Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2004
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Route 181 de Michel Khleifi

De la vraie nature du nationalisme

Durant l'été 2002, Michel Khleifi, cinéaste d'origine palestinienne et Eyal Sivan, cinéaste d'origine israélienne, décident de filmer un voyage en Palestine-Israël. Nourris de ce rêve immense d'une cohabitation possible des juifs et des arabes en un même état, ils vont aller là où la blessure historique est la plus vive, là où l'antagonisme actuel s'affirme avec le plus de violence contre un passé commun.
Il faut savoir qu'en 1947, les Nations-Unies, en adoptant la résolution 181, fixent la partition de la Palestine en deux états indépendants. Cette frontière qui pratiquement n'a jamais existé, est à l'origine de cette guerre qui, aujourd'hui encore, déchire israéliens et palestiniens. Michel Khleifi et Eyal Sivan, en suivant sur une carte routière le tracé de la résolution 181, tracent une route imaginaire qu'ils baptisent comme il se doit Route 181. Et c'est cette route qu'ils vont suivre du sud au nord, filmant leurs rencontres, interrogeant le passé autant que le présent, sensibles à ce qui se joue de fondamental quand on ose regarder un conflit dans les termes de ce qui sépare et de ce qui unit.
Route 181 est un film important, pour ne pas dire essentiel. D'abord parce qu'il est le récit subjectif de deux personnes, de deux complices qui, refusant d'accepter la déchirure qui les frappe, s'engagent et prennent parti. Courageux et forts de leur mixité, ils s'investissent totalement dans leur aventure à tel point que leurs voix se confondent et qu'ils deviennent l'évident contre-point des antagonismes qu'ils affrontent. Ensuite parce que leur film est le voyage risqué de deux cinéastes qui, loin du discours objectif d'une certaine approche documentaire, font surgir son enjeu de leur expérience née des surprises et des hasards de la route. Travaillant sur la confrontation au jour le jour en privilégiant une durée cinématographique qui accentue le côté spontané et imprévu de leurs rencontres, ils développent une écriture personnelle où la vérité de l'instant garantit la permanence de leur point de vue.
Enfin et surtout parce que Route 181 se révèle une formidable critique de ce qui fonde et entretient le nationalisme, le cas du sionisme n'en étant en définitive qu'un exemple extrême. Privilégiant l'émergence du sentiment national dans chacune de leurs rencontres, jouant de son affirmation viscérale tout autant que de ses contradictions, Michel Khleifi et Eyal Sivan donnent à entendre des témoignages qui échappent au manichéisme facile des bons palestiniens et des méchants juifs. Ce qu'ils pointent, désignent et dénoncent est ce mal ordinaire qu'entraîne l'idéologie nationaliste une fois qu'elle prétend contrôler la vie des gens en terme de dominant et de dominé. Tout au long de leur voyage, ils vont faire se répondre différents récits au sein de cette population palestino-juive ou judéo-palestinienne fragmentée, éclatée et en mal d'identité, nous permettant de mieux comprendre les enjeux du sionisme et comment il en arrive à conditionner chacun à devoir assumer un rôle de bourreau ou de victime.
Sujet périlleux que seul un palestinien et un juif pouvaient réussir ensemble, Route 181, avec son souci de dénoncer le nationalisme israélien, nous donne à voir en contre coup les palestiniens comme autant de victimes et c'est peut-être là la faiblesse partisane de son propos. Mais au bout du compte, comme le voyage se termine, c'est autant certains juifs que des arabes, et nous-mêmes jusque dans notre chair, qui souffrons et refusons le pouvoir du Moloch nationaliste.

 

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