Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2004
Mots-clés : rencontre, télévision,
 

Rencontre entre les réalisateurs de cinéma et Jean-Paul Philippot,

A l'initiative de L'ARRF, le jeudi 8 juillet 2004, à La mort subite (un café bruxellois, petite précision pour nos internautes non-bruxellois), a eu lieu une rencontre entre les réalisateurs de cinéma et Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF. Les débats furent chauds. Tout le monde sait que le nerf de la guerre est l'argent qui fait défaut dans le secteur du cinéma mais aussi, semble-t-il à la télévision qui a mis en place le plan Magellan pour y remédier. Dès lors on est souvent contraint, c'est devenu une habitude chez nous, de bricoler.
Où en est-on, dans la grande maison du Boulevard Reyers sur les projets de fictions (télévision et cinéma) et de séries belges ?
Le secteur y est défendu avec beaucoup d'enthousiasme par Arlette Zylberberg qui en a pris la direction il y a un an. A Liège, lors du tournage du film Le couperet de Costa-Gavras (la RTBF y est l'un des partenaires avec Wallimage et Les films du fleuve) nous avions décidé d'en parler plus longuement. Entretien à Bruxelles.

Cinergie : Comment vis-tu cette contradiction entre une logique de prototype dans lequel s'inscrit le cinéma belge et la logique de formatage qui est celle de la télévision ?
Arlette Zylberberg : La RTBF est, à ma connaissance, la seule chaîne francophone qui n'a pas l'obligation de formater ses coproductions télévisuelles. Nous n'avons jamais eu, même du temps de Jacqueline Pierreux, l'obligation d'obtenir des films qui soient diffusables en prime time. On a toujours eu carte blanche. On a la chance de pouvoir diffuser les films, après leur parcours en salle, à l'heure où il est intéressant de les placer.
Depuis que nous avons deux chaînes, qui sont chacune d'entre elles clairement identifiées, on peut se dire que sur la Une on met les films ayant déjà touché leur public en salles et qui ont donc besoin de moins d'encadrement et on met sur la deux les films qui n'ont pas trouvé leur public. Ce qui nous permet de faire une présentation, de diffuser un making off, d'obtenir la présence du réalisateur, bref de le situer pour lui donner toutes ses chances d'avoir une meilleure visibilité.
Donc personnellement, le formatage des produits cinéma, je ne connais pas et j'espère que cela continuera.

C. : Est-ce que le secteur que tu diriges et animes est en expansion par rapport à la période de Jacqueline Pierreux ou d'Yves Swennen ? Question subsidiaire : ne penses-tu pas qu'un film ayant une durée de vie plus grande qu'un talk show est un investissement plus intéressant ?

A.Z. : C'est un produit de longévité, comme tout ce qui est fiction, c'est sûr ! En cinéma, on acquiert les droits de deux diffusions. Ensuite on doit les racheter même si l'on est coproducteurs. Cela vaut pour le cinéma. Mais en télé on acquiert des droits sur une durée beaucoup plus longue. Cela nous permet de faire tourner la fiction davantage.
Au niveau de l'enveloppe budgétaire, au moment de la renégociation du nouveau contrat de gestion, dans la mesure où celui-ci était lié à toute une série de nouvelles obligations, il y a eu une expansion au niveau télé et une stabilité au niveau cinéma. Nous avons simplement suivi l'évolution de l'expansion de notre cinéma. Lorsque j'ai repris la direction de la fiction il y a un an, j'ai été très claire vis-à-vis des producteurs. Je leur ai dit que l'enveloppe cinéma devait rester identique tout en suivant l'indexation qui corrige l'inflation. Le cinéma doit être présent sur une chaîne de télévision mais ce n'est pas un produit de première nécessité. La chance que j'ai eue lorsque j'ai pris la place de Jacqueline Pierreux sous la houlette d'Yves Swenen est d'avoir bénéficié du travail de fond qu'a effectué Jacqueline pendant des années. Lorsque je suis arrivée il y avait déjà une grande maturité du cinéma belge ce qui a permis l'éclatement de plein de talents dont j'ai bénéficié. J'ai devant moi un paquet de propositions d'une qualité scénaristique et artistique d'un niveau qui est au-dessus de la moyenne. Jusqu'à l'année passée je pouvais coproduire tout ce qui me semblait abouti pour être coproduit par la RTBF. Aujourd'hui, je suis obligée de choisir.
A l'époque de Jacqueline, la RTBF devait être un support crédible vis-à-vis des coproducteurs français. Aujourd'hui l'évolution de notre cinéma est telle que je n'interviens plus que comme un supplément. Je ne dois plus servir d'intermédiaire ou être le déclencheur de coproductions. L'aura autour des films belges est telle que j'ai l'impression que lorsque les scénarios et les projets belges arrivent chez les producteurs français ils ne sont plus en dessous de la pile comme ils l'étaient auparavant. On est sur la vague. Maintenant, il faut y rester.

C. : Jan Verheyen, réalisateur et programmateur à VTM explique dans
Le maillon faible, un petit film réalisé par Gerald Frydman et l'Atelier Alfred, qu'il serait inconcevable qu'en Flandre, les séries étrangères passent en prime time. Qu'en est-il du côté francophone ?
A.Z. : On a dix ans de retard, c'est clair mais on va les rattraper. Une télévision qui veut se différencier de ses concurrents doit avoir sa production propre, doit avoir du produit local. La seule manière d'augmenter l'audience est de faire des émissions de proximité. Des images dans lesquelles les gens se retrouvent mais avec de la qualité.
Dans tout ce que nous développons aujourd'hui, toute la chaîne est belge. Je veux que les premières séries que l'on va faire - qui seront à l'antenne en 2005 - soient belges.

C. : Au vu du succès d'une émission comme Strip-tease à l'étranger on peut se demander pourquoi il n'y a toujours pas de série belge (contrairement à la Flandre) ?
A.Z. : Il faut être prudent par rapport à ce que l'on développe en série belge francophone. Nous avons une concurrence, sur le câble, que les Flamands n'ont pas. On peut envisager de tourner une série policière, mais automatiquement on serait en concurrence avec Julie Lescaut, P.J., etc. Des séries qui disposent de moyens financiers que nous n'avons pas. Donc, essayons de faire des choses qui sont proches de nous et qui sont différentes. Yves Swennen a déjà pas mal balisé le terrain puisqu'il a fait tourner des épisodes pilotes de plusieurs séries. De cette expérience passée nous en avons conclu qu'il fallait avoir un cahier des charges beaucoup plus clair et précis. Les producteurs de séries flamandes, passant sur la VRT, nous ont ouvert les portes. Ils nous ont expliqué pourquoi et comment cela marchait du côté néerlandophone du pays. On a pu étudier leurs méthodes de travail et se rendre compte qu'il fallait travailler plutôt en intérieur qu'en extérieur. On en a fait un cahier des charges qu'on a finalisé et mis sur notre site, il est donc accessible à tout le monde. Les projets proposés doivent rentrer dans ce cadre, sinon nous ne les étudierons même pas, puisqu'ils seront infaisables par rapport aux normes de production qui sont donnés. Un épisode tourne autour de 300.000 , tout compris. Ce n'est pas énorme mais on s'y tiendra. Ce seront des équipes mixtes RTBF/producteurs indépendants. Des coproductions. Il faut ajouter que nous avons obtenu de la direction de la chaîne de ne pas faire un pilote mais de pouvoir mettre en production 6 épisodes avec un accord sur douze. Il nous appartiendra de décider si on continue après 6 épisodes en sachant que l'on a un feu vert de la direction pour 12 épisodes. Il y a une volonté de la part de la direction de se donner les moyens de faire une expérience jusqu'au bout. Il faut travailler sur quelque chose de plus important qu'un épisode pilote en se disant qu'on va analyser les deux premiers épisodes. On va se permettre d'avoir le temps de déceler les problèmes et de voir comment on peut faire mieux mais pas pour remettre en cause les projets. Donc on y va ! On est en casting. On choisit les comédiens. Je ne peux pas en dire plus. Sinon que nous avons développé trois séries qu'on a présentées à la direction. Les trois projets présentés - et c'est remarquable - pouvaient tous trois être la première série mise en chantier. Au niveau du cahier des charges et des objectifs à atteindre toutes les trois correspondaient à nos envies.
On a dans nos tablettes, si l'une ne marche pas, de quoi tout de suite embrayer sur une autre. L'idée pour le futur est d'avoir deux séries qui tournent en parallèle au niveau production. L'une ferait de septembre à décembre (12 numéros) et l'autre de janvier à avril-mai (12 numéros). Ce qui signifierait deux tournages full time.

C. :
On imagine que vous avez l'idée de les présenter à l'étranger.
A.Z. : L'idée est de les exporter, de les éditer. On travaille cet aspect-là au niveau marketing, en amont. Ce que l'on n'a jamais fait jusqu'à présent. Quand on démarrera en septembre 2005, on aura 6 ou 12 numéros en boîte. Mais la promo va démarrer bien avant. On enregistre, caméra à l'appui tout le processus de développement, tant au niveau des scénaristes que du tournage, afin d'avoir du matériel de promotion pour faire des making off, des bandes annonces. On veut être certains que lorsqu'on diffusera le premier épisode le public soit au rendez-vous. C'est un grand challenge.

C. 
: On peut espérer que cet exemple sera suivi en cinéma, parce qu'il nous semble que l'une des raisons pour laquelle un public restreint va voir nos films réside dans le fait qu'il n'est au courant de leur existence que le mercredi matin, lorsqu'ils sont en salles. A ce moment-là il est déjà trop tard.
A.Z. : En effet. Lorsque j'ai obtenu la responsabilité, il y a un an, du secteur fiction la première chose que j'ai demandée et obtenue est d'avoir une attachée de presse à plein temps qui suive pas à pas notre travail et le répercute. Elle est à la disposition des producteurs. Elle assure la visibilité de tout ce qu'on fait en cinéma. Aussi bien pour les diffusions que pour les tournages où elle se déplace avec les journalistes ayant elle-même une formation de journaliste. S'il s'agit de petits films où il n'y a pas d'attachée de presse par manque d'argent elle peut intervenir. De même pour tous les films que l'on coproduit on crée un site internet propre au film. C'est fondamental.
Faire des choses sans qu'elles soient vues ne sert à rien. Je préfère avoir un peu moins de moyens pour produire un film et prendre full time quelqu'un qui s'occupe de cette visibilité.
D'ailleurs sur notre site il y a des liens avec le fichier des comédiens. Parce que si l'on parvient à rendre nos réalisateurs exportables et que nos techniciens le sont depuis longtemps, ce n'est pas encore le cas des comédiens. C'est une des retombées des séries belges : rendre nos comédiens exportables et de même, des jeunes réalisateurs qu'on a difficile à exporter en téléfilm et qui vont arriver avec des cartes de visite.

C. :
On est frappé lors de la présentation d'un film belge au JT de la RTBF de voir peu de comédiens belges présentant leur travail.
A.Z. : C'est le même problème. On a une séquence dans le JT, chaque fois qu'on a une coproduction mais il faut aussi que la personne qui soit là fasse vendre le film. Et on a parfois de très grosses surprises. On peut voir à quel moment les gens décrochent du JT et, parfois des personnes présentes au JT pour défendre un film, font pire que bien. Les gens décrochent pendant l'interview. Parce qu'il arrive que la personne défende mal son travail. Il faut donc faire des compromis. On aimerait mieux que ce soit toujours des belges.

C. :
Il y a une chose qui me frappe lorsqu'on discute avec les spectateurs ados, Ils n'ont aucun à priori contre les films art et essais ou belges. Simplement, ils ne sont même pas au courant qu'un autre cinéma que le cinéma du top 10 existe.
A.Z. : Tout à fait. Pour parler d'un film nous avons désormais la place pour diffuser des making off. Le problème est que les producteurs n'ont pas toujours la possibilité d'en faire. On s'était dit qu'on pourrait faire des bulles de trente secondes, comme font les chaînes françaises, des moments de cinéma d'une durée de 15 à 20 secondes tous les jours sur la RTBF en fonction des films qui sortent ou même de temps en temps sur des films qui vont être diffusés sur la chaîne. Dans la maison on est d'accord pour m'offrir cet espace mais il faut produire le concept ! Donc on n'a pas abandonné. On continue à envisager la chose. Il faut chaque fois trouver une petite bulle autour du réalisateur, de l'opérateur ou autour d'un comédien. Ce qui signifie qu'il faut fournir chaque année 360 bulles ! C'est un projet qui m'intéresse, sur lequel je peux avancer mais il faut l'infrastructure nécessaire pour pouvoir le produire ! On peut envisager que d'éventuels sponsors pourraient être intéressés et patronner ce type d'émission. C'est un chantier qu'on a créé, on a fait des essais, des maquettes existent. Il faut tester la faisabilité de ces petites émissions.

C. :
Le public européen est soumis à l'artillerie lourde du cinéma américain de pure distraction. Comment donner de la visibilité au cinéma européen et belge en particulier ?
A.Z. : Dans un premier temps on doit faire le maximum pour conquérir le public. Par après, on se rendra peut-être compte que ce n'était pas suffisant pour résoudre le problème. Mais on n'en est pas là. On n'en est pas encore au point de se dire : on a tout fait, pourquoi les gens ne viennent pas. On en est même loin. On en est tous un peu responsables. Les producteurs ont peu de moyens, donc fatalement ils pensent davantage à terminer leurs films qu'à sa promotion. Alors qu'elle devrait être prévue dans les budgets, en amont. Lorsque le directeur photo est en participation il n'est guère possible de prévoir budgétairement la promotion.
Nous-mêmes on le constate puisqu'on réserve des espaces en radio pour la promotion mais on doit rappeler moult fois pour obtenir un matériel sonore. On doit même parfois être menaçant (rires). Avoir une DAT de la musique du film est parfois d'une complexité que tu n'imagines pas. Or ce matériel devrait être prévu en amont. On ne nous fournit pas le matériel. On bricole. Il m'arrive de faire de la promo pour un film dont je ne dispose même pas la K7.

C.: Et le travail en direction des écoles ?

A.Z. : On ne travaille pas assez sur les écoles, l'éducation des jeunes est pourtant primordiale. Il y a tout un travail de décodage de l'image qui ne repose que sur l'initative de quelques professeurs enthousiastes. Il y va aussi de la responsabilité des parents qui placent parfois leurs enfants devant la télé pour être tranquilles. C'est tentant. Mais il n'y a quasi pas de relais au niveau de l'école.
Je ne suis pas contre le fait que les gosses regardent du fast food. Ce qui est important c'est de former leur regard. Qu'ils ne soient pas dupes et puissent regarder aussi autre chose en ayant un regard critique. Malheureusement on ne leur apprend pas et, c'est fondamental, comment se construit une image et comment on peut la manipuler. Je serai ravie ---si j'avais le temps - d'animer un petit atelier sur le décodage de l'image. Ce serait un bonheur immense parce que c'est fondamental. Si je veux que les gens apprécient ce dans quoi je m'investis, c-a-d, la RTBF, chaîne de service public, j'ai envie que les choses soient vues. J'aimerais que tous les films que je coproduits soient programmés en prime time. Pas parce que je veux les formater mais parce que j'aimerais qu'ils soient de tellement bonne qualité que les mettre en début de soirée devienne une évidence.

 

Jean-Michel Vlaeminckx et Vitor Pinto
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