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Sur le tournage de Hors les Murs

Voir l'entrevue filmée.

Dans les cimes de l'hôtel Métropole, dans un couloir discret, plusieurs chambres ont été mises à la disposition de visiteurs peu conventionnels. Dans l'une d'elle, le lit a été rabattu, des plastiques de protection collés au sol, une table de régie installée, café, thé, biscuits et chocolats à volonté. Oui, nous sommes bien arrivés sur un plateau de tournage. Petit à petit, l'équipe arrive : la première assistante, comme son titre l'indique, est la première arrivée. L'atmosphère de fin de tournage s'insinuant dans l'équipe, elle prend tout de suite son rôle d’une main ferme. Ce qui nous permet, à nous visiteurs externes, de bénéficier d'un accueil très chaleureux et détendu. Après la mise en place dans une des chambres de l'hôtel, nous laissons la troupe s'éparpiller et profitons des quelques minutes de pause pour rencontrer David Lambert, le réalisateur, et ses comédiens principaux : le jeune Matila Malliarakis (Paulo) et Guillaume Gouix (Ilir). Rencontre des trois, installés sur le bord du lit.

Cinergie : Racontez-nous d'abord l'histoire du film.

David Lambert : C'est une histoire d'amour structurée en trois actes. La rencontre entre Paulo, pianiste à la cinémathèque de Bruxelles, et Ilir, bassiste dans un groupe de rock grunge. Rencontre, passion, fusion et absence brutale suite à une incarcération qui l'est tout autant. C'est une histoire d'amour classique qui se termine par des retrouvailles. C'est une structure proche des Parapluies de Cherbourg.

C. : Et le piano de la cinémathèque, c'est un lien, une alliance entre le cinéma et la musique ?
David :
J'aime beaucoup la musique au cinéma quand elle est incluse dans la narration, elle a alors une vraie portée scénaristique. J'ai toujours aimé filmer les musiciens. J'adore les comédies musicales, mais ce n'est pas du tout ce que je voulais faire. Mais je crois que j’en ferai une, un jour.

C. : Au départ, il y avait le théâtre, puis tu t'es lancé dans l'écriture de scénarios et maintenant, la réalisation.
David : Oui, c'est vrai que je ne suis pas arrivé directement à la réalisation. Mais « réalisateur » est un terme que je n'aime pas, je me vois plus comme un metteur en scène. Je viens du théâtre où j'adorais créer des émotions et gérer des systèmes de signes. J'ai fait la même chose dans mes scénarios, et en fait c'est comme la mise en scène, si ce n'est que cette dernière est moins précise. Au cinéma, le système de signe que je crée me paraît encore plus complexe. Dans un scénario, on doit gérer des mouvements dramatiques de dix secondes en dix secondes, tandis qu'en mise en scène, c'est de seconde en seconde, avec une équipe de trente personnes et surtout avec des acteurs. Pour moi, c'est la continuité d'un travail, je ne me sens pas du tout dans une autre voie. Je fais toujours ce que j'aime de façon plus précise et complexe à la fois. Je n'ai pas l'impression d'avoir changé de carrière.

C. : Comment c'est fait le choix des acteurs ?
David : Par un casting traditionnel. Il se fait que les personnages n'étaient pas vraiment ceux-là à la base. Je les ai rencontrés tous les deux le même jour pour le casting du rôle de Paulo, et j'ai eu énormément de mal à choisir. Finalement, j'ai réécrit le rôle du deuxième personnage qui s'appelait Désiré initialement, et j'ai essayé de créer le couple de l'année. Et ça marche.

C. : Et comment se passe le tournage avec ce « couple de l'année » ?
Guillaume Gouix. : Ça marche très bien ! En plus, on s'est rencontré juste un peu avant le tournage pour se découvrir au fil du tournage, comme dans le scénario. Là, on arrive à la fin, et on commence à bien se connaître. Les liens et la complicité se sont créés en même temps que le tournage avançait.

C. : Et comment se déroule le travail avec David ? Vous aviez des consignes, vous répétiez à l'avance ?
Guillaume : Je parle à sa place, mais je pense qu'il laisse de la place aux acteurs, aux actes artistiques. Ce ne sont pas que des personnes qui prennent leurs places définies par des marques au sol. Il laisse la place à de vraies propositions artistiques de notre part à nous, les comédiens. On cherche et on avance ensemble pour que la scène soit la meilleure possible.
Matila : C'est-à-dire qu'il a une idée très claire de ce qu'il veut. À partir de là, il peut nous laisser faire et ce qui ne rentre pas dans son cadre est retiré.
David : Oui, c'est ça. J'essaye que tout le monde ait un enjeu artistique dans le film. Moi, j'ai le mien et je le partage avec mes comédiens et mon équipe que j'encourage également à avoir un enjeu dans chaque scène. Du coup, j'orchestre un peu tous les enjeux.
Guillaume : J'ai aussi l'impression qu'il a une vision presque « américaine » des comédiens. Souvent, en France (on est tous les deux Français), ça passe par le cerveau, l'intellect et là, c'est très physique. C'est vers ça qu'il veut nous amener.
David : Oui, et vers des actes aussi. Pour moi, un acte vaut plus qu'un dialogue. En fait, le dialogue est aussi un acte.

C. : En lisant le scénario, comment avez-vous réagit ? Qu'est-ce qui vous a plu ?
Matila : Moi, j'ai trouvé ça très drôle. Depuis, ça a beaucoup changé.
Guillaume : Moi, j'avoue que j'ai eu des doutes. C'est un rôle principal, et ça peut faire peur. Ce qui importait plus à mes yeux, c'était le réalisateur et moins le scénario. Et c'est David qui m'a vraiment convaincu.

C. : Mais encore ?
Guillaume : Sa manière de concevoir le cinéma. Un scénario peut être mis en œuvre de façons différentes selon les réalisateurs. C'est ce regard, plus que le scénario en lui-même qui m'a convaincu. En plus, c'étaient des rôles un peu compliqués à jouer. Et on a bien fait de dire oui.

C. : En amenant au cinéma une histoire intime comme celle-ci, est-ce un moyen de se réaliser ?
David : Non pas du tout. Pour moi, le cinéma n'est pas psychanalytique. Sur un tournage, je n'ai que des certitudes. Bien sûr, parfois, je ne sais pas comment les exprimer, mais il n'y a pas de deuils à faire durant la phase de création, etc. J'ai juste l’impression d'avoir entendu énormément de conneries racontées sur plein de sujets. Je ne crois pas qu'avoir vécu des choses puisse intéresser d'autres personnes qui s'y retrouveraient et que cela puisse faire un film. Même par rapport à l'amour, l'incarcération, etc, ce ne sont pas des sujets que j'ai vécus. Je montre juste une facette du monde. Je ne crois pas du tout à l'artiste torturé. La création est un plaisir et doit le rester.

C. : C'est un premier long métrage, en tout cas à la réalisation. Qu'est ce qu'un long métrage par rapport au court qui avait été fait en prévision du long.
David : La préparation du long métrage, je l'ai écrite à 22 ans. Et puis, faire un court ou un long, ce sont presque deux métiers différents. Un long métrage, c'est un vrai marathon, il faut tenir sur la longueur, artistiquement ou au niveau de l'énergie. Il n'y a pas de place au hasard. Pour un court métrage, le processus, la nourriture créative, est plus court et plus facile à gérer. Mais ayant fait du théâtre avant, je conçois plus la réalisation d'un long métrage comme au théâtre. Arriver à avoir assez de matière et d'énergie pour tenir la longueur. Je ne crois pas que faire un ou deux courts métrages prépare au long métrage. Pour moi, cette préparation, c'était le théâtre. Narrativement, c'est presque la même chose. Il faut tenir une heure et demie.

C. : Et ton énergie, tu la trouves auprès de tes comédiens ?
David : Je les vampirise. Non, c'est une énergie collective. Elle se développe lors de la pré-production et de l'écriture. Et puis ce sont des systèmes de relais. J'ai côtoyé plusieurs professionnels qui m’ont redonné de l'énergie. Je viens d'avoir un rendez-vous avec la monteuse qui vient de Montréal, et tout de suite, j'ai senti un regain d'énergie. Ce sont des regards neufs.

C. : Pour l'interview, tu tenais à ce que tes comédiens soient présents. Ça veut dire que tu comptes sur eux pour qu'ils soient les interprètes de ton histoire et qu'ils puissent exprimer ce que tu ressens ?
David : Ce que j'aime avec les comédiens, c'est le partage. Si on les partage à trois, j'ai l'impression qu'on peut les partager avec le spectateur. Chaque fois que je fais une scène, j'attends les émotions, et s'il ne se passe rien dans mon corps on refait les choses. Les comédiens ne sont pas des marionnettes, c'est ça l'enjeu. Sinon je ferai de la littérature. Et puis les propositions des comédiens permettent un renouveau. C'est très riche, c'est la concrétisation de ce qu'on écrit sur le papier. C'est un art vivant. On essaie de ne pas se faire bouffer par la machine cinéma. On reste cohérent.

C. : Le tournage s'est-il fait de manière chronologique ?
David : Quasiment. De la construction du couple jusqu'à la séparation. Les actes étaient dans l'ordre.

C. : Et c'était important pour toi et la relation avec tes comédiens ?
David : C'est important pour la création. Le scénario, ce n'est pas du Shakespeare et on s'en fout. Une fois que l'action est remplie, je privilégie le moment présent plutôt que le scénario. Et comme le tournage se fait dans l'ordre chronologique, on garde nos états émotionnels dans des scènes qui se succèdent. Cela apporte un certain confort.
Guillaume : De plus, en ce qui concerne mon personnage, il y avait des contraintes physiques. Par exemple, ma coupe de cheveux lors des scènes en prison.

C. : Pour en revenir à la responsabilité en tant qu'acteur. Ne se sent-on pas dépassé par la pression des attentes sur ses épaules.
Matila : Parfois, le soir quand on rentre chez soi. Mais c'est tellement détaillé qu'on oublie d'y penser, sauf quand on est seul. On a envie de donner ce que David veut recevoir. Dans le fil du travail, j'oublie. La confiance est établie.
Guillaume : Je crois que j'ai plus confiance en toi que toi-même.
Matila : Guillaume a fait beaucoup de cinéma, moi c'est plutôt le théâtre. Mais je me rends compte que ce n'est pas complètement différent. Et puis, il y a aussi l'équipe technique, la pression n'est pas que sur nous.

C. : Le fait d'avoir plus d'expérience dans le cinéma facilite les choses ?
Guillaume : Ça ne facilite pas le jeu, j'ai juste une vision plus globale de la façon dont un film se fait.

C. : Peux-tu nous indiquer des références cinématographiques qui t’ont marqué et que tu aurais données à tes comédiens pour qu'ils s'en inspirent ?
David : Les Parapluies de Cherbourg, mais pas pour qu'ils s'en inspirent. Je trouve que c'est un film magnifique sur l'absence. C'est un film total, il n'y a pas de plans gratuits, tout est en mouvement.


Propos recueillis par Dimitra Bouras, filmé par Arnaud Crespeigne. Retranscrits par Simon Van Cauteren.

Dimitra Bouras
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