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Si je meurs un soir. Mémoires, André Dartevelle

Si je meurs un soir. Mémoires.

Plutôt que de tenter une dernière opération incertaine dans sa lutte contre le cancer, André Dartevelle choisit, en août 2014, de consacrer ses dernières forces à la rédaction de ses mémoires. Il parcourt, d’un seul regard, le fleuve de sa vie. Il en ressaisit le sens, les questionnements, les valeurs. Son livre mélange les lieux et les portraits, les audaces et les confessions de ses absences à l’égard de sa propre famille. C’est le témoignage d’un retour, une mise à nu, une manière d’affronter la mort et de confier, à la parole, un ultime héritage.

Si je meurs un soir. Mémoires, André DartevelleDans sa préface, Hugues Lepaige va droit au cœur de la démarche d’André Dartevelle lorsque celui-ci nous en dévoile le secret : « Dans plusieurs films, j’ai investi la charge des émotions qui m’ont marqué profondément tout au long de ma vie. De mes émotions sont nés des films, des essais de langage qui m’ont permis de faire reculer ce manque à parler qui si souvent m’a coupé des autres. Je voulais combler ce déficit sous peine d’être réduit au silence et au néant. De mes émotions marquantes, j’ai fait le fondement d’une culture, j’étais poussé à les dire, à les partager. Elles m’ont aidé à créer les bases d’un langage avec autrui, à devenir cinéaste. »

Cette impossibilité de communiquer ses émotions s’enracine dans le silence de son père. « Jamais mon père ne m’a parlé, écrit Dartevelle. Emmuré dans ses recherches. À sa mort, il avait terminé la somme scientifique sur laquelle il travaillait depuis quinze ans. Il se passionnait pour l’histoire de l’Afrique centrale. » Lancinante la question de « la parole » - de la parole familiale en premier lieu – traverse, comme un fil rouge, les mémoires du cinéaste.

Dans Les vacances du cinéaste, Johan Van Der Keuken évoque avec bonheur la personnalité de son grand-père qui l’initia, adolescent, à la photographie. André Dartevelle ne connut pas une telle connivence fondatrice. Il lui fallut le détour par l’histoire de la résistance pour que l’image de son père lui soit restituée. Le silence rompu peut alors faire place à un sentiment de reconnaissance. Et finalement, le père et le fils ne se ressemblent-ils pas : passionnés, secrets, exigeants, enfermés dans leur propre travail et ouverts au monde ?
Le livre d’André Dartevelle m’a touché, à titre personnel, car il restitue avec vivacité bien des moments de ma propre jeunesse. Les études à l’Athénée Robert Catteau où il me précéda de deux ans et les portraits de nos professeurs. Mai 1968 et l’atmosphère des assemblées libres. Son bref passage à l’académie de peinture de Boitsfort, son goût pour la peinture. Des amitiés communes.
Lorsqu’il retrace, librement, les différentes étapes de son travail, c’est toute l’histoire d’une certaine conception éthique de la télévision qui nous est racontée. Celle qui prévalut dans les 70 à 80 et qui donna naissance au cinéma documentaire de notre communauté.
Ses compagnons de route partagent cette vision du monde au travers d’émissions qui firent la réputation de la RTBF à l’étranger : « Faits divers », « Neuf millions neuf », et d’autres grands reportages.
Son premier reportage, réalisé en 1973, est consacré à la grève de Lip à Besançon. Il s’attache à montrer ce que cette grève révolutionnaire bouleversa dans la vie des travailleurs. Je ne connais de comparable que les films réalisés par le cinéaste français Dominique Dubosc.
Il pose la première pierre d’un cycle consacré à la parole ouvrière. Suivront de nombreux films sur l’apparition du chômage de masse, sur le drame de la fermeture des usines à Bruxelles et en Wallonie. Pendant une décennie, il a vu disparaître progressivement la classe ouvrière, son histoire.
Il a nourri l’espoir que les histoires ouvrières dont il témoigne par ses films constituent une épopée et justifient leur conservation comme « un patrimoine immémorial ».
Trois films réalisés dans les années 80 constituent, pour le cinéaste, un tournant dans son travail.
Condamnés à rêver, coréalisé avec Marie-Hélène Rabier, trace les portraits de détenus condamnés à de longues peines de prison. Ils sont soumis à des tests éprouvants par les psychiatres de la prison pour déterminer dans quelle mesure ils peuvent être mis en liberté conditionnelle.
Au monastère de la rue aborde le sujet des sans-papiers. Trois franciscains partagent la vie des plus démunis dans la gare Centrale, à Bruxelles.
Seuls demeurent les arbres évoque la fin du fort Maginot. Ce documentaire présente un aspect visionnaire. La forteresse est le personnage du film, symbole de la défaite.

Beaucoup d’autres films demeurent dans le souvenir de Dartevelle comme des moments importants de sa filmographie. À mon père résistant est une trilogie composée de trois portraits de partisans armés qui ont combattu la collaboration à Bruxelles. C’est, pour le cinéaste, un acte de reconnaissance de la figure paternelle. Bruxelles requiem fait partie d’un cycle sur l’urbanité et la destruction de la capitale belge, berceau de l’Art nouveau.
La liste est longue des films explorant par la parole la mémoire des victimes. Léni (2004) évoque la personnalité de plusieurs femmes qui assistèrent à l’assassinat de leurs mères en décembre 1944. « Je voulais comprendre, écrit Dartevelle, ma démarche et celle de ces femmes qui m’ont confié le plus terrible secret de leur existence… J’y ai acquis une nouvelle esthétique, créée en filmant mes témoins et en évoquant leur passé, en les amenant sur les lieux des massacres. »

Plusieurs fois, le cinéaste a frôlé la mort, dans les camps palestiniens au Liban, au Salvador. Il note à ce propos : « Chaque fois que je revenais d’un tournage où notre vie était exposée, j’étais étonné de l’énorme indifférence qui nous entourait. » Les Mémoires évoquent aussi les disparus ou ceux qui se sont éloignés dont la mémoire aurait pu se perdre. Il leur rend justice de manière amicale. Leur lecture est passionnante et s’impose par l’actualité des questions abordées.
Mais on en retiendra surtout cet art de l’interview qui fit d’André Dartevelle un docteur de la parole, tel qu’il aimait à se définir. « Je plaçais mes interlocuteurs face à moi et face à eux-mêmes. Le développement de l’entretien les projetait au centre du film. Rien n’avait plus d’importance qu’eux. C’est le sentiment que je tentais de leur faire vivre. C’est leur parole que je libérais, qui devenait moyen et fin, éveil, devenir. »


Si je meurs un soir. Mémoires, André Dartevelle, Editions du Cerisier, 277 pages, 2015.


 

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