Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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01/05/2008
Mots-clés : rencontre,
 

Sung-A Yoon à propos de Et dans mon cœur, j’emporterai, sélectionné à la Cinéfondation

Sung-A Yoon a vécu en Corée, en France puis en Belgique. Après trois ans aux beaux-arts où elle s’est essayée à l’art vidéo en filmant sa langue, son nom, sa ville et ses proches, elle a désiré s’ouvrir aux autres et à la fiction. Direction : l’INSAS.

Dans son film de fin d’études, Et dans mon cœur, j’emporterai, des personnages seuls et mélancoliques (elle et lui) issus de cultures différentes, rencontrent le désir, la nuit, les chansons, les rues de Bruxelles, un karaoké fictif et des Coréens éméchés. Adepte de l’idée « faire des films pour les montrer », Sung-A prépare son mois de mai : son court métrage a été retenu à la Cinéfondation, une section de la Sélection officielle du Festival de Cannes mettant en avant une quinzaine de courts et moyens métrages d'écoles de cinéma du monde entier.

Cinergie : Quel a été ton parcours avant l’INSAS ?
Sung-A Yoon : Avant de venir à l’INSAS, j’ai étudié à l'école des Beaux-Arts de Paris-Cergy où j’ai fait principalement de l’art vidéo. La formation dure cinq années, mais au bout de la troisième, j’ai ressenti le besoin de travailler en équipe, de faire autre chose, et d’avoir de nouveaux interlocuteurs. Comme j’avais une très forte attirance pour le cinéma et que je voulais m’essayer à la fiction, j’ai passé les concours de la FEMIS à Paris et de l’INSAS à Bruxelles. J’étais première sur liste d’attente à la FEMIS mais évidemment personne ne s’est désisté (rires) ! Par contre, j’ai été acceptée à l’INSAS. J’avais besoin de rencontrer d’autres personnes, surtout des personnes en mesure de me faire partager leurs passions et d’apporter quelque chose à mes projets. Récemment, je me suis rendu compte que les vidéos que je faisais avant étaient, d’une certaine façon, inspirées du cinéma bien qu’elles n’étaient pas du tout fictionnelles. Je faisais mes travaux dans mon coin, je me cherchais. J’avais une petite caméra, je filmais, je montais, je prenais le son moi-même. Je faisais tout du début jusqu’à la fin : cela m’a énormément servie en me donnant la possibilité de voir spontanément ce que je filmais, comment je le filmais, et ce que j’avais envie de raconter. En arrivant à l’INSAS, je me suis rendu compte qu’il y avait des aspects techniques que je ne connaissais pas du tout. En apprenant ce qu’était un plan sonore ou une focale, j’ai élargi mes connaissances. Cela m’a beaucoup servi.

Extrait du film de Sung-A Yoon : Et dans mon cœur, j’emporteraiC. : Comment est apparue ta passion pour le cinéma ?
S-A.Y.: Elle a commencé quand j’étais adolescente. J’habitais en province, on montait à Paris de temps en temps, et mon frère m’emmenait souvent à des festivals et à des rétrospectives. On allait aussi voir des films de Woody Allen, que j’aime beaucoup, et des films d'Antonioni, mais j’étais assez jeune, je ne comprenais rien et je m’emmerdais complètement ! C’est drôle parce qu’aujourd’hui, certaines de ses images sont restées gravées dans ma mémoire.En fait, mon attirance pour le cinéma a toujours été très forte. Il y a eu une période où je m’intéressais plus au théâtre, et du jour au lendemain, je me suis mise à aller au cinéma sans arrêt car à Paris, on peut voir des séances de 10h du matin jusqu’à minuit. Etant donné que mes études aux beaux-arts me laissaient beaucoup de temps, j’ai vu énormément de films. Plus on en voit, plus ça paraît évident que ça nous attire, plus ça nous intéresse personnellement et plus on ne retient que ce qui nous a marqué. Pour certains, un film, c’est une histoire, une trame narrative. Pour moi, cela peut aussi être une image, un visage, une phrase, une séquence ou un son. 

C. : Tu mentionnes ceux qui marquent. Est-ce quelqu’un comme Hou Hsiao Hsien t’a influencée dans sa manière de suggérer  de montrer les choses sans s’attarder sur les détails ?
S-A.Y. : Peut-être. Mon intérêt pour Hou Hsiao Hsien est né plus tard, mais effectivement, c’est un cinéaste que je trouve extrêmement personnel et qui me marque par l’attention qu’il porte aux choses très ténues de la vie courante comme des sentiments. Parmi les cinéastes qui m’ont marquée, il y a Chantal Akerman qui me touche énormément et qui m’a énormément influencée. D’ailleurs, j’ai pensé indirectement à elle quand j’ai réalisé Et dans mon cœur, j’emporterai.

C. : Penses-tu à un de ses films en particulier ?
S-A.Y. : À Toute une nuit, notamment, qui retrace l’état d’une ville et d’individus sur toute une nuit. Dans mon film, c’était très important de montrer les rues de Bruxelles parce que même s’il se passe dans les intérieurs, les plans d’extérieurs sont très importants. Par exemple, il y a un plan sur un boulevard qui est très bruxellois, tout de suite on le situe. J’aime bien cette idée.

C. : Il y a beaucoup de cinéastes en Corée par rapport à la taille du pays. Est-ce que ce cinéma te parle ? 
S-A.Y. : Bien sûr. Je suis née en Corée, j’ai passé une partie de mon enfance là-bas, avant de venir en France où j’ai découvert le cinéma coréen, notamment grâce à une vague de réalisateurs mis en lumière il y a quelques années (dont Hong Sang-su) et à des festivals franco-coréens qui se sont introduits à Paris. En fait, je ne crois pas être directement influencée par des cinéastes coréens mais plutôt par ma culture d’origine. Tout au long de ma jeunesse et jusqu’à maintenant, j’ai eu un rapport complexe à ma culture. À certains moments, j’avais besoin de retrouver la langue, parce que je ne parle pas couramment le coréen, et à d’autres, j’avais plutôt un souci d’intégration en France, j’apprenais plutôt le français et je n’étais pas du tout intégrée dans le milieu coréen à Paris. Puis, l’attirance revenait : pendant des années, je ressentais le besoin de retrouver la langue, les sonorités, et ma culture.

C. : Dans tes travaux vidéo, y avait-il déjà des liens avec ta culture ? 
S-A.Y. : Complètement. Dès mes premiers travaux aux Beaux-arts, la présence de la culture coréenne était présente. Je me cherchais  et je me demandais quel était mon rapport à cette culture. Pendant ma première année, j’ai fait une vidéo sur mon prénom qui est très difficile à prononcer. Ça s’écrit Sung-A, mais ça se prononce « Cent A ». J’étais allée au Jardin des Tuileries munie d’un carton sur lequel j’avais écrit mon prénom. Je demandais aux gens d’essayer de le prononcer, et évidemment ils n’y arrivaient pas du tout (rires) ! Ça a donné une vingtaine de prononciations différentes ! À la fin de la première année, j’ai passé trois mois en Corée, dans une université où j’ai réappris la langue pour me perfectionner. À ce moment-là, pour la première fois, j’ai filmé Séoul, ma famille, les choses proches, et cela a déterminé mes premiers travaux. Pendant deux à trois ans, filmer ma culture a vraiment été une de mes préoccupations. Je pense que sans cette période-là qui était vraiment initiatrice, j’aurais peut-être eu du mal à me tourner vers les autres. J’ai l’impression d’avoir répondu à certaines questions que je me posais et j’ai pu tout d’un coup ouvrir mon regard vers autre chose.

C. : Tu mentionnes ton intérêt pour des éléments tels qu’un son, une image, une phrase ou un visage. L’un d’entre eux a-t-il déterminé Et dans mon cœur, j’emporterai
S-A.Y. : Tout est parti d’une pellicule photo vieille de deux ans que j’ai retrouvée dans un tiroir et qui n’avait jamais été développée. En la faisant développer, je suis tombée sur une image assez énigmatique d’un homme qui était passé sous ex. Il avait les yeux baissés, on avait l’impression qu’il venait de pleurer. La photo n’était  pas du tout contextualisée : je ne me rappelais pas du tout où elle avait été prise ni dans quelles circonstances. Ce fut le point de départ : j’ai écrit ce scénario à partir de cette photo.

C. : Que ce soit au café ou au karaoké, la musique est très présente dans  ton film. Quelle importance lui accordes-tu ? 
S-A.Y. : J’y suis assez sensible. Le titre, lui aussi, est lié à la musique. Il vient d’une phrase que j’ai empruntée à Gilles Deleuze : il parle de la chanson populaire et des circonstances dans lesquelles on chante. On chante quand on est chez soi, quand on rentre chez soi, à la tombée de la nuit pour se donner du courage. De même, lorsqu'on quitte son domicile, on chante "Adieu je pars et dans mon coeur j'emporterai".
J’avais envie de parler du rapport et du désir entre un homme et une femme. Trois chansons composent et ponctuent le film : elles parlent de l’amour, de la rupture, de la transmission et de la condition de la femme. Dans la première séquence, un couple sexagénaire danse, dans un café, sur une musique italienne très populaire qui parle d’une rencontre sur une plage en été. J’ai imaginé que ce couple se retrouvait après plusieurs années de séparation sur cette musique. Les deux autres sont chantées dans un karaoké coréen reconstitué grâce à la magie du cinéma. Dans la deuxième séquence, un homme d’affaire coréen chante une histoire de séparation. On devine la mélancolie, la tristesse que vit cet homme, et en même temps, le fait qu’il chante cette chanson, est une manière d’expulser sa souffrance, de s’exprimer. Je trouve du reste que le karaoké a quelque chose de très saint dans ce côté exutoire. D’ailleurs, quand je vais en Corée, le karaoké reste une de mes passions, je chante toujours les mêmes chansons, mais ce n’est pas grave (rires) ! Les Coréens aiment beaucoup chanter contrairement aux Français (rires) ! Etrangement, le karaoké a une connotation un peu ringarde en Europe, d’ailleurs je ne suis jamais allée dans un karaoké en Europe (rires) alors qu’en Corée, c’est quelque chose de tout à fait naturel. Depuis que je suis petite, dans ma famille, on chante beaucoup; il y a aussi beaucoup d’émissions télévisées et des concours axés sur le chant. Je crois que le chant est une façon de s’exprimer dans une société très confucéenne avec beaucoup de règles très strictes. J’ai vu ma grand-mère et mes oncles, des businessmen très droits, se lâcher au karaoké (rires) !
La troisième chanson, comme la deuxième, date d’une autre génération. Elle parle de la condition de la femme et dit : « quand on est une femme, on doit cacher ses sentiments, quand on est une femme, on doit souffrir en silence ». J’entendais ma grand-mère chanter cette chanson quand j’étais petite. Elle me rappelle aussi mon pays d’origine et tout le vécu d’une génération.

Extrait du film de Sung-A Yoon : Et dans mon cœur, j’emporteraiC. : Comment as-tu découvert Tibo Vandenborre, le comédien de ton film ? 
S-A.Y.:Je l’ai découvert sur des fiches de casting. J’ai l’impression que quelque chose s’est passée dès le moment où il a franchi la porte du casting. Le titre d’origine de mon film était Dans le noir. Il y a quelques années, Tibo a joué dans un film qui portait le même nom. Forcément, il était très intrigué par ce que j’allais lui proposer. De plus, il avait travaillé sur des projets qui m’avaient intéressée. C’est parti de là.

C. : Et comment se fait-il que tu sois devenue comédienne dans ton film ?
S-A.Y.: Cela a été un hasard complet. J’avais trouvé une jeune femme que j’avais vraiment envie de voir dans mon film mais elle n’était pas comédienne et elle ne parlait pas coréen. En très peu de temps, il fallait que je lui apprenne à jouer et qu’elle puisse chanter en coréen, sans accent, de surcroît. Au bout d’un moment, ça devenait trop compliqué. Une semaine avant le tournage, on s’est rendu compte que c’était impossible, et finalement, j’ai joué dans mon film. C’était quelque chose de très soudain et improvisé.

C.: Etait-ce ton choix de tourner en pellicule ou était-ce le choix de l’INSAS ?
S-A.Y.: J’avais vraiment envie de tourner en pellicule parce que je me disais que c’était un format un peu en voie de disparition, et parce que c’était une chance de pouvoir choisir de tourner ainsi. Comme la genèse du film partait de cette pellicule que j’avais trouvée dans un tiroir et que j’avais fait développer deux ans après, je me suis dit que cela avait un sens et qu’il y aurait un plus beau contraste avec ce format-là. Comme l’action se passait la nuit, j’avais envie, comme pour une image, que la nuit s’imprègne sur la pellicule. Vous me direz qu’on peut très bien avoir la même qualité en vidéo avec une très bonne caméra mais moi, j’avais envie de ne pas pouvoir voir l’image tout de suite, de découvrir les rushes après avoir tourné. Et puis, regarder dans l’œilleton d’une caméra pellicule, ce n’est pas pareil que de regarder sur un écran LCD, parce qu’on filme quelque chose qui ne nous est pas révélé immédiatement, qui nous est révélé plus tard, une fois qu’on est sur la table de montage. J’avais envie de préserver un peu une forme de distance, de retard.

C. : Qu’est-ce qu’Olivier Smolders, que tu remercies au post-générique, t’a apporté ?
S-A.Y.: On a un professeur dans chaque domaine. Olivier Smolders a été mon prof de réalisation. Il a suivi le projet depuis le scénario, et on en a discuté, j’avais un besoin de retour sur l’écriture de mon scénario. Il me posait des questions par rapport à des détails et ça m’a permis d’avancer. Je me posais beaucoup de questions sur la forme que le film allait prendre. En écrivant, c’était une question qui me taraudait parce que habituellement, avec les vidéos que je faisais auparavant, la forme primait presque avant sur le contenu.

C. : Question pré-festival : Et dans mon cœur, j’emporterai est sélectionné à la Cinéfondation qui « soutient la jeune création cinématographique et prépare la relève d’une nouvelle génération de cinéastes ». Comment as-tu réagi en apprenant cette nouvelle ?
S-A.Y.: J’ai été très surprise de cette sélection à Cannes, car j’avais envoyé mon film dans quelques festivals et je ne recevais que des réponses négatives. Du coup, j’étais un peu désespérée. Un jour, j’ai vu « Cinéfondation », je me suis dit que j’allais quand même leur envoyer ma petite cassette et j’ai été très étonnée d’apprendre que le film avait été sélectionné. Je suis contente car quand on fait un film, c’est bien pour qu’il soit montré. Cela permet d’avoir de la distance, de comprendre des choses sur soi et sur ce qu’on vient de faire. En plus, le président du jury de la Cinéfondation est Hou Hsiao Hsien ; j’aime vraiment beaucoup son travail, je me dis qu'il y aura peut-être un petit échange ! J’ai vraiment hâte d’avoir des retours.

Katia Bayer et Jean-Michel Vlaeminckx
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