Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
12/09/2007
Mots-clés : court métrage, rencontre,
 

Roland Nguyen, responsable du court métrage à France 3 et présentateur de Libre court.

Sur France 3, "Libre court" propose depuis 1992 des courts métrages inspirés et pétillants et révèle les réalisateurs en devenir. En janvier dernier, la case sortait les bougies à l'occasion de ses 15 ans. Rencontre avec son fondateur et présentateur, Roland Nguyen également responsable de ce format sur la chaîne. Thé vert et humanité invités : une pause pendant le festival du court de Bruxelles.

 

Cinergie: Quand et comment est apparu et s’est développé le court métrage sur France 3 ?
Roland Nguyen : C’est une longue histoire. France 3 existe depuis 1975. À l’époque, il y avait une case spécifique en prime time, « Aspects du court métrage français», initiée par Patrick Brion, le Monsieur Cinéma. La case n’a pas duré longtemps. Pendant un certain nombre d’années, le court métrage a eu sa traversée du désert. Il existait une obligation morale d’aider le cinéma, donc de diffuser des courts métrages, mais il n’y avait aucune obligation ni quantitative ni qualitative. On achetait des courts métrages mais il n’y avait pas de case : ils étaient programmés à la fin des droits quand on s’apercevait qu’il fallait absolument les diffuser. C’était assez aberrant.

En fin 1991, je m’occupais d’un comité de lecture « fiction » quand Raymond Vouillamoz [réalisateur et directeur de programmes de la Télévision Suisse Romande de 93 à 2003 et de France 3 en 91-92] m’a proposé de m’occuper du court métrage. Je n’y connaissais rien, mais en faisant l’état des lieux, je me suis rendu compte que les films en stock permettaient de faire une bonne programmation. J’ai dit à Raymond : « de toute façon, on est obligé de diffuser ces courts métrages. Alors pourquoi considérer cela comme une faiblesse et pas comme une force ?  

Pourquoi ne pas créer une case, une fois par mois, pendant une heure? Une case à décliner : par exemple "Libre court" avec un jeu de mots : libre court à la comédie, au policier, à l’adaptation littéraire, … ? » Il m’a dit : « vas-y ». J’ai commencé à diffuser des courts une fois par mois. Au bout d’un certain temps, je me suis aperçu que cette approche était parfois une fausse bonne idée. Pourquoi ? Quand on veut coller à un thème, on dispose de courts métrages de premier choix. Sur 400 courts métrages, 10% seraient qualifiés de premier choix. On ne va pas projeter les 40 mêmes films, on est donc obligé de faire du deuxième, troisième ou quatrième choix : prendre des courts métrages qui ne sont pas aboutis, mais qui comportent une promesse ou un comédien remarquable qui sauve le film. Comme je craignais qu’on ne tienne pas longtemps, j’ai proposé à Raymond d’être plus souple, de passer à une fréquence hebdomadaire : au lieu d’en diffuser trois ou quatre, on en proposerait un ou deux.  C’est ainsi qu’est né "Libre court" en 1992. L’émission existe depuis 15 ans : c’est un vrai bonheur de s’occuper des courts et de voir émerger les cinéastes de demain.

C. : Comment une émission qui est à la base une case dans une grille de programmes devient vraiment un rendez-vous télévisuel ? Malgré les changements de fréquence, vous n’avez pas de ligne éditoriale…
R.N. : Avec les fonctionnements de la télévision, "Libre court" a été programmé tous les jours, sauf le week-end. J’aimerais bien passer le samedi soir parce qu’il y a un public réceptif. Malgré les changements de jour, on arrive à fidéliser un public en faisant une case régulière et une "Nuit du court métrage", de temps en temps. Au lieu d’en diffuser deux ou trois, on en propose une quinzaine pendant une nuit. Par exemple, on va traiter tous les réalisateurs qui sont passés du court au long comme Mathieu Kassovitz ou Alain Berliner. Cette idée intéresse la presse et les téléspectateurs.

C’est vrai que pendant les années de traversée de désert, le court métrage a beaucoup souffert d’une certaine tendance au nombrilisme, à l’exercice de style et à l’auto-analyse.
Pour moi, la seule ligne éditoriale, c’est d’offrir une tranche de vie plutôt contemporaine dans laquelle chacun de nous pourrait se reconnaître mais racontée en images le plus cinématographiquement possible. Vu qu’on passe assez tard, j’aimerais que les films continuent de vivre dans la tête des spectateurs au moment où ils s’endorment. Cette volonté est liée à ce que je demande à un film : émouvoir et surprendre.

C. : À côté de cette idée de contenu positif, vous suivez le parcours des réalisateurs que vous avez révélés il y a 10 ou 15 ans ?
R.N. : Bien sûr. L’idée est d’aider les jeunes cinéastes à passer au long, à mûrir et à grandir. C’est rétrospectivement qu’on réalise ce qu'ils sont devenus, mais pas sur le moment. Quand on a diffusé Cauchemar blanc de Mathieu Kassovitz, on ne savait pas qui il deviendrait. Idem pour Claire Simon, Philippe Lioret, Gabriel Le Bomin, … C’est ça qui est formidable avec le court métrage.

C. : Est-ce que vous acceptez tous les genres (fiction, animation, documentaire) dans l’émission ?
R.N. : Oui. On est dans un paysage audiovisuel dans lequel il faut tenir compte de l’environnement. À France Télévision, France 2 diffuse pas mal de documentaires et France 3, énormément d’animation. Donc, autant se concentrer sur la fiction et, de temps en temps, s’offrir la possibilité de diffuser de l’animation ou documentaire. Et puis, par rapport aux tranches de vie dont je vous parlais, pourquoi ne pas diffuser des « ofnis », des objets filmiques non identifiés ? C’est aussi un pan très important de la création cinématographique... On poursuit surtout dans la fiction mais on reste curieux face à ce qui se passe à côté…

C. : Vous intéressez-vous aux films tournés en numérique ?
R.N. : Actuellement, il y a un problème de fonctionnement. Avec l’argentique, je reçois à peu près cinq à six courts métrages par jour. Si j’acceptais tous les films tournés en numérique, j’en recevrais cinquante par jour. J’essaye de décourager les films des associations et des vidéastes amateurs mais lorsque je vois, dans un sujet tourné en numérique, un travail de cinéma, ça m’intéresse. Mais c’est très rare, parce que lorsque vous tournez en argentique, vous ne pouvez pas faire l’économie d’un travail sur le scénario. De plus, vous devez mener une réflexion sur la lumière, les contrastes et le cadre. Quand vous tournez en vidéo, vous avez envie de gagner du temps parce que le medium est tellement souple. Donc, inconsciemment, vous allez prendre le chemin le plus court qui est souvent au détriment de la qualité de l’œuvre.

C. : Mais ça vous est déjà arrivé de diffuser de la vidéo ?
R.N. : Bien sûr. Il m’est arrivé de faire la "Nuit des ofnis" et de programmer des choses hybrides, sur le côté. Pour moi, il y a une différence énorme entre l’objet filmique non identifié et le film expérimental. Pendant cette nuit, on avait diffusé un des films de Peter Tscherkassky, le pape de l’ofni. En l’interviewant, je lui ai demandé quelle était la différence entre un film expérimental et un ofni. Il m’a fait une très belle réponse : « la différence, c’est qu’avec l’ofni, il y a un contact possible avec le spectateur. » Un véritable objet filmique non identifié est une œuvre à part. Il y a une ambition, une idée derrière, alors que le film expérimental est un travail particulier sur l’image ou le son déclinable à l’infini.

C. : "Libre court" touche 200.000 téléspectateurs en moyenne Etes-vous content ?!
R.N. : Oui (rires) ! Je suis content parce qu’il existe un public. 200.000 téléspectateurs à une heure du matin, voire deux heures, c’est encourageant. Quel long métrage fait autant d’entrées en une seule fois ? Il m’est arrivé d’avoir 500.000 personnes sur certains films. Avec une "Nuit" de courts métrages, on a déjà réussi à battre TF1! Le problème, c’est que cyniquement, on dépend du programme précédent.

C. : Comment travaillez-vous avec les émissions de court diffusées sur les autres chaînes ? Je suppose qu’il s’agit de complémentarité et pas de concurrence.
R.N. : Il y a non seulement une complémentarité, mais il y a une amitié assez réelle entre les diffuseurs. On siège en même temps au CNC pour la Commission d’aide au court métrage et on se met toujours d’accord pour soutenir un film.

C. : Vous agissez dans le même but en fait.
R.N. : Oui. En plus, on a des goûts complémentaires, et on fonctionne vraiment de façon amicale et cordiale. Il n’y a aucun problème entre nous. C’est vrai que dans le long métrage, ça ne se passe pas comme ça. C’est pour cela que c’est agréable de travailler dans le court !

C. : La situation du court français semble assez contrastée. Sa visibilité s’accroît grâce aux festivals, aux diffusions en télé et à l’Agence du court. Son financement est assez génial : énormément d’aides et de producteurs le soutiennent. Et à côté, on remarque un manque de prise de risques.
R.N. : Absolument. Il y a une sorte de banalisation des thèmes. On a constaté des modes avec mes collègues. Il y a 2-3 ans, les scénarios comportaient beaucoup de chômage. Actuellement, on traite beaucoup du milieu de l’entreprise broyeur d’individus. Quelqu’un comme moi qui lit 300 ou 400 scénarios par an se rend compte de ça. C’est pour ça que j’adore le cinéma belge : il y a de l’énergie, de l’audace, des trucs complètement décalés qu’on ne verrait pas en France. Par exemple, j’ai vu une histoire complètement absurde, Missing de Mathieu Donck. Ce court démarre avec un couple de personnes âgées devant la télé. Le téléphone sonne, le mari décroche et dit à sa femme : « c’est pour toi ». On lui annonce que son mari a disparu. Il lui rétorque : « Mais ce n’est pas possible, Mimine, je suis à côté de toi. » Personne ne le croit et il dit sans cesse : « je suis là, je suis là !»  En fait, l’absence du mari, c’est l’incommunicabilité entre eux. Je trouve qu’il n’y a qu’un réalisateur belge pour faire ça.

C. : En fait, vous recherchez la vie, la franchise et la spontanéité dans les films…
R.N.
 : Si vous voulez, moi, je suis pour le côté « la vie » et pour ce qui lie le particulier à l’universel. Au cinéma, une expérience personnelle même douloureuse peut émouvoir et aider un spectateur à réfléchir et à évoluer. Par exemple, Tanghi Argentini est formidable. C’est un court plein d’humanité et d’optimiste. Dans une autre vie, si j’étais programmateur, j’aimerais bien faire le festival des films qui donnent du bonheur à vivre !

C. : Le festival des films humains… 
R.N. : Oui. Des films qui vous donnent envie d’être optimistes et d’aller vers les gens…

 

"Libre court" est diffusé tous les lundis en troisième partie de soirée. Toutes les infos sur : http://librecourt.france3.fr/

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