Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 1999
01/10/1999
Mots-clés : critique de cinéma
 

Sud de Chantal Akerman

Nord/Sud
Etats-Unis, Texas, une certaine idée du Sud, collective et banale comme un puzzle troué de clichés disparates qui nous livre une géographie carte postale organisant une image culturelle de l'autre, réductrice et sécurisante : clichés ces mamas noires rebondies et qui se souviennent du temps de l'esclavage, clichés ces flics blancs propres, efficaces et emballés dans un drapeau, clichés ces noirs chrétiens voués aux négro spirituals et à l'apologie d'un Lord libérateur, cliché cette présence du klan, des red necks et cette suprématie arienne d'un Dieu blanc et vengeur...

Sud de Chantal AkermanSud, le dernier film de Chantal Akerman, sacrifie à cette évidence du chromo, à cette iconographie d'un Sud codifié par les lieux communs du préjugé, mais c'est pour mieux nous surprendre et nous emmener derrière le masque du déjà vu, là où le regard perd toute complaisance et devient engagement.
Etirés, épurés à l'extrême, ces clichés s'annulent au niveau d'une compréhension immédiate et font sens dans ce qui les réunit et les construit comme instants d'une seule démarche.
Toute l'aventure de Sud tient dans cette époustouflante construction d'un point de vue qui se situe et s'élabore derrière les images, dans cet effondrement du banal et du connu où émotion et pensée se confondent en un même bouleversement et une même mise en cause de notre réalité.

Mise en scène
Akerman ne montre pas le réel, elle le met en scène, en jeu, en risque pour nous amener, nous spectateur, à faire l'expérience et l'apprentissage d'un refus de l'indifférence et de la résignation.
Il y a chez elle un art de l'implication qui nous met en mouvement et un génie de la narration qui nous emporte loin de nous et nous amène à revoir ces évidences que nous prenions pour nos vérités.
En l'espace d'un film, à partir d'un fait divers monstrueux mais devenu simplement ordinaire, la mise à mort d'un Noir par des extrémistes blancs, Akerman réussit le tour de force d'abolir distance, frontière, différence en nous éveillant à d'autres complicités, en nous élevant à ce que nous avons de plus beau et de plus profond, notre sens du vivant.
Ici pas d'appel à notre responsabilité citoyenne, pas de dénonciation du racisme, pas de culpabilisation pour notre engourdissement social mais une mise en empathie qui nous lie et nous relie au reste du monde, nous donnant ce désir d'y prendre pied et quelque part de l'affronter et de lutter pour ce qu'il est : notre vie.
Superbe volonté de dire et de transmettre, Sud est un film essentiel parce qu'il est de l'ordre de la transformation, au sens où comme il se termine, nous avons changé et que ce changement, Akerman l'a voulu directement dans la sensibilité de notre chair, dans la fragilité de notre pensée, et ce faisant, il dépasse et de loin l'expérience de la vision d'un film. 

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