etc.

C. : Est-ce que votre aide requiert la participation de producteurs de plusieurs pays ?

T. L. : Non, c’est une légende urbaine (rires). Certains programmes rentrent dans ces conditions, pour exemple au conseil de l’Europe il y a Eurimages, qui est un accord inter étatiques de coproduction. Dans le cas de Media, ce n’est pas du tout le cas. En termes de développement (financier), nous sommes très en amont dans le processus de vie des films, nous aidons un producteur pour qu’il développe le potentiel international de son film. On ne va pas lui demander d’arriver avec des coproducteurs si on veut l’aider à en trouver. Pour le volet du soutien aux projets télévisuels, c’est assez différent. Dans ce cas, on demande qu’il y ait des coproducteurs, mais nous sommes bien plus tard dans le processus de financement du film. Concernant la distribution, il y a les deux aspects. Un distributeur peut venir seul, en faisant jouer une aide automatique pour investir dans la distribution d’un film. Ou bien on leur demande d’arriver à plusieurs, sept distributeurs européens qui s’unissent pour déposer un dossier pour la distribution du même film, chacun sur son propre territoire. Il n’y a pas une seule et même règle d’accès pour Media, c’est spécifique à chaque mécanisme.

C. : Vous êtes le responsable Media pour la Belgique francophone et vous vous trouvez dans l’enceinte du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Pourquoi ?

T. L. : C’est le cas dans la plupart des pays d’Europe. Nous, en tant que Desk, nous sommes cofinancés par la Commission européenne. Elle apporte 50% des frais de fonctionnement de ce bureau, l’autre moitié doit être amenée par la Région ou l’Etat.

C. : Quelles sont les fonctions du Desk ? Recevez-vous les demandes d'aides ?

T. L. : Non. Notre premier rôle, c’est l’information, le programme en génère énormément. Pour donner un exemple, nous avons une soixantaine de modules de formations proposés aux professionnels. Il faut informer les professionnels de l’existence de ces modules ainsi que le bénéfice dont ils peuvent en tirer, les dates, les modalités d’inscriptions, etc. C’est la même chose pour tout ce qui est marché de coproduction, forum de pitch, qui ont également été mis en place par Media. Il y en a une cinquantaine par an. On fournit aussi les informations concernant tous les appels à propositions correspondant aux différents mécanismes, publiés tout au long de l’année.

À cela, s’ajoute l’accueil personnalisé des professionnels. Nous répondons aux différents questionnements qu’ils peuvent avoir concernant les conditions d’éligibilité, la présentation du projet, ainsi qu’une série de conseils. À partir du moment où le producteur/distributeur a obtenu toutes ces informations, il rentre son dossier directement auprès de l’Agence exécutive.

C. : Existe-t-il des rencontres entre les différents responsables des Desks européens ?

T. L. : Oui, on se réunit plusieurs fois par an.Nous discutons des problèmes auxquels nous sommes confrontés pour l’accès de nos professionnels aux différents mécanismes. On parle de nos stratégies de communication, de nos activités, de nos processus de sélection de projets, de nos résultats, de la promotion et des solutions envisageables pour l’améliorer. On discute d’activités conjointes. On y rencontre aussi les responsables de la Commission qui nous livrent leurs instructions concernant la stratégie globale, nous informent sur le volet plus politique du programme, afin de faire progresser les différents mécanismes en fonction des évolutions du marché.

C. : D’où vient le problème de distribution en Europe ?

T. L. : Il est essentiellement dû à l’encombrement des salles, le calendrier de distribution est très lourd. Il y a un certain nombre de salles disponibles, ainsi qu’une série de films qui sortent chaque semaine. De ce fait, un film, s'il n’existe pas en première semaine, n’existera pas plus en deuxième semaine. Il y a une vraie difficulté pour le marché d’absorber ces 1500 films qui sont produits annuellement en Europe. Hormis les grosses productions, les films ont vraiment du mal à être exploités en dehors du territoire national, pour des raisons culturelles, mais aussi du fait de cet encombrement. Par conséquent, les festivals sont une excellente vitrine pour les films. Une fois que ces films sont connus des professionnels, il faut donner aux distributeurs les moyens de les prendre dans leur portefeuille et d’imaginer une sortie, une campagne de distribution sur leur propre territoire. C’est l’objectif de Media. On sait que le marché ne peut tout absorber. C’est pourquoi on travaille désormais sur de nouvelles méthodes de distribution, notamment le Day-and-date, c’est-à-dire les sorties quasi simultanées de films à la fois en vidéo à la demande, dans les salles ou par d’autres moyens de distribution liés à Internet.

C. : On a beaucoup dénoncé les films qui cumulent les pays de production, car on ne sait plus vraiment de quelle culture ils sont issus. Est-ce que vous assistez à une évolution à ce niveau ?

T. L. : Je suis impliqué dans ce programme depuis près de vingt ans. L’évolution que j’ai constatée est principalement liée au changement de mentalité. Je crois que le premier résultat positif de ce programme est d’avoir mis les gens en réseaux, que ce soit via les modules de formations ou des marchés spécifiques. L’Europe a réussi à faire que les professionnels européens communiquent et montent des projets entre eux, que l’idée européenne ne soit pas quelque chose de purement théorique. Je prends l’exemple du secteur de l’animation pour lequel le projet phare de Media est le programme Cartoon, qui mène des actions de formation et qui a un marché de coproductions de séries pour la télévision ainsi que pour les longs métrages. C’est vraiment devenu le must en termes de rendez-vous pour les différents professionnels de l’animation qui présentent leurs projets, les défendent et peuvent trouver plus facilement des partenariats financiers, ou sur le plan créatif. Le dernier long métrage de Tom Moore, Le chant de la mer, sorti sur nos écrans en décembre, est une coproduction irlandaise, danoise, française, belge et luxembourgeoise. Dans ce secteur de l’animation, très compliqué, long et lourd en termes de coûts, il y a une collaboration qui fonctionne à plein régime. Dans le cas belge, on a un mécanisme au sein de Media qui s’appelle le Slate Funding. Il s’agit d’un soutien au développement de catalogue de projets qui portent sur des sociétés capables d’en développer simultanément plusieurs en une trentaine de mois. Plusieurs sociétés belges travaillent avec ce mécanisme et ont pu tisser des partenariats sur leur programme de production. C’est notamment le cas de Versus Production, Entre chien et loup, ou encore Artemis. Elles sont accompagnées par le programme Media depuis leur origine et aujourd’hui, elles sont très bien intégrées sur le marché belge, et même européen. Ce sont des partenaires fiables, avec une vision et une politique éditoriale spécifique. On apporte à ces différentes firmes les fonds qui leur manquent cruellement (et ce, très en amont). Media a donc eu une importance capitale, puisque pendant très longtemps il n’y avait aucune aide au développement en Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est une phase très longue, qui coûte très cher, et il faut pouvoir investir assez longtemps pour que le projet aboutisse dans de bonnes conditions. Les montants fournis par Media ne sont pas mirobolants, mais ils sont essentiels car ils arrivent à un moment-clé. Nous sommes très fiers des résultats du programme en Belgique. Ces dernières années, environ cinq millions d’euros du programme étaient investis dans des projets belges. L’année dernière, première année du nouveau programme, nous avons battu tous les records. Nous n’avions jamais généré autant d’argent en développement, toutes nos sociétés (petites mais très actives) bénéficient du Slate Funding. Nous avons reçu un soutien extraordinaire pour la distribution du film des frères Dardenne, Deux jours une nuit, qui a reçu plus de 850 000 euros pour soutenir sa sortie sur 23 territoires. C’est énorme, c’est du jamais vu. Nous sommes à près de six millions et demi de retombées Media en Belgique en 2014.

C. : Les enveloppes ne sont pas réparties par pays ?

T. L. : Non, absolument pas, les aides Media sont des appels à proposition lancés à tous les professionnels de toute l’Europe, et les meilleurs gagnent. Je pense que les professionnels belges sont très doués en la matière, ils ont compris ce qu’attendait l’Europe en termes de projets. Ils savent monter des projets transnationaux, voir au-delà de nos frontières, ce qui explique leur succès dans les candidatures déposées cette année.

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