Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Suite normande, Ariane Doublet

Quadruple Doublet

 

Nous sommes en Normandie, le terreau du beurre salé, du fromage de Camembert. On en hume les odeurs qui laissent de puissantes empreintes dans notre mémoire sensorielle. Ariane Doublet, cinéaste, est enracinée au pays de Cau, en Normandie où elle peut converser avec d'autres cinéastes qui y vivent, tels Pierre Creton et Xavier Beauvois.

Patrick Leboutte sort un coffret de quatre DVD qui réunit 7 films d'Ariane Doublet dans une collection célèbre devenue : Le geste cinématographique.

jaquette dvd de Suite Normande d'Ariane DoubletDès Dans les sucreries de Colleville (2003) Ariane Doublet s'interroge sur la « globalisation » du monde, ce terreau pour l'économie utilitariste prônée dès le XVIIIe siècle par Adam Smith et qui, depuis, s'est répandue comme des fourmis. Cette économie qui actuellement délocalise des industries bénéficiaires dès que le profit est plus élevé ailleurs met en colère les travailleurs de la petite sucrerie de Colleville qui perçoivent la disparition de leur entreprise. Das Kapital et sa circulation abstraite disait déjà Karl Marx, il y a cent cinquante ans. Tant qu'à circuler concrètement dans la « globalisation », il est intéressant d'essayer de saisir la trajectoire du lin, lequel se transforme en vêtement via le trafic commercial entre la Normandie et la Chine. La Pluie et le beau temps, 74 minutes, traite le sujet de la « globalisation » sur un autre angle. Le climat de la Normandie étant propice à la culture du lin, les cultivateurs de coopératives le font pousser. Les Chinois se servent de ces matières premières pour en faire du tissu qui reparaît en vêtements vendus dans le commerce mondial.

L'idée d'Ariane Doublet est de nous montrer concrètement comment cela se passe. En Chine, Huang Wenhai, l'un des plus grands documentaristes chinois, filme pour elle les ouvrières des filatures, près du Hunan. Le gouvernement chinois subventionne des filatures pour occuper une population rurale particulièrement pauvre. Autrement dit, pour régler un problème social particulièrement délicat. Les ouvrières travaillent 12 heures par jour avec une pause où elles mangent des nouilles sautées (5 yuans). Les filateurs, patrons de ces entreprises, viennent s'approvisionner dans les coopératives normandes : ils découvrent le prévu et l'imprévu. On n’est pas en France dans un climat serein, comme au centre de la Chine. Cela bouge sans cesse. La météo est le paradigme absolu : vent fort ou pas fort, la pluie ou le beau temps.

Sur la France, les Chinois disent, avec humour : « Nous avons rendu les agriculteurs français heureux. Une blague circule ici. Autrefois, les paysans vendaient le lin à l'Italie, ils circulaient en vélo. Maintenant qu'ils vendent le lin à la Chine, ils vont voir leurs parcelles en Mercedes. »  Evidemment, ce n'est pas aussi simple, le taux de change entre yuan-dollar-euro ne cesse de fluctuer. La Chine change aussi vite que la monnaie qui circule dans l'espace, mais ne peut maîtriser le temps.

Ariane Doublet poursuit ce fil rouge du lin avec Rencontres, un court métrage de 26 minutes, en bonus.

Au port du Havre, les grues déchargent les cargaisons des navires à l'ancrage des docks. Ceux-ci sont bordés de containers intitulés « China Shipping ». D'autres containers servent de logements. Sissi, la jeune Chinoise qui a traduit les images de Huang Wenhai pour La Pluie et le beau temps regarde ces logements qui coûtent 350 euros par mois. Curieuse, elle observe qu'à l'intérieur il y a un bureau, deux chaises et un lit (une sorte de prison sans fenêtre dans lequel ne manque que les caméras de surveillance). Ariane Doublet emmène la jeune Chinoise en Normandie dans sa voiture et en écoutant la musique à la guitare de Django Reinhardt. Sissi découvre le patois des paysans normands, la langue orale patoisante, autour d'un sceau d'eau (pour un agriculteur local en patois « chéaoud » = va me chercher un sceau d'eau). Sissi l'écrit dans son journal en se servant d'un autre langage, celui des idéogrammes chinois. De l'oral à l'écrit. Elle note aussi : « La vie est paisible et confortable... Un petit village est une sorte de grande famille ».

Ariane Doublet réalise des documentaires tels qu'ont les aiment. Le quotidien des gens confrontés aux enjeux du monde. Dans leur singularité, face à une globalisation qu'ils essaient de faire bouger pour continuer à vivre.

Suite normande, Ariane Doublet, (Les terriens, La Maison neuve, Les sucriers de Colleville, Les bêtes, La Pluie et le beau temps) 4 DVD édités par Montparnasse dans la collection Le geste cinématographique et diffusé par Twin Pics.  

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