Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juillet-août 2007

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13/07/2007
 

Scènes de chasse au sanglier de Claudio Pazienza

Des images et des hommes

Faire des images, quelle étrange folie, quel trouble destin dans ce geste qui rappelle celui du chasseur, celui du prédateur. Un geste qui pointe une caméra comme on pointe un fusil et qui désigne, capture et fige quelque chose qui, l’instant d’avant, palpitait encore. Faire des images, c’est garder la trace de ce quelque chose qui a vécu et qui est fini, terminé, advenu.

C‘est une manière de dire, de signaler ce lent travail de la mémoire et de la mort, de la disparition et du souvenir.

Mais, c’est aussi, peut-être, au-delà de la permanence de la perte, une tentative d’habiter l’éphémère, de donner à ce goût du deuil, la consistance pérenne d’une évidence. Et c’est parfois, rarement, montrer ce qui, sans ces images, ne pourrait être vu : l'infatigable beauté de ce qui en marge de nous, nous constitue, nous autres vivants, en mondes différents.

Scènes de chasse au sanglier, le dernier film de Claudio Pazienza, semble naître de ces questions, de ces sensations qu’il tourne et retourne comme autant de mystères, autant d’énigmes dont l’éventuelle résolution impose une autre façon de dire les choses.

Et Claudio Pazienza d’inventer une manière de mettre ensemble des images, des sons et des mots qui, en se jouant d’eux-mêmes, répondent parfaitement à l’enjeu de son film. Œuvre d’accouchement, parturiente d'une langue, le film de Claudio Pazienza met en place un rituel cinématographique qui se veut expérimentation d’être au monde, un monde. Et retrouvant la force respiratoire des grandes psalmodies, il conçoit une parole hypnotique pour dire ce qui n’a pas de nom, pour toucher ce qui ne se perçoit pas.

Plus qu’un voyage initiatique, c’est d’une quête poétique qu’il s’agit, mettant irrémédiablement en cause cette sécurité qui consiste à vouloir « vivre » dans des images.

Chasser en compagnie de Claudio Pazienza, c’est savoir ce que chasser veut dire, implique, surtout impose. C’est faire l’apprentissage philosophique de ce qu’est l’élaboration d’un savoir quand il se mesure à l’irrémédiable de la mort.

Et c’est tout naturellement qu’il en vient à la mort réelle, la mort pour de vrai.

Il fait une image de lui-même au côté du corps de son père mort. Image qui déborde toute mise en scène car image de celui qui, extrême pudeur, tente de montrer un invisible, un non-dit, un informulable comme pour mieux s’ancrer dans un réel dont la nécessité semble toujours lui échapper.

Scènes de chasse au sanglier est un film unique, puissant dans son originalité comme dans son espèce de sagesse qui mélange colère, douceur et rage. Claudio Pazienza y est une présence solide et complice. Et quand, retrouvant l’art de la déambulation péripatétique en compagnie du philosophe Jacques Sojcher, il ébauche, grâce à la réalité des images, les prémices d’une mémoire de l’oubli, nous sommes avec lui, nos pas dans l’empreinte de ses doigts, à fleur de peau, à fleur de terre. Nous comprenons, à demi-mot, sa moitié répétée, cette autre silencieuse et qu’un arbre lui pousse de la poitrine, qu’il porte la bête empaillée sur le dos ou qu‘il explose la maison familiale, il avance comme nous marchons, il chasse comme nous le suivons.

Traversé par un courant profond, souterrain et tellurique, Scènes de chasse au sanglier a quelque chose d’indompté, de rebelle. Quelque chose d’insoumis qui signale une limite, une frontière où s’arrête le cinéma, où commence ce qui échappe à toute représentation. Entre la chambre funéraire du père et le fantôme animé du sanglier mort, le film de Claudio Pazienza rend manifeste l’espace sauvage du vivant. Hors du cadre du cinéma, il nous donne à vivre le hors champ de la mort.

Expérience de ce qui nous reste d’essentiel, il nous accompagne comme les lumières se rallument et, parfois, nous parlent encore longtemps après : « Tu dis … tu dis … arbre ». Je dis « encore » longtemps après. 

 

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