Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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avril 2007

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05/04/2007
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Se fondre d'Antonin De Bemels

"Prenez un corps humain, secouez-le, liquéfiez-le, évaporez-le, ôtez lui son visage, coupez lui les jambes, faites le taire, immobilisez-le, pour ensuite le remettre en mouvement, lui redonner un visage, lui offrir un miroir et voir s'il a quelque chose de plus à dire..."
Antonin De Bemels est coutumier des récompenses. Ce vidéaste de trente ans, tout droit sorti de l’ERG vient de recevoir le Premier Prix du Video Dansa de Barcelone pour son dernier court expérimental, Se fondre, un prix largement mérité. Avant cela, il avait déjà été distingué par le Springdance Cinema Award en 2000 pour Scrub solo 1: Soloneliness et par le Grand Prix International Vidéo Danse de Paris en 2002 pour Scrub solo 3: Soliloquy. Les quinze courts métrages qu’il a déjà réalisés tournent autour des mêmes thèmes : le corps, le mouvement. Passion ou obsession ?
Il y a quelque chose dans le cinéma expérimental qui ne se veut pas plus vrai, plus beau ou plus juste mais unique et transgressif. Par une judicieuse manipulation des images, Antonin De Bemels expose les moyens de création pour dire. Dire quoi ? La place des êtres dans le monde, la place à trouver par rapport à l’autre, au corps de l’autre. Se fondre, tout comme ses autres courts métrages, interroge la forme et oblige le spectateur à prendre ses distances, à déchiffrer les codes et ainsi devenir actif, conscient de ce qu’il est en train de regarder.
Il y a 1) Lui, 2) Elle et puis 3) cet autre qui marche.
Non ce n’est pas ça.
Il y a 1) cet homme qui lit, 2) cette femme qui écrit des mots qu’on ne lira jamais et 3) cet autre qui demande aux passants comment ils vont.
Non ce n’est pas ça.
Il y a 1) + 2) ce couple qui ne communique presque plus et puis 3) ce marcheur infatigable aux poches pleines qui claquent à chacun de ses pas.
Bref, ils sont trois, et le synopsis nous apprend que le premier s’appelle Pantin, le deuxième Pensée, et le troisième Piéton.
Pantin, assis sur un fauteuil, lit un roman qui porte le titre énigmatique de Il s’agit, titre d’une vidéo réalisée en 2003 par Antonin De Bemels himself, et qui montrait un corps agité par des mouvements frénétiques jusqu’à devenir une masse indistincte.
Le vidéaste joue avec l’autoréférence. Le livre devient ainsi une sorte d’objet-cinéma qui va se transformer en Il s’agit 2. Ainsi, contaminé peut-être par le film d’avant ou le film futur pas encore réalisé, Pantin se désarticule. Comme un automate déréglé, il dysfonctionne jusqu’à disparaître définitivement.
Pensée, interprétée par la danseuse Mélanie Munt est assise à une table. Elle écrit, mais déjà, son corps sort d’elle, va et vient dans la pièce, se lève, s’assoit, quitte l’appartement et ainsi se démultiplie jusqu’au vertige.
Cette démultiplication de l'image joue sur les intervalles temporels, incarne passé présent et futur, intériorité et extériorité. Quand tout semble calme et ordonné, des parties de son corps s’accélèrent le désordre intérieur devient visible. Pensée qui dit ne penser "à rien" trouve pourtant refuge dans sa tête.
Piéton marche les poches remplies de pièces de monnaie, clés et autres chewing-gums. Sur son chemin, il croise des passants qu’il ne semble pas connaître. « Salut ! –Salut, ça va ? – Oui. » Et plus tard « Ah salut ! – Salut ! – Ça va ? – Non ». Le corps tombe à ses pieds, inerte, mais Piéton recommence à marcher, dans l’autre sens cette fois…Il ne s’arrêtera que lorsqu’il aura enfin trouver sa place.
Le vidéaste manipule les moyens dont dispose l'homme pour se manifester, à savoir le verbe et le geste. Ici, le verbe est cliché, ignoré ou encore parfaitement inaudible, le verbe ne communique pas. Quant aux gestes qui peuvent agir sur le monde alentour, ils acquièrent un sens nouveau, effrayant, puisque c’est eux qui laissent percevoir l’invisible. Comme un dj qui fait aller son disque vinyle en avant et en arrière pour produire un son particulier, Antonin De Bemels utilise le même procédé pas seulement, acoustiquement, mais visuellement. Ce procédé de syncope visuelle, d’accélération des éléments isolés (un bras, une main) épuise la matière et révèle un sens caché. L’artiste fait subir au corps en mouvement toutes les transformations possibles, le réduit au silence et à l’immobilité, pour le ramener ensuite à l’action, à la dislocation. Les vidéos d’Antonin De Bemels sont donc avant tout des expériences physiques et psychologiques étonnantes.
Il nous faudra probablement attendre un monde nouveau, un monde où le cinéma expérimental sortira de la confidentialité, un monde où les diffuseurs auront le courage de proposer la diversité des images plutôt que celle des parfums de crèmes glacées pour voir ce film... En attendant, on ne peut que vous encourager à visiter le magnifique site internet d’Antonin : http://periactes.be/antonindb/ . Il nous reste au moins un petit espace de liberté !


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