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Sur le tournage d'Alleluia de Fabrice du Welz

Entre la fin de l'été et le début de l'automne, Fabrice du Welz attaquait pour six semaines le tournage de son quatrième long métrage. Depuis Vinyan, et après Colt 45, un gros polar bien noir produit par Thomas Langmann qui devrait bientôt sortir, il revient en Belgique avec un projet à nouveau très personnel, le second volet de ce qu'il désigne comme la trilogie ardennaise initiée par Calvaire. Dans Alléluia, s'il retrouve Laurent Lucas, il développe aussi le personnage de Gloria, cette femme obsédante fantomatique à l'origine des affres des personnages de Calvaire. Adapté d'un fait-divers américain, revisitant The Honeymoon Killers de Leonard Kastle,du Welz construit, à partir du personnage de Gloria interprétée par Lola Duenas, une histoire d'amour tortueuse et obsédante sur fond d'arnaque de jolis cœurs.

Au fin fond de l'Ardenne, dans la forêt profonde et un brouillard qui ne se lève pas...

sur le tournage d'Alleluia de Fabrice du WelzDepuis deux semaines, l'équipe du film a élu domicile dans une grande propriété aux airs de petit château, enclose entre quelques murs, quelques box de chevaux, et un jardin très vaste un peu à l'abandon. Ils sont une trentaine à préparer aujourd'hui le plan-séquence qu'on répète inlassablement, qu'on tourne et qu'on refait. Manu Dacosse, à la caméra, est à la porte de l'écurie, dans la cour de la demeure. « Plus de fumée  », crie du Welz. « C'est la guerre ! Faut que ce soit bien dégueulasse ! »

Bonnet visé sur la tête, tout en noir, il suit la scène sur place, derrière son opérateur qui porte la caméra à l'épaule. Le trajet est long : la caméra fait face à Gloria, qu'interprète Lola Duenas. Elle sort en trombe de l'écurie où elle vient d'enfermer Solange, jouée par Helena Noguerra. Elle repart à l'intérieur de la maison, s'approche d'Eve, la fille de Solange. L'enfant hurle : « Qu'avez-vous fait de ma maman ?! » Laurent Lucas tente de s'interposer, elle crie à son tour. « Pourquoi tu m'aimes pas ? », et l'entraîne dehors, vers l'écurie, saisit une hache sur son passage, balance son amant à travers la porte, dans le noir de la pièce qui se dérobe. C'est tout ce qui se tourne aujourd'hui. Un long plan-séquence dont Fabrice du Welz cherche le rythme, le tempo et pour le moment il dit que c’est un peu trop « scolaire, dans du 1, 2, 3... Faut resserrer le rythme ». Avec beaucoup d'énergie, derrière son chef opérateur, il pousse, encourage, arpente le chemin. À Lola Duenas, il demande d'aller plus vite, à Helena Noguerra, de remuer la porte et de crier. Avec Pili Groya, qui joue Eve, il s'entretient à plusieurs reprises à l'écart, doucement : « C'était super là, mais tu peux y aller plus fort. C'est toi qui donnes le rythme de la scène, tu dois y aller, ne t'interromps pas ». Affectueux avec les comédiens, il les enlace, les embrasse, les cajole. Et les relance. Son énergie crée la tension du travail, de la prise, de la scène. Qui se fait, se refait. Les cris de l'enfant sont terrifiants et glacent le sang. Gloria et Michel hurlent aussi. Peu à peu, la scène prend forme dans ce décor abandonné, étouffé et pesant, celui d'une belle baraque en pleine décrépitude, où les pièces suintent d'humidité, où le jardin est envahi de pneus, de planches. On a vieillit les peintures, arraché les parterres de fleurs, vidé la maison qui sent le bois mouillé. Dans le jardin trône une baignoire à l'abandon.

sur le tournage d'Alleluia de Fabrice du WelzSur la plateau, pas de tensions, la journée est belle, le soleil est radieux, la fin du tournage approche, et tout semble se passer comme sur des roulettes. Décorateurs, maquilleurs, régisseurs, l'équipe est détendue, suit tranquillement le déroulement de la scène. Tous racontent un peu la même chose, que l'aventure était joyeuse, intense et prenante. Si Fabrice du Welz tonne au bout de la énième prise : « Allez ! C'est pas mal ! Là, on commence à travailler ! », personne ne s'en offusque. Tout le monde rigole un peu. Cette énergie qu'il déploie sur le plateau, du Welz semble la communiquer à tous. Une pause, il vient visionner les images au combo, repart de plus belle, il faut mettre la hache ici, qu'elle se décroche facilement. Lola Duenas, elle, est intensément présente dans son personnage. Entre deux prises, elle va respirer un peu plus loin, boire un peu d’eau, s'isoler. Elle ne s'arrête pas vraiment de marcher, comme si cette marche intense était l'espace où elle puise toute son énergie, où peut se jouer la folie qui l'habite. Et la scène est physique, prenante, elle va et vient, doit bousculer l'enfant, hurler son amour, attraper Lucas qu'elle tire à nouveau à l'extérieur. Elle est toujours en mouvement. D'un mouvement terrible, agité, angoissé. Elle joue la fureur. Phili Groya qui joue la petite fille de Solange, entre deux prises où elle hurle à glacer le sang, s'en va tranquillement lire dans son coin, ramasser des feuilles, jouer ici et là. On s'étonne de sa facilité à jouer. Son papa est là et s'étonne aussi en confiant qu'à chaque cri, son cœur se déchire, rien à faire... Il ne s'habitue pas.

sur le tournage d'Alleluia de Fabrice du WelzLaurent Lucas joue Michel, cet amant de Gloria, ce séducteur de femmes seules et isolées, un personnage qu'il découvre au fur et à mesure des scènes : « même si je sais qu'il doit être minable, ça reste dans la tête, mais quand tu le joues, tu découvres à quel point il faut qu'il soit minable et j'avais pas imaginé que ça irait jusque là ! » Et il rit. Il est un peu pâlot et tout gribouillé par les manipulations qu'il subit, s'en amuse : « Oui, la scène est physique, mais c'est exaltant. On tourne le film depuis 6 semaines, mais j'ai l'impression qu'on tourne depuis trois mois tellement ça a été dense et riche ». Heureux d'être de retour en Belgique, à nouveau sur le plateau de Fabrice du Welz ? « Calvaire, ça avait été une aventure fantastique, mais là, c'est encore mieux ! C'est plus riche, à tous les niveaux, il y a plus d'enjeux, de difficultés, c'est plus fouillé au niveau des personnages. Il y a plus de textes et il y a de vraies scènes de comédies. Des scènes gores, des scènes pornos (rires)... Il y a tout ! ». Laurent Lucas rit beaucoup, écoute tout le monde. Sa présence est ouverte et chaleureuse - sauf quand il ne sourit pas. Là, il fait peur, et on croit comprendre pourquoi il joue tant les méchants. Parce qu'il adore ça ! Mais non, pas du tout. D'abord, il n'en a pas fait tant que ça, des méchants, sans doute que ces films-là ont mieux marché et qu'on les retient dans sa filmographie. Et puis, c'est sa tête. Exemple à l'appui : « Ça vient peut être de mes traits. Je n’inspire pas la joie et le bonheur, au naturel ! », et il fait une tête effrayante sans rien faire ! Et s'illumine tout de suite après un éclat de rire. sur le tournage d'Alleluia de Fabrice du WelzAvant d’ajouter que ce sont juste ces personnages complexes et riches qui l'intéressent, comme dans la vie, comme dans l'art. Sur le plateau, il est attentif, en questionnement, il attend les instructions, demande deux ou trois renseignements, qu'on le tire plus énergiquement, sinon, il n'y arrive pas parce qu'il doit porter son propre poids. Il cherche et propose lui aussi des solutions. Ça va vite, tout le monde joue, pense, réfléchit, crée. On recommence la prise. Une fois, deux fois, trois fois. Peu à peu, le rythme du plan semble prendre forme, s'accélérer, se cadencer. Après avoir chercher et modifier quelques angles de la caméra à l'intérieur des pièces, du Welz se concentre surtout sur ses comédiens. Mais il semble partout sur le plateau, en course et en voix, omniprésent, solide, exalté lui aussi d'un puissant désir de cinéma. 

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