Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Sur la pointe du coeur de Anne Lévy-Morelle

 Transcender le réel
Son premier long-métrage, le Rêve de Gabriel, a cartonné dans les salles de cinéma, où quasiment personne ne l'attendait. Au départ de la passionnante histoire d'une vie, Anne Lévy-Morelle,qui aime passer de l'autre côté du miroir pour, comme elle le dit elle-même, " voir les choses derrière les choses ", partageait de manière simple et vivante tout un questionnement sur le sens de la vie, la véritable nature humaine et sa place dans l'ordre des choses.
Son nouveau film, Sur la pointe du coeur, pourrait à première vue passer pour l'antithèse du Rêve de Gabriel sous de nombreux aspects formels. Il est aussi urbain que le Rêve... était rural, il se passe à notre porte alors que la Patagonie est à des dizaines de milliers de kilomètres, et, au lieu du destin d'un individu, la cinéaste aborde ici ses réflexions sur base d'un projet beaucoup plus collectif. Mais au fond, Sur la pointe du coeur se situe dans la droite ligne du précédent.
Le film se passe dans l'hôpital Saint-Pierre, à Bruxelles. Comme autant de petites souris attachées aux pas du personnel soignant, Anne Lévy-Morelle et son équipe arpentent le labyrinthe des couloirs, pénètrent dans les grandes salles, nous entraînent dans les multiples recoins et surtout observent, écoutent, enregistrent.
Aux antipodes de l'esprit voyeuriste de certains reportages sensationnalistes, la cinéaste filme avec beaucoup de sensibilité et de pudeur les moments de souffrance et de détresse, cachant autant que possible les visages des patients, et laissant entre eux et nous la distance du recul nécessaire. Elle écoute les membres du personnel parler de leur travail, de ses difficultés, de ses joies et de ses peines. Ce personnel est montré de manière très humaine : disponible, attentionné, prenant le temps. Une vision certes idyllique de la réalité hospitalière, mais une subjectivité qu'on lui pardonnera puisque le coeur du film n'est pas là. L'hôpital est le lieu mais non le sujet qui intéresse Anne Lévy-Morelle. Elle le répète à qui veut l'entendre, Sur la pointe du coeur est un film sur l'art de traverser les murs (pour en savoir plus sur cette notion centrale du film, voyez l'interview de la réalisatrice dans ce numéro).
À certains moments, le film peut paraître proche de l'enquête documentaire, rythmé par les dialogues avec le personnel soignant. Mais plutôt que le quotidien trivial, ce que ces hommes et femmes racontent, c'est ce que représente pour eux ce métier, pourquoi ils le font, comment ils l'aiment, ce qu'ils y trouvent. Et derrière la réalité crue de l'hôpital, on sent que la réalisatrice cherche à nous faire partager autre chose, de l'ordre du sens.
Elle le fait avec un certain lyrisme personnel, illustré par un commentaire en voix off (dit par Marie Trintigant) qui est un peu sa vision, écrite au fur et à mesure de la structuration du film et qui lui sert de liant.
Cette structuration extrêmement forte (en sept portes) est une des caractéristiques remarquables de Sur la pointe du coeur. Le film s'est récrit, reconstruit au montage.
Il ne pouvait d'ailleurs pas en être autrement avec un tel sujet, qui n'a rien de linéaire. C'était d'autant moins évident qu'il était très difficile de dégager un fil conducteur sur lequel on pouvait raccrocher les choses. La réalisatrice et sa monteuse ont abattu en post-production un travail impressionnant de reconstruction, d'organisation des plans (à ce sujet, nous vous renvoyons également à l'interview de la réalisatrice dans le présent numéro). Travail difficile mais nécessaire pour mettre ces réflexions quasi métaphysiques dans une forme qui se veut quand même narrative, avec un parcours structuré à la fois par la juxtaposition et par les interventions de la voix off.
Digression poético-philosophique à forme libre, Sur la pointe du coeur élève encore d'un cran le niveau de réflexion d'Anne Lévy-Morelle, C'est une oeuvre un peu austère, délicate, mais d'une extraordinaire richesse humaine. Il pousse le spectateur à remettre en cause ses croyances, ses ambitions, ses envies. En effet, il n'est jamais trop tôt ni trop tard pour appréhender ce qu'est vraiment sa vie et chercher à traverser les murs.

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