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février 2009
06/02/2009
 

Rondo d'Olivier van Malderghem

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La fiction comme antidote du réel

Olivier van Malderghem se retrouve enfin sur le plateau de son premier long métrage, Rondo. Sachant qu'il avait entamé l'écriture, il y a une dizaine d'années, nous sommes très heureux de partager son bonheur de sortir sa veste en mouton retourné, un béret et des gants, fin prêt à faire tourner les camions, les lumières et la caméra. C'est une équipe souriante que nous rencontrons dans la cour des Archives de la Ville de Bruxelles, en plein quartier des Marolles. Jean-Pierre Marielle trône dans sa superbe et sa bonne humeur, avec, à ses côtés, le jeune Julien Frison. Olivier van Malderghem a le visage ouvert, le regard lumineux. Tutto bene.

Olivier van Malderghem : Rondo est une tentative d'exprimer une colère face à la déferlante de haine qu'est la Shoah. Mes personnages interpellent tout le temps Dieu, quel qu'il soit. Moi qui suis d'une famille et d'une éducation laïques, je fais dire à mes personnages des choses que je ne dirais jamais, car je n'aborde jamais la vie de ce point de vue. Si Dieu est si souvent présent, c'est que soudain, il s'est imposé.



Julien Frison

Dans l'écriture, j'ai dû créer un Dieu contre lequel Abraham, juif fidèle et imprégné de religiosité, se révolte. Après lui, ce sera le tour de Simon. C'est un Dieu qui non seulement est absent, mais méchant. Nous venons de tourner une superbe scène dans une synagogue où Abraham développe son point de vue magistralement. Il n'affirme pas que Dieu n'existe pas, mais que les juifs se sont laissé leurrer par un Dieu qui ne les aime pas. Ils ont cru, pendant des siècles, qu'ils étaient aimés de Dieu, qu'ils étaient les élus, mais en vérité Dieu leur a tourné le dos, ne s'est pas du tout intéressé à eux. J'ai voulu donner la parole à des personnes qui appartiennent au judaïsme et qui ne sont pas des juifs « convenables », dans le sens où ils sont très différents.

J'ai voulu intégrer des juifs pratiquants, des hassidiques, mais pas uniquement. J'ai aussi voulu parler du deuil, de l'absence, de la disparition brutale et incompréhensible d'un proche, de la dépression. C'est une histoire de retour, celui de Simon chez lui après plusieurs années d'absence. Il retrouve une famille incomplète, car le père a disparu. Il a mûri, il a changé, il a découvert la Shoah de loin, il était en Angleterre. À travers cette distance, il s’est forgé une pensée personnelle.

C. : Vous n'êtes pas juif, mais vous faites un film sur la Shoah, vous n'êtes pas croyant, mais vous accusez Dieu de méchanceté. Ne craignez-vous pas les foudres des communautés religieuses ?
O. v. M. : Je n'ai pas fait un film irréligieux. J'ai créé une fiction comme un antidote face à un réel terrible et abominable. Enfant, à l'école primaire, j'avais une institutrice, qui était aussi directrice de l’école. Elle était juive. Dans ma famille, on était cinq enfants, et mes parents avaient tendance à me laisser vivre. Comme cette dame n'avait pas d'enfants, il y a eu une espèce d'adoption mutuelle. On a eu un rapport très fort : elle m'a initié à l'Ancien Testament et à l'histoire d'Anne Franck. Ça m'a fasciné. Je me suis senti plus proche de sa « tribu » que de la mienne. Elle m'avait raconté l'histoire d'Anne Franck et quand on est enfant, cette histoire nous fait souffrir, parce qu'Anne Franck est une enfant qu'on veut sauver. C'était une grande conteuse. Elle racontait aussi l'Ancien Testament et la mythologie grecque.

C'est une évidence qui m'est apparue très récemment. Anne Franck, c'est le réel, c'est un journal, ce n'est pas une histoire inventée. Donc le réel, c'est l'horreur, c'est la persécution, c'est la souffrance. Tous les contes qu'elle me racontait étaient extraordinaires, merveilleux, mais c'était bien des mythes.
Dans sa vision du monde, il y avait une espèce de dichotomie que je pense avoir reprise, c'est que la fiction est une sorte d'antidote au réel qui est terrible, abominable. La fiction n’est pas un palliatif ou une fuite, mais une technique de survie, tout simplement. D'où ma façon de faire des films. Je suis loin de chercher la ressemblance ou la véracité, je suis plutôt fidèle à la fameuse formule italienne « Si non è vero, è ben trovato ».



Olivier van Malderghem

C. : C'est pour vous réconcilier avec l'humanité ?
Non, J'aime beaucoup l'humanité. J'aime les hommes, mais l'humanité est diverse et il y a, parmi les êtres humains, des gens qui prennent la tangente, qui oublient l'amour et qui se consacrent exclusivement à la haine. C'est arrivé et cela arrivera encore, et il faut être prêt à affronter cette difficulté-là.
Comment l'affronter ? Par un discours moralisateur ? Moi qui suis professeur de philosophie, je sais que cela ne donne rien. Par des explications rationnelles, qui restent généralement obscures ? Pourquoi cette mutation de certains en êtres profondément haineux ? Aucune réflexion d'ordre rationnel ne peut suffire, et je me trouve toujours devant la même énigme que je n'ai pas résolue sur un plan théorique. Je ne cherche plus à la résoudre, mais j'essaie de cohabiter avec et pour cela, je passe à une pratique qui est celle de la réalisation de fictions.
Je veux faire un film divertissant, pas didactique. Un film avec des personnages susceptibles d'être aimés pour de bonnes raisons, et après, si on veut, on peut pousser la réflexion.

Face au caractère incompréhensible de la haine en général, face au déchaînement de haine qu'est la Shoah, il faut avoir quelqu'un à engueuler. Ce n'est ni d'ordre religieux, ni d'ordre théorique, c'est tout simplement parce qu'on a besoin d'exprimer sa colère. Mais contre qui ? Hitler ? Les Nazis ? Ils ont l'air de marionnettes dans un drame dont ils ne comprennent pas le sens.
On en vient à se dire que, si moi je ne connais pas ce sens, c'est qu'il doit y avoir une intelligence suprême qui, elle, le connaît. C'est comme si on était manipulé par une espèce de grande puissance sadique.


Jean-Pierre Marielle



Jean-Pierre Marielle et Julien Frison
Je trouve ce scénario magnifique. Je suis très heureux de tourner dans ce film, et je m'entends très bien avec Olivier. On se comprend. Il y a des metteurs en scène qui vous donnent des indications avant de tourner, Olivier non, il vous laisse d'abord jouer, et après on discute. Si on doit expliquer à un acteur ce qu'il faut faire avant de tourner, ce n'est pas la peine d'engager un acteur. Il faut lui laisser son imagination.
J'ai été très touché par cette histoire, ce scénario m'a semblé exceptionnel, bien écrit, les dialogues sont épatants. Mon personnage me plaît beaucoup, sa mémoire, son humanité, sa tendresse, sa gravité, son désespoir. 

Propos recueillis par Dimitra Bouras

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