Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
10/06/2011
Mots-clés : rencontre,
 

Robert Mitchum est mort - Olivier Babinet, Fred Kihn, Olivier Gourmet

Road to perdition
Franky est un acteur de seconde zone en pleine dépression. Pourtant, Arsène, son manager, croit en son potentiel de star et l’embarque sur les routes d’une Europe improbable en direction du cercle polaire. Robert Mitchum est mort est un road movie décalé, truffé de références musicales et cinématographiques, aux accents polonais et norvégiens.Plongée dans l’univers singulier de ses réalisateurs : Olivier Babinet et Fred Kihn. 

Cinergie : D’où vient ce titre ?
Fred :
Le point de départ, c’est qu’Arsène (Olivier Gourmet) a toujours une biographie de Mitchum dans la poche, et lit une phrase à Franky (Pablo Nicomedes) pour lui remonter le moral. Ça a sauté au montage parce que c’était trop appuyé. Mais ça renvoie à la culture américaine, qui a bercé en grande partie notre vie.
Olivier :
Au début du film, il y a encore cette phrase de Mitchum : « Je suis devenu acteur de cinéma.  Je me suis dit que si Rintintin pouvait y arriver, ce serait du gâteau pour moi. »

C’était quelqu’un qui avait pas mal de distance par rapport à son métier, qui ne se prenait pas au sérieux.
Le titre Robert Mitchum est mort, a été choisi parce que les deux personnages principaux sont des nostalgiques qui se raccrochent à des choses disparues. Le titre pose aussi la question : comment oser faire un film aujourd’hui, après tous ces grands maîtres du passé, ces fantômes ?

Extrait de Robert Mitchum est mort d'Olivier Babinet et Fred Kihn

C. : Et vous avez osé !
Fred : Osé, oui. On est parti aussi naïvement que les phrases de Mitchum.
Olivier : Nos personnages rêvent de tourner dans un film américain, mais le seul film dans lequel ils jouent, c’est le nôtre. On dit notre amour du cinéma américain, mais on sait qu’on n’est pas Américains. Olivier Gourmet est Belge, Pablo (Nicomedes) est Chilien, Bakary (Sangaré) a grandi près de Bamako. Il y a un peu d’humour qui naît quand on voit la différence entre le modèle et la façon dont on se l’approprie.

C’est un voyage dans le cinéma.

C. : On sent pourtant que vous ne vous prenez pas au sérieux.
Fred : Pour faire un film, il faut quand même une certaine forme de professionnalisme. Après, il y a du détachement par rapport aux clichés, et aux idées. Ces clichés qu’on s’est réappropriés, on n’hésite pas à les utiliser.
Olivier : Il y a des ingrédients de fantastique, des paysages qui font presque western, des éléments de film noir. C’est un voyage dans le cinéma.

C. : C’est votre premier long métrage. Qu’est-ce qui a déclenché ce projet commun ?
Olivier : Au départ, il y a eu une envie très forte de nous évader : quitter la France, faire un voyage initiatique et faire du cinéma. Alors on est parti tous les deux, il y a 6 ans, dans un festival paumé au cercle polaire en Laponie, comme nos personnages.
Fred : Ça devait partir sur des bases de documentaire. Une traversée de l’Europe pour aller à un festival de cinéma. Mais quand on a commencé à écrire, on s’est dit qu’on devait faire les choses très sérieusement.
Olivier : On n’a jamais dévié de cette envie de départ, malgré les années et la galère que ça a été de monter le film.

C. : Vous avez fait le voyage tous les deux vers le cercle polaire, avec l’intention de rencontrer Kaurismäki. Y aurait-il un peu de vous dans les personnages ? Qui est qui ?
Olivier : (rires) On pourrait en parler longtemps. Il faudrait qu’on s’étende sur le canapé.
Fred : C’est vrai qu’il y a énormément de situations et de personnages qu’on a rencontrés pendant le voyage. Après, il y a trois personnages. Moi, celui dans lequel je me retrouve le plus, ce serait Douglas. Mais y a forcément un peu d’Arsène.
Olivier : Je me suis pas mal identifié à Franky, mais j’ai un côté Arsène aussi, que j’essaie de maîtriser… Notre producteur aussi a un côté Arsène. Il nous a soutenus pendant toutes ces années, il s’est accroché comme un malade, comme Arsène dans le film. C’est vrai qu’on s’est pas mal mis dans leur peau, puisqu’on a fait le voyage vers le cercle polaire. Puis toutes ces années à se battre.
Les gens disent que les personnages sont des losers. C’est vrai, mais on n’a pas cherché à se placer au-dessus d’eux, à les filmer comme des insectes. On était avec eux dans la galère.

C. : Vous avez entendu parler d’Aaltra ?
Fred : On en a entendu parler pendant qu’on écrivait. Kaurismäki, ce voyage vers le Nord. Ça nous a vaguement inquiétés.
Olivier : Mais il n’a jamais été question d’arrêter. Les films n’ont pas grand-chose à voir. On a balancé Kaurismäki, d’ailleurs. La seule chose qui reste de lui, c’est qu’on a travaillé avec son chef opérateur, Timo Salminen.

C. : Est-ce que vous vous êtes déchaînés pour faire ce premier film ?
Olivier : C’est vrai qu’au départ, on a eu tendance à vouloir tout mettre. C’était complètement délirant. Un peu trop… Il a fallu se resserrer sur le cœur du film.
A partir du moment où ça a basculé dans la fiction, on a aussi voulu pousser au maximum les intentions artistiques. Quand on fait un road movie, ce n’est pas forcément évident. Mais on a pu, vraiment, avec les moyens qu’on avait, transcender cela. Et faire ce qu’on avait dans la tête. C'est-à-dire travailler les décors, la lumière, la musique. En se débrouillant avec ce qu’on avait. Ce film, il a de la gueule à la fin.

C. : Pourquoi avoir choisi Olivier Gourmet ?
Fred : On pensait, et on a eu raison, qu’Olivier était un acteur qui se mettait au service de ses rôles. Il ne fait pas du ‘Olivier Gourmet’. On pressentait qu’il pouvait être dur, mais aussi drôle et attendrissant.
Olivier : C’est en le voyant dans plusieurs films qu’on a trouvé des ingrédients du personnage d’Arsène. Il est crédible dans le rôle d’un homme de milieu populaire dans la Promesse, il a aussi un côté violent, et dans le Mystère de la chambre jaune, il est presque efféminé, avec une démarche burlesque, au bord des larmes tout le temps. On avait besoin de plusieurs de ces ingrédients. On est tombé très rapidement d’accord sur ce choix.Olivier Gourmet dans Robert Mitchum est mort d'Olivier Babinet et Fred Kihn

C. : A-t-il rapidement accepté d’embarquer dans l’aventure ?
Olivier : Notre producteur a envoyé le scénario à l’hôtel que tient Olivier avec sa femme. Quand il a rappelé, il a d’abord eu sa femme au téléphone, qui avait lu le scénario et avait aimé. C’était notre première alliée, je crois. Olivier était aussi très enthousiaste, et comme il en attendait beaucoup, certaines choses l’avaient agacé. Après, on a eu des dialogues avec lui, au fil des années, on lui faisait lire les différentes versions, il faisait des remarques. C’était précieux d’avoir l’expérience d’un comédien pareil, qui force à creuser le personnage. Il ne nous a pas lâchés. Nous non plus d’ailleurs, car on a déplacé le tournage pour pouvoir tourner avec lui.

C. : La musique occupe une place importante dans le film. Cette musique vous l’aviez en tête avant l’écriture du scénario ?
Fred : Il y avait une compilation qui était faite depuis longtemps. Mais on n’a pas forcément utilisé la musique de départ, pour des questions de droits d’auteur.
Olivier : On pensait aux genres dès le départ. Dans la voiture, lors de notre voyage vers le cercle polaire, on avait beaucoup de psychobilly, et des musiques contemporaines américaines comme Animal collective. On a gardé l’esprit de ces musiques. La musique est présente aussi dans le scénario puisque Olivier Gourmet joue un ancien guitariste de psychobilly.
Le psychobilly, c’est une forme de rockabilly, apparue dans les années 80, qui s’inspirait de la culture du cinéma. Cette musique a donc déjà un lien avec le cinéma.

C. : Est-ce notre côté chauvin qui nous a fait percevoir un ton belge dans le film ?
Fred : Ce qui fait dire ça, c’est que le cinéma belge a proposé depuis 15 ans des films avec cette espèce d’ironie, de burlesque. Il y a une pointe d’autodérision, mélangée à de la poésie. Mais on n’a pas pensé à ça. C’est vrai qu’il n’y a pas l’esprit parisien qu’on peut trouver dans une grande part du cinéma français. On a un petit côté provincial.
Olivier : Fred a grandi dans le Juras, moi en Alsace. On a un rapport différent avec la France. Un regard outsider. Un humour naît de ça. On se prend moins sérieux. Après, c’est aussi surréaliste. Et la Belgique a eu pas mal d’artistes surréalistes.
C’est marrant parce qu’on a eu énormément de mal à trouver du soutien en France. Les Belges, les Norvégiens et les Polonais ont tout de suite compris ce qu’on voulait faire.

Arsène, ou l’énergie survoltée d’Olivier Gourmet

Extrait de Robert Mitchum est mort d'Olivier Babinet et Fred KihnOlivier Gourmet a mis toute son énergie et sa conviction pour soutenir, dès ses débuts, ce projet ‘singulier’. Il y apparaît en mode survolté dans le rôle d’Arsène, manager au bord de l’implosion. Un rôle humain qui dévie progressivement vers le burlesque, au grand bonheur du comédien.

Cinergie : Qu’est-ce qui vous a décidé à jouer dans ce film ?
Olivier Gourmet : À la lecture du scénario, je trouvais que c’était terriblement singulier : l’univers des deux auteurs, la façon de narrer l’histoire, le rythme, les personnages m’ont attiré. Même si le personnage d’Arsène vers la fin est plus dans une espèce de caricature de la folie, ça part toujours d’un ressort humain. Ça part de gens normaux, de gens qui ont des rêves, des fantasmes, des envies, leurs qualités et leurs défauts. Et puis j’ai rencontré Olivier et Fred, je les trouvais touchants, humainement simples et ambitieux aussi. On a attendu longtemps que le film se fasse, car il était difficile à financer. Je ne les ai jamais abandonnés. J’ai lu le scénario, il y a 5 ou 6 ans, je crois.
On a tourné après 3 ou 4 ans de bataille pour trouver un petit financement. C’est quand même un film à petit budget, entre 800.000 et 1 million d’euros. Ça peut paraître choquant, mais ce n’est pas énorme. Mais ça donne une énergie de faire les choses avec peu d’argent. Faut trouver le système D, les endroits, sans que ce manque d’argent ne se voie.

C. : Qu’est-ce que ça change en tant que comédien de jouer dans un film à petit budget ?
O.G. : On a souvent moins de temps pour aboutir les scènes. Ce qui est une arme à double tranchant. Soit, c’est l’énergie du désespoir, et en peu de prises, on arrive à quelque chose parce que tout le monde est rassemblé. Parfois, on finit une scène en se disant qu’elle n’est pas mal. Sans plus. Dommage qu’on n’ait pas eu le temps d’aller plus loin au niveau du jeu, de la forme, du rythme. Parfois, on est un peu frustré. Peut-être qu’avec plus de temps, il y aurait eu plus de nuance, de couleur, de subtilité. Au bout du compte, dans le film, le spectateur ne le voit pas.On a aussi tourné à l’étranger, dans des pays où c’est moins cher, la Pologne par exemple. La Norvège a pas mal aidé au niveau des infrastructures aussi.

C. : Est-ce qu’on s’investit deux fois plus pour donner ce petit plus ?
O.G. : Inconsciemment, on s’investit davantage. Quand on aime le scénario, le projet. On sent une vraie énergie autour du défi à relever. Ça rassemble les gens. Quand je choisis un projet, je vais au bout des choses avec. Sauf gros clash humain, ou grosse déception, je suis quelqu’un qui va essayer de rassembler, ou d’emmener les gens dans l’énergie que je peux avoir par rapport au projet. Etre heureux, arriver en souriant, dire bonjour à tout le monde, ça aide, ça rassemble.

C. : Les réalisateurs ont pensé à vous en écrivant le personnage. Comment avez-vous participé à la construction du personnage ?
O.G. : Ça s’est fait ensemble. Les réalisateurs avaient des idées précises, il y a énormément d’influences dans le film. Ce sont des gens qui touchent un peu à tout, à la musique, au cinéma, à la photo… On sent les influences, mais jamais aucune volonté de faire un copier-coller de certains cinéastes. Pour Arsène, ils avaient des idées sur le costume par exemple, inspiré du ciné américain des années 50. La silhouette, on l’a faite ensemble, avec leurs idées.
Pour l’enveloppe intérieure, j’ai eu les coudées franches.Tout espace d’improvisation, même si en tournage, ils recadraient quand même.

C. : Pourriez-vous nous présenter Arsène ?
O.G. : Déchaîné du début à la fin, survolté, une pile électrique. C’est un personnage qui se consume. Il fallait avoir tout le temps cette énergie, surtout par rapport à Franky, qui est complètement amorphe. Il fallait quelqu’un qui tire, qui part dans les excès. Il y a sans doute une soupape qui lâche un moment, car il a dû réfréner ses envies et ses fantasmes par rapport à lui et Franky. Tout d’un coup, il décide de partir à la rencontre des leurs rêves. Les choses sont moins simples qu’il n’imagine et ça l’atteint et le transforme. Jusqu’à le mener à une folie, une sorte de désintégration. On le voit partir à la fin, il a tout consumé. Il n’a plus une once de lucidité.

J’adore me transformer. Le vrai clown, sa dimension est d’abord intérieure, part d’une blessure, qu’on développe et gonfle. Arsène avait ça, il fait à la fois rire, pleurer, réfléchir.

C. : Ça vous plaît de jouer ce genre de personnage, différent de ceux qu’on a pu voir dans d’autres films ?
O.G. : C’est amusant par rapport à la dimension burlesque. Pour moi, c’est plutôt une comédie qu’un road movie social ou dramatique. Il y avait énormément d’humour et de décalage. C’est ça qui m’a excité aussi. C’est vrai qu’on me propose plutôt des personnages plus réalistes, moins farfelus, moins rock’n roll ou décalés. Sauf peut-être dans Home d’Ursula Meier où le personnage est un peu plus sexy.
J’adore ça. J’ai fait beaucoup de théâtre. J’adore me transformer. J’ai fait des stages de clown. Le vrai clown, sa dimension est d’abord intérieure, humaine, elle part d’une blessure. Qu’on développe, qu’on gonfle. Mais si ça ne part pas d’une vraie faille, ça n’a pas la même résonance. Qui fait à la fois rire, réfléchir, et pleurer. Ce personnage avait ça, il fait rire, pleurer, réfléchir.

C. : Vous disiez, avant l’entretien, que vous ne voudriez pas devenir célèbre. Le choix de films confidentiels est-il lié à ce refus de célébrité ?
O.G.  : Non. Il y a cette volonté de ne pas être trop connu. Bouger sans être embêté, c’est une liberté énorme, que j’apprécie. Etre trop connu, trop célèbre, je ne pourrais pas. C’est incompatible avec mon style de vie. Mais si je fais des films moins médiatisés, je le regrette. Je ne choisis pas mes films en fonction du fait qu’ils soient médiatisés. Je les choisis parce que je les ai aimés.
Souvent, on médiatise une personne et pas un film. Je ne suis pas d’accord avec ça. Toutes les interviews et émissions autour de ma personne, je les refuse. Quand je donne des interviews, c'est pour soutenir un film.

Gaëtane Mangez et Dimitra Bouras
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