Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Sur le tournage de No Fun de Martine Doyen

If you like Piña Colada

NO FUN, le prochain long-métrage de Martine Doyen, s'annonce plutôt surréaliste et burlesque, mêlant le road movie et la comédie romantique. Cinergie est parti à la rencontre de la réalisatrice et de son actrice principale, Sandrine Blancke, qui interprète une femme cherchant à retrouver le sens de l'humour qu'un accident lui a fait perdre.

C'est sous les néons d'une grande surface à Anderlecht que nous retrouvons l'équipe de NO FUN en plein tournage. Au milieu de ces vastes rayons, deux femmes déguisées en danseuses carnavalesques brésiliennes se déhanchent au son des percussions et des sifflets sous le regard intrigué des badauds. L'une d'elles – celle qui hurle – c'est Sandrine Blancke. Ça sent la piña colada et le pétage de plomb à plein nez. Deux kets qui se faufilent, un pincement de fesses et un ananas qui vole, c'est tout ce que nous vous révélerons de la scène qui se déroule devant nos yeux amusés. De l'autre côté de la caméra, devant son combo et assistée par un directeur de photographie tatillon, se trouve Martine Doyen, attentive. Après Komma, c'est le deuxième long-métrage qu'elle réalise ; un film à petit budget qui laisse peu de temps pour les répétitions et par conséquent demande une capacité d'improvisation et d'adaptation... Rien de tel pour stimuler la création. Ce petit budget a demandé une dizaine de réécritures, auxquelles Laurent Brandebourger a collaboré. « Martine a un talent fou pour réécrire très vite, trouver le cœur des séquences, re-synthétiser et en ressortir le meilleur. Donc ce n'était pas une perte finalement de voir disparaître des séquences qui étaient très belles parce que chaque fois on retouchait à l'essentiel. C'est ce qui se passe sur le tournage aussi, on réduit, mais on prend le meilleur », nous confie Sandrine Blancke, des faux-cils flashis collés sur les paupières.

Très douce – est-ce vraiment la même femme que nous avons entendue hurler plus tôt ? – cette dernière nous parle de son rôle. « Mon personnage est celui de Stella, une femme plutôt joyeuse, qui a un passé de comédienne, de clown, qui prend la vie du bon côté. Assez vite dans l'histoire, il y a un tremblement de terre. Ce tremblement de terre provoque un accident cérébral et elle perd le sens de l'humour, entre autres choses. L'histoire, c'est la reconquête de son rire et du sens de l'humour. Elle va croiser toute une série de personnages dont Frank – interprété par Sam Louwyck – qui a connu cette situation dans le passé. Cette rencontre va le guérir parce que malgré le fait qu'elle ne rit plus, elle continue à faire rire les autres. À partir du moment où elle le guéri, il veut absolument la retrouver, la suivre, pour maintenir son bonheur et son sens de l'humour. » Stella ne rit plus, elle ne pleure plus non plus ; elle devient colérique. Cela permet à son interprète de s'essayer à des humeurs extrêmes, ce que le quotidien ne permet pas. La méthode de travail semble l'enchanter ; en effet, elle permet l'exploration maximale avant de réduire, sans cette peur du ridicule ou du mauvais goût qui tend à figer le jeu.
C'est par l'exploration de l'univers du clown que Sandrine est passée pour se familiariser avec son personnage. Cependant, cet univers est un point de départ, et si l'actrice évoque la découverte du travail de James Thierrée, elle ne prétend pas y faire référence dans son jeu. L'héroïne est un subtil mélange de comique et de dramatique. D'ailleurs, la réalisatrice nous avoue avoir d'abord fait essayer la robe de Stella à une actrice comique, avant de se rendre compte qu'elle allait dans la mauvaise direction et de choisir Sandrine. Pour l'accompagner, la cinéaste a choisi Sam Louwyck car elle estime que les deux acteurs forment un couple de cinéma qui fonctionne bien, lui rappelant ceux des comédies romantiques américaines des années quarante. 

« Le sens de l'humour, c'est aussi la personnalité de quelqu'un. Perdre son sens de l'humour, c'est aussi perdre sa personnalité », estime la réalisatrice. L'héroïne a donc perdu une part d'elle-même. Ça nous rappelle Komma... Bien que l'histoire soit très différente, un élément important subsiste du premier au second film : la perception décalée du réel qu'ont les protagonistes.
Martine Doyen explique : « J'avais envie d'un personnage féminin assez fort comme Mia Farrow, les personnages de Woody Allen. Elles n'ont rien à voir entre elles mais ce sont des personnages féminins marquants. Mia Farrow dans La Rose pourpre du Caire est complètement décalée de la réalité, elle prend ses désirs pour la réalité. La réalité se transforme, pour le spectateur aussi ; c'est assez proche du scénario. Gena Rowlands dans les Cassavetes qui pète un peu les plombs comme Une femme sous influence ; des femmes fortes et solitaires ; Wanda. »

L'idée de scénario lui est venue après avoir regardé une émission de la RTBF, Matière grise, sur les cérébraux lésés, dans laquelle était reporté le cas d'un motard qui avait perdu son sens de l'humour. Elle raconte : « Les neurologues appellent ça le handicap invisible. C'est difficile tant pour les proches que pour la personne qui souffre parce qu'il y a vraiment des changements de personnalité à la clé. Je trouve que c'est un terrain fertile pour écrire des histoires. Il y a le fantasme de pouvoir vivre plusieurs vies à la fois – ce que fait un peu l'acteur, et l'artiste en général – mais là à l'intérieur d'une même personne dans le réel. Je trouvais ça intéressant, en même temps je ne voulais absolument pas faire un film à sujet et le traiter comme le ferait un documentaire autour de la question. Pour moi, ça reste de la fiction, c'est un point de départ pour raconter des choses plus subtiles sur la condition féminine, les relations amoureuses, les rapports hommes/femmes, l'emprisonnement parfois qui se transmet de mère en fille. Mais bon tout ça n'est pas apparent à première vue. »
Parmi les autres personnages du film, on retrouve deux profs de yoga du rire – enfin, la cinéaste, qui a suivi un atelier, corrige : deux ambassadeurs de yoga du rire pour la Belgique. Ils seront interprétés par Abel et Gordon. Leur formation de clowns et de comédiens leur permettra de s'adapter à ce qui s'annonce comme un travail très physique – et puis, on peut le dire, assez comique.

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