Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

S’enfuir de Joachim Thôme

S’enfuir de Joachim Thôme est un film singulier par la synthèse qu’il opère et réussit, avec une parfaite maîtrise, entre le documentaire sur la musique et la mise en scène cinématographique de la biographie d’un compositeur belge méconnu, Albert Huybrechts (1899-1937). Ce premier long métrage possède une densité expressive, une beauté musicale en même temps que visuelle.

image du film S'enfuir de Joachim ThomeComment donner à voir la musique ? Joachim Thôme a entamé, depuis plusieurs années, une réflexion et un travail sur la mise en scène de la musique qui se sont affinés à travers la réalisation de plusieurs courts métrages, de vidéos musicales avec de grands interprètes comme Sergio Tiempo ou le Trio Talweg. À côté de son travail de cinéaste et de monteur, il pratique la musique en amateur, le piano et le chant au sein de l’ensemble vocal bruxellois Kaîros. Ces pratiques éclairent et fortifient les intuitions à la base de ce premier film « musical » qui devait revêtir une forme plus longue et surtout plus narrative.

La découverte de la musique d’Albert Huybrechts fut décisive dans la naissance du projet. Les œuvres de musique de chambre furent les seules à être exécutées du vivant du compositeur. Elles révèlent un monde intime où la tendresse alterne avec l’expression d’une angoisse existentielle. Lors de la création posthume de certaines œuvres pour orchestre, Huybrechts s’est également révélé un symphoniste puissant et original, proche des compositeurs qu’il admirait : Schönberg, Bloch, Honegger et surtout Bartók.

Mais il fallait encore, pour donner forme et structure au film, pouvoir fonder celui-ci sur une narration qui échappe au commentaire traditionnel. « L’idée était, écrit Thôme, de réaliser un film musical résolument subjectif, avec une forme qui immerge littéralement le spectateur dans les tourments du compositeur et de sa création. »

La biographie officielle d’Albert Huybrechts était trop lacunaire pour fournir la matière d’une telle narration. Ce fut la découverte, à la Bibliothèque Royale, d’un gros dossier rédigé par Jacques Huybrechts, le frère cadet du musicien, qui persuada le cinéaste de la possibilité de donner à son film la forme souhaitée. Les différents aspects de la vie et de la personnalité du compositeur y sont évoqués de manière vivante, passionnée. Ce manuscrit a valeur d'héritage.

Le film, dès lors, se construit sur une double proposition : donner à voir la musique à travers l’exécution d’un certain nombre d’œuvres du compositeur et confronter celles-ci, comme dans un miroir, à la biographie.

« Un des grands paris de l’écriture, poursuit Thôme, a été d’identifier toute la voix off du film à celle du frère du compositeur », dans un texte d’une sincérité parfois violente, toujours émouvante.

Le cinéaste crée un espace fictionnel, un huis clos, celui de la maison familiale habitée par la voix fantomatique de Jacques. La scène de cette fiction sans comédiens demeurera dramatiquement vide. Le traitement finement travaillé des images en noir et blanc renforce le caractère fantomatique et pourtant précis des souvenirs attachés au lieu.

La figure de la mère du compositeur, que le veuvage a rendu tyrannique, domine le drame. Albert, son fils aîné, restera l'unique soutien de sa famille, au détriment de toute vie personnelle, dans un enfermement affectif grandissant qui n'aurait pu trouver de salut que dans la fuite.

Le monde du dehors y pénètre cependant par le biais d'images d'archives qui rappellent la pauvreté de la famille du musicien, la contextualise, en ces années de crise qui précèdent la Deuxième Guerre mondiale. D'autres images encore – principalement celles de courses hippiques- coïncident, par leur rythme, à la musique d'Albert Huybrechts.

Les premières, minimalistes, ont la même puissance silencieuse que le théâtre d'un Maeterlinck ou le cinéma de Bergman. Les secondes sont traversées par les vagues sombres de l'histoire contemporaine. La révolte du musicien qui le dresse, solitaire et amer, contre les valeurs bourgeoises de ses maîtres et de son public, son adhésion aux luttes sociales de l'époque, signent son exclusion et son enfermement.

En contre-point, les séquences où les musiciens interprètent les œuvres les plus significatives de la musique de chambre du compositeur -et, notamment, cet extraordinaire Chant d'angoisse - nous transportent au-delà d'une existence étroite, vouée au malheur, et la magnifient.

La réussite du film de Joachim Thôme tient à la rigueur de sa construction et de son montage, à l'abstraction sensible et efficace de sa mise en scène et à la force d'évocation de sa narration. Ainsi, la figure d'Albert Huybrechts qui, dans le souvenir de ses proches et de ses contemporains, était celle d'un fantôme, d'une statue, trouve-t-elle sa pleine vérité, sa grande humanité expressive, à travers sa création ainsi revisitée.

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