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Rencontre avec Vania Leturcq - "L'année prochaine"

L’année prochaine, un teen-movie sensuel qui met en scène deux jeunes femmes à un tournant de leur vie. 
Elles sont belles, elles vont avoir dix huit-ans et leur bac, elles sont amies depuis toujours sans doute…Elles sont à l'âge des sentiments fusionnels que l’on ne traversera plus avec autant de puissance, un attachement fort entre amour et amitié où il est inenvisageable de s’imaginer respirer sans l’air de l'autre.

Cinergie : L'Année Prochaine a déjà été diffusé dans plusieurs festivals, comment est-il accueilli ?
Vania Leturcq : Les retours que je reçois sont très différents selon le public rencontré. En Égypte par exemple, les spectateurs me demandaient si les portraits des femmes apparaissant dans mon film étaient réalistes et si elles possédaient véritablement ce rapport à la famille puisque certaines privilégient leur carrière professionnelle à leur vie familiale. Ils étaient étonnés de voir des jeunes filles de 18 ans aussi indépendantes, avec une réelle liberté de choix.

C. : Et toi, comment te sens-tu par rapport à cette image de liberté ? La vis-tu réellement en tant que femme réalisatrice ?
V.L. : Personnellement, j'ai voulu faire ce métier, je me suis battue pour pouvoir réaliser et je l'ai fait. On peut trouver un juste milieu entre fonder une famille, vivre en couple et exercer un métier. Ça me fait bondir quand j'entends qu'on ne peut pas concilier le métier de réalisatrice avec le rôle de mère. Je ne comprends pas qu'en 2015 on puisse encore avoir cette réflexion.

L'année prochaine de Vania LeturcqC. : Tes deux héroïnes sont jeunes, veulent croquer la vie à pleines dents, mais filent vers la catastrophe. Tu voulais les malmener ?
V.L. : Elles sont dans une phase d'apprentissage. Certes, elles semblent se diriger vers la catastrophe mais elles l'évitent. Quand j'avais leur âge, j'avais cette même rage au ventre. Depuis, j'ai appris à faire des compromis, et je me suis rendu compte que les choses ne se passaient pas toujours comme je l'aurais voulu. Aude et Clothilde se prennent un concentré de désillusions, d'échecs et de ruptures en pleine figure, mais elles en sortiront, pas tout à fait indemnes.
Le personnage d'Aude est habité d'une vraie spontanéité, elle n'a pas vraiment d’ambition pour l’avenir. Elle aime dessiner et souhaite faire une école d'art. Quand on la sort de son cocon et qu'on lui demande de se justifier, d'analyser, de s'expliquer, d'avoir un avis et un projet d'avenir précis, elle en est incapable ! C'est violent d'exiger à un jeune de se connaître ! En général, personne ne le sait à cet âge-là, même si certains arrivent à comprendre les codes. Aude n'y arrive pas. L'exigence de l'école et le milieu artistique vont transformer cette femme si jolie, pétillante et joyeuse en une personne éteinte. Elle va se sauver en partant de là. Pour moi, sa fin est très positive, ce n'est pas un échec !
L'orientation du personnage de Clotilde, joué par Constance Rousseau, correspond à ses attentes, mais elle découvre que c'est plus compliqué que ce qu'elle s'était imaginée, qu'on ne devient pas ce qu'on veut être aussi facilement. Il faut se battre, une carrière professionnelle ne se construit pas au hasard. L'humilité et l'échec sont à apprendre. Je voulais vraiment montrer les rêves qui se heurtent à la réalité du monde adulte. Ça ne m'intéressait pas de faire un film lisse où tout se passe bien. Je ne voulais pas d'un film où elles ne seraient que jolies, glamours et mises en valeurs. J'avais envie de choses plus justes et plus fortes mais je ne les malmène pas par plaisir.

C. : Si tu n'avais pas fait des études de cinéma, qu'aurais-tu choisi ?
V.L. : Peut-être de la philo, je ne sais pas trop. J'aurais voulu écrire ou faire de la photo. Quelque chose dans le domaine artistique en tout cas.

C. : Pour toi, ça c'est bien passé, tu as tout de suite été prise à l'IAD ?
V.L. : Non. En sortant du secondaire, j'avais 17 ans. J'ai d'abord passé l'examen d'entrée à l'INSAS où je me suis fait recaler. Ensuite, j'ai passé l'examen de l'IAD où j'ai été prise mais d'extrême justesse. Je l'ai appris au fil de mes études, mais 65 personnes entrent en première année et je devais être la 65e. Ils se sont dit, on va essayer, pour voir. J'étais très jeune effectivement, je n'avais jamais tourné, c'était juste une intuition. Ils m'ont dit à la fin de mes études qu'ils ne pariaient pas un centime sur moi lors de mon admission. Ces quatre années ont vraiment été violentes, car même si j'ai beaucoup appris, j'étais avec des personnes beaucoup plus âgées que moi, qui savaient ce qu'elles voulaient faire, qui avaient un univers et un caractère fort. Je ne trouvais pas ma place et je n'avais pas l'impression qu'on me remarquerait. J'ai eu beaucoup de difficultés à trouver mon chemin, c'est venu progressivement en parlant de choses qui m'intéressaient. Et en commençant à travailler sur des tournages, j'ai pu m'apercevoir que je ne m'était pas trompée.

C. : Si tu devais changer de profession, que ferais-tu ?
V.L. : Je ferais de la cuisine, je ne sais pas... J'aurais peut-être fait du catering sur les tournages.

C. : Quelque chose d'utile ?
V.L. : Oui, j'ai fait plusieurs fois du catering pour dépanner sur des courts-métrages de copains. C'est incroyablement satisfaisant de cuisiner quand on vient de travailler pendant 7 ans à vouloir faire un film et que ça ne marche pas. On prépare un truc le matin, les gens le mangent à midi, ils vous disent merci et ça a servi à quelque chose. Il y a une satisfaction immédiate apaisante, surtout après avoir passer 7 ans sur un film qui n'existe pas !

L'Année prochaine de Vania Leturcq

C. : Et comment tient-on le coup ? Pourquoi s'entête-ton à vouloir réaliser ?
V.L. : Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis dit que j'allais laisser tomber ce projet car quand on se prend autant d'échecs comme des commissions qui vous recalent 5 fois de suite, que tout le monde vous dit non, à un moment, on se dit qu'il vaut mieux laisser tomber. Mais moi tous les matins, je me réveillais avec cette envie dans le ventre, ce besoin de faire ce film. Et cette envie de rebondir n'est jamais passée, malgré tous les refus. En 7 ans, il n'y a qu'une seule fois où je me suis dit, ok, c'est bon j'arrête définitivement ce métier, c'est n'importe quoi. Mais le lendemain, une nouvelle fois, c'est passé... Je n'ai pas trop envie de m'analyser, mais je crois que cette envie ne vient pas de nulle part.
Savoir si le film est bon ou non n'est pas de mon ressort. Par contre, rencontrer des gens qui ont été émus par mon film, qu'ils en ont reparlé le lendemain, qu'ils ont continué à y réfléchir, ça me touche ! C'est ça le cinéma. Il sert à émouvoir les gens, les toucher, les ramener à eux. Je ne me suis jamais senti aussi heureuse que sur le tournage ou en salle de montage de mon film. Il n'y a rien de plus beau que de créer ensemble !

C. : Tu as choisis des comédiennes assez fortes, ce ne sont pas des gamines qui se laissent piétiner ou mener par le bout du nez, donc tu savais où tu les amenais. Comment as-tu travaillé avec elles ?
V.L. : Je n'ai pas de méthode de direction d'acteurs, ce n'est que du rapport de personne à personne. Il faut apprendre à se connaître et voir comment on peut travailler ensemble. Elles avaient, dès le départ, très bien compris ce que je voulais raconter. Quand nous nous sommes rencontrées, on a d'abord parlé du scénario, de l'histoire, afin de voir si ça les touchait ou non. Une fois la confiance installée, on a travaillé pour trouver comment on pourrait raconter au mieux ces émotions-là. D'abord être claires sur ce que raconte le film, ce que raconte chaque scène, si l'on va dans la même direction. Ensuite, j'avais besoin de les filmer moi-même, pour apprendre à les connaître physiquement, voir comment elles bougent. Par exemple, Constance, qui joue le personnage de Clotilde, est extrêmement délicate, on a donc cherché à l'amener vers quelque chose de dur, vers la colère, à l'amener dans des moments où elle est dans une froideur manipulatrice car ce n'était pas ce qu'elle dégageait à la base.
On a fait beaucoup d'improvisations, de scènes de disputes ou au contraire, plus glaciales, et j'essayais de mon côté de trouver comment la filmer là-dedans. Je suis convaincue que ce qu'on ressent quand on voit un comédien filmé à l'écran dépend autant de ce qu'il nous donne que ce qui est donné par la caméra. Et avec elle, j'ai cherché, tourné autour, dans tous les sens pour voir ce qui se dégageait. Du coup, on a pas tellement travaillé sur les scènes du films mais beaucoup plus sur des impros. Comme ce sont deux amies d'enfance, on a dû recréer une amitié de longue date, établir une proximité et des gestes paraissant faciles et naturels entre elles. On a fait toute une série d'impros autour de choses que ces personnages ont forcément vécues, sur ce qu'elles se sont dit. On a beaucoup cherché, parfois ça ne menait à rien, on se disait, bon ça ne donne rien, mais là ce qui s'est passé entre vous à ce moment-là, ça me paraît juste dans leur rapport mais telle chose me paraît plutôt du ressort de l'une ou de l'autre. On affinait comme ça. Et c'est vrai qu'elles ont eu peut-être l'impression qu'on travaillait dans le vide, parce que ça n'était pas concret, mais je pense que ça les a nourries de tas de choses. À chaque fois, s'ensuivaient des discussions sur les manières d'agir. On a vraiment construit ensemble, noué les personnages, et établi un vrai rapport de confiance qui faisait qu'au tournage on pouvait se dire bon ok on a fait une option comme ça, tentons l'option inverse et voyons ce que ça donne. On tournait beaucoup, je ne les ai pas lâchées. On faisait beaucoup de versions, beaucoup de prises, je continuais à tourner après la scène. On faisait des versions de scènes sans dialogues alors qu'on venait de la dialoguer, dans le but d'essayer autre chose. On s'est concentré pour chercher l'émotion la plus juste dans l'évolution de leurs rapports à toutes les deux.

C. : Les répétitions se déroulaient sans caméra à ce moment-là ?
V.L. : Non, c'est moi qui filmais avec un petit appareil photo. Le but n'était pas que ça serve à quelque chose, mais que je puisse revoir et sentir ce qu'elles dégageaient.

C. : Les répétitions ont-elles été longues ?
V.L. : En fait, j'avais trouvé Constance bien longtemps avant Jenna, une autre comédienne était censée jouer son rôle. J'avais donc déjà pas mal travaillé avec elles et Julien Boisselier. Quand on a appris que l'autre comédienne ne pouvait plus jouer Aude, on a cherché ensemble celle qui allait la remplacer. Et donc, tous les castings avec les passages d'Aude on les a fait avec Constance. Du coup, on pouvait directement parler de ce qui fonctionne ou non. Je filmais déjà les deux, je voulais un couple.. On discutait beaucoup et avec Jenna il y a eu une espèce d'évidence. Seulement il ne nous restait que peu de temps avant le tournage, donc on a fait une espèce de répétition intensive pendant 4-5 jours. Elles sont venues chez moi à Bruxelles, on a dormi dans le même appartement et on a travaillé du matin au soir, sans relâche. Jenna, a aussi fait des répétions à Paris avec Kévin Azaïs qui joue Stéphane. Il y a eu assez peu de jours de répétitions au final, je m'attendais à beaucoup plus. Sur mes courts-métrages, on avait un temps de répétition beaucoup plus long parce que les comédiens étaient disponibles. J'ai découvert que pour un long-métrage, on n'a ni le temps, ni les moyens, ce qui m'a un peu effrayée. Mais finalement, j'ai l'impression que sur cette courte période, on a réussi à aller assez loin.

L'Année prochaine de Vania Leturcq

C. : Comment s'est déroulé le premier jour de tournage, avec l'adrénaline inhérente à ce premier jour et ces préparatifs trop justes ? Etait-ce la panique ?
V.L. : Non ce n'était pas du tout la panique. Je suis très stressée, mais dans le boulot j'arrive plus ou moins à le cacher ou à le gérer. Comme je suis assez angoissée, je prépare énormément et je sais ce que je fais. Mais sur un tournage comme ça, où on a très peu de moyens et de temps, il y a forcément un moment où les choses nous échappent, et c'était très bien. J'ai appris ça en fait, j'ai appris à ce que les choses m'échappent, j'ai appris à faire confiance à l'équipe parce que sinon, j'ai tendance à sur-préparer et c'est dommage. Je sens que sur mes précédents films, je me suis parfois coupée des bonnes idées de l'équipe ou de choses qui peuvent surgir sur le moment par crainte. Là, je me suis dit, ne te rassure pas trop, laisse les portes ouvertes afin que l'équipe t'apporte des choses car ils ont aussi leur expérience, leur talent. Je les ais choisis pour ça. C'est la même chose pour les comédiens. Je crois que c'est un bon apprentissage. Ça m'a appris à lâcher prise donc je n'ai pas de souvenirs d'angoisse ou de panique, j'étais très heureuse qu'on tourne.

J'ai trouvé la préparation plus difficile que le tournage. La préparation, c'est beaucoup de stress, de problèmes qui vont et viennent alors qu'une fois qu'on est sur le tournage, il faut y aller et il faut le faire. Mon expérience du documentaire m'a aidée. Dans un documentaire, on ne sait pas ce qui va se passer, il faut s'adapter.

La première journée, on avait 6 ou 7 séquences, 7 unités utiles à tourner. C'était infaisable a priori et on l'a fait, ce qui nous a donné la confiance nécessaire pour continuer. Néanmoins, ça a été beaucoup moins simple que sur mes courts-métrages où l'ambiance était toujours très joyeuse, très détendue sur le plateau. Ici, il y avait déjà tellement de fatigue avant d'arriver, et si peu de temps, que ça a été assez douloureux par moment. Quand on n'a pas du tout le temps de répéter une scène et qu'on doit la faire en 20 minutes alors que c'est une scène qu'on a écrite pendant 4 ans, on se dit : « Mais qu'est-ce que je suis en train de faire ?! »Et c'est là que réside l'importance du travail en amont et l'intelligence des comédiens. Lorsqu'on sait où on va tous ensemble, on peut y aller un peu en freestyle et voir ce que ça donne. Parmi mes scènes préférées, certaines ont été faites complètement à l'arrache et pas du tout comme elles étaient prévues. Il fallait s'adapter et finalement lâcher prise donne aussi de belles choses.

C. : Il est important de laisser une place au doute sans se laisser envahir.
V.L. : Oui, moi j'ai eu la chance d'avoir travaillé avec des gens que je connaissais bien, mais si on m'avait imposé une équipe de personnes inconnues pour mon premier long, ça m'aurait paniquée. Là, je pouvais dire à certains membres de l'équipe que sur ce coup-là, je ne savais pas, que je doutais et je savais que ça n'allait pas casser leur confiance en moi. Au contraire, comme ils me connaissaient bien, je pouvais leur exposer mes inquiétudes et leur demander conseil. Ils n'étaient pas là à m'attendre au tournant et à me juger. J'étais en confiance avec eux, et ils l'étaient avec moi. Ça nous a permis de pouvoir parler de ces doutes-là.

C. : Le film va sortir en salle donc j'imagine que tu es encore très occupée avec L'Année prochaine, mais que le prochain est déjà en route ?
V.L. : Cela fait des mois que je veux écrire. Il y a deux projets très précis que je souhaite faire, mais effectivement je n'ai pas le temps. Chaque mois je me disais, enfin, je vais pouvoir écrire, mais d'ici à la sortie du film ce n'est pas possible. J'ai recommencé à travailler avec le scénariste avec lequel j'ai travaillé sur L'Année prochaine et que j'avais rencontré à la fin de l'écriture. Cette fois-ci, on travaillera ensemble dés le début. Il y a donc deux sujets qui me tiennent à cœur, deux projets de films et on s'y consacre quand on a une heure ou deux libres.

C. : C'est aussi une histoire de femme ?
V.L. : Oui, encore. Je me suis dit : « Mince, je vais faire une collection de films de femmes ! » Mais ensuite je me suis dit que personne ne dit ça aux réalisateurs masculins «  Tiens, encore des hommes ». Donc ce sera encore une histoire de femmes ou, en tout cas, le personnage central sera une femme.

C. : On en reparlera à ce moment-là.
V.L. : Oui oui, c'est vrai que c'est trop tôt pour avoir une vision de ce que ça va être.

 

 

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