Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Same shit, different day de Maud Girrault.

Je suis libre, oui et non.

Cela se passe dans un lieu clos qui rappelle l'espace carcéral d'une cellule. On est au Québec, dans une ville, une rue, une maison. Là autour d'un espace commun, cuisine et salle de séjour, des chambres individuelles et dans ces chambres des ex-détenus, des hommes en transit. Ces hommes ont passé vingt, vingt-cinq, trente ans en détention pour des crimes violents dont on ne saura pas grand chose. Ils sortent de prison et sont supposés se réhabituer à la vie sociale. Proposition de réinsertion, période de transition entre l'univers de la prison et la « vraie vie », cette situation particulière balance entre contrôle judiciaire et goût du grand large. Frontière, entre-deux, zone d'incertitude, ce qui se dit là importe, met en jeu et en cause les bonnes intentions d'une justice dont l'esprit de la conditionnelle et ses contradictions n'ont pas fini d'étonner.

Same shit, different days de Maud Girrault s'intéresse à l'existence de ces hommes et étonne lui aussi. Et plus qu'étonner, il dérange à bon escient. Car campant sa caméra très précisément à la césure de deux mondes qui s'excluent, Maud Girault réussit avec une grande sobriété de moyens à nous rendre palpable, affectivement palpable, la condition existentielle de ces libérés sous contrôle.

Son film commence en mode mineur. Il raconte via les propos polis d'un homme âgé comment la prison lui a posé « la question de la responsabilité » et « lui a montré à vivre ». Pourtant très vite le film quitte les leçons positives de l'emprisonnement pour donner libre cours à une parole rebelle, celle de ces hommes qui, chacun à sa manière, n'ont rien perdu d'une forme de lucidité et de colère. Et prenant progressivement conscience de l'enjeu d'être filmés, ils vont mettre à mal cette bonne conscience du repentir et nous raconter ce qu'ils pensent de cette fameuse « responsabilité » qu'enseigne le rachat salvateur.

Avec une étonnante complicité Maud Girault filme ces hommes qui se livrent sans fausse honte et, grâce à l'inattendu du cinéma, invente comme une communauté entre eux, elle et nous. Et cet effet d'être ensemble tient d'abord dans son approche, dans cette façon qu'elle a de filmer celui qui est regardé en donnant toute son importance au hors champ de ce qui n'est jamais vu mais est sans cesse évoqué. Pudeur d'une distance juste dans ce que porte une rencontre, finesse d'un montage qui joue de l'intérieur d'un lieu pour mieux nous faire ressentir la force de l'enfermement, simplicité d'une écriture qui se laisse aller aux surprises d'une situation, tout cela fait de Same shit, different days, un moment vrai et qui nous demeure.

Mais peut-être que la puissance émotionnelle du film tient avant tout dans ce que Maud Girault a su trouver une synergie opérante entre les moments de parole et les gestes de la vie quotidienne. Découvrir cet homme qui tire une toile sur un châssis et s'interroge non sans humour sur ce qui déjà appartient au futur tableau, nous dit autant que cet autre homme qui nous fait le récit des prémices d'une relation amoureuse jugée irrecevable par la loi. Sans cesse le film quitte le champ de l'information ou du témoignage et rompt avec la logique de l'interview, pour par petites touches donner chair à ce qui ailleurs s'énonce. Et comme le film semble se conclure, ce n'est certainement pas innocent qu'il déroule une sortie en rue d'un homme qui nous regardant de temps en temps chantonne le fameux LA woman des Doors. Cette soudaine légèreté rugueuse renvoie à la gravité essentielle du propos de Maud Girault et libère ces mots et ces gestes, leur donnant enfin l'espace de la rue comme lieu de vie et de vivre ensemble.

 

 

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