Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : documentaire, sortie en DVD,
 

Song from the forest de Michael Obert

Louis Sarno, Robinson Crusoé des temps modernes

L'ethno-musicologue américain Louis Sarno n'est pas inconnu au bataillon. Son histoire et son travail ont déjà été dévoilés notamment dans ses mémoires publiés en 1993, dans son album compilant des mélodies Bayaka en 1996 et dans Oka !, une fiction réalisée par Lavinia Currier, en 2011. Avec son documentaire, Song from the forest, meilleur long-métrage documentaire au Festival du film documentaire d'Amsterdam, Michael Obert s'inscrit directement dans la lignée de ces témoignages. 

cover dvd Song from the forestLe réalisateur allemand place Louis Sarno, en chair et en os, au cœur de son film. Le spectateur fait donc la connaissance de cet homme aux airs de Baloo bedonnant aux bras ballants, le sourire béat, les yeux émerveillés d'un enfant de six ans. Ce bienfaiteur, médecin à ses heures, vit depuis 25 ans au cœur de la forêt centrafricaine, chez les Bayaka, et ne la quittera probablement jamais.

Un jour, en plein cœur des eighties, Louis a entendu une chanson à la radio. Plutôt banal vous me direz, entendre un air à la radio… Sauf que Louis, obnubilé, a décidé de remonter à la source de cette mélodie hypnotique. Aujourd'hui, c'est fastoche avec Shazam en poche. Oui mais si la mélodie vient de loin, de très loin, c'est plus complexe… C'est au cœur de la jungle centreafricaine, chez les pygmées Bayaka, que Louis pose ses valises (enfin plutôt son baluchon…) pour enregistrer leur musique, celle qu'il avait entendue ce jour-là sur les ondes… Sauf que Louis ne retournera pas vivre dans son New Jersey natal. Devenu membre à part entière de la tribu, il a appris à parler leur langue, il s'est marié avec l'une des Bayaka avec laquelle il a eu un petit garçon, Samedi.

Aujourd'hui, Samedi a 13 ans et son père veut l'emmener aux États-Unis, à New York précisément, pour lui montrer son monde, celui qu'il a quitté bien des années auparavant. Voilà l'histoire que Michael Obert veut nous raconter, cette promesse que Louis avait faite à son fils alors qu’il venait d'échapper de près à la mort. L'idée n'est pas de retracer la vie de Louis Sarno, mais bien de s'attarder sur ce retour aux sources : les préparatifs, les craintes, les angoisses, l'incompréhension, la découverte, les doutes, le retour. Pour faire des liens entre le passé et le présent, Michael Obert interroge des proches aux States, vestiges du passé de Louis: son frère, son antithèse, un shaman, son pote Jim Jarmusch.

L'originalité du film réside dans les dualités qui le parcourent. L'une d'elles, flagrante, est contenue dans cette dichotomie d'univers : ici, la forêt, là, la ville, les arbres ont remplacé les buildings, le chant des oiseaux, le bruit des bagnoles, le bayaka, l'anglais. Deux personnages à part entière qui ont chacun leur propre voix. Michael Obert ne stigmatise pas, ne fait pas l'apologie de l'un ou de l'autre monde. Le regard reste distant. Vivre en autarcie, c'est impressionnant (pas pour les Bayaka qui n'ont finalement connu que cela) mais plutôt pour Louis qui a quitté un confort, somme toute relatif, une mondialisation dévorante, mais qui a trouvé la paix. Cela dit, Michael Obert présente cet occidental, ce grand blanc au pays des noirs, comme un élément indispensable à la communauté. Il dépense sans compter (les dettes s'accumulent, mais il ne l'ébruite pas), il soigne, il écoute, il conseille, il approvisionne. C'est du donnant-donnant.

Le spectateur est brinquebalé de la tranquillité au chaos par le biais d'arrêts sur image, le temps de contempler, bercé par de la musique du 16e siècle de la Renaissance européenne, mélodies qui s'accordent avec celles des Bayaka. Encore faudrait-il savoir quelle est notre vision de la tranquillité et notre vision du chaos. Les questionnements s'immiscent subrepticement… Est-ce que je serais capable de tout quitter pour ça ? Quelques mois ou toute une vie ? Comment font ces Bayaka pour vivre à la fois de tout et de rien ? Finalement, de quoi ai-je besoin ? Et à la place de Samedi, comment réagir ? (Question restée sans réponse). Envoûté par cette chanson qui résonne, le spectateur ne sort pas indemne de la forêt de Michael Obert.

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