Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2015
Mots-clés : tournage,
 

Sur le tournage de "Paris pieds nus" de Abel & Gordon

Après L'Iceberg (2005), Rumba (2008) et La Fée (2011), le duo indissociable Abel/Gordon risque encore de surprendre avec leur dernier long-métrage Lost in Paris (Paris pieds nus). Les deux joyeux compères ont posé leurs valises dans la ville Lumière pour le tournage. Ils figureront aux côtés d'Emmanuelle Riva et de Pierre Richard. Paris pieds nus promet encore de belles pirouettes, de la drôlerie, de la fraîcheur, un peu de "positive attitude". Un petit coup de fouet guilleret qui ne fait pas de tort au cinéma d'aujourd'hui. 

Le scénario, écrit par le duo belgo canadien, met en scène Fiona, une bibliothécaire canadienne appelée à Paris par sa vieille tante de 88 ans, réticente à l'idée d'être internée en maison de retraite. La jeune fille débarque à Paris avec son sac à dos et surprise, la tante n'est pas là. Fiona plonge donc dans cette ville inconnue peuplée d'hurluberlus, comme Dom, un SDF barbu, un peu crade, aux airs de frimeur enquiquineur...

Pourquoi Paris ? Parce que Paris représente cette ville à la fois bruyante, brutale, excitante et cruelle, une ville qui contraste avec la ville canadienne d'origine de Fiona, tranquille et isolée. Parce que c'est aussi à Paris que Dominique et Fiona se sont rencontrés à l'époque, lors de leurs études théâtrales à l'école internationale Jacques Lecoq. Paris, une redécouverte donc pour les deux réalisateur, mais aussi une ville qui offre une richesse visuelle sans précédent qui colle parfaitement à leur langage non verbal.

Se faufilant ci et là dans les rues parisiennes, Dominique et Fiona ont tenté de tourner discrètement dans la grande ville, malgré le sac à dos surmonté du drapeau canadien de Fiona. Spontanéité, vivacité, tels étaient les maîtres-mots des deux réalisateurs qui ont été surpris par la bienveillance et la solidarité des Parisiens lors du tournage. Petite anecdote : alors que Fiona était coincée dans les portillons de la RATP pour une scène, des autochtones l'ont aidée à se tirer de là, étonnement général.

À côté de Paris comme protagoniste, il y a les corps. Ceux de deux acteurs d'une bonne cinquantaine d'années. Peu importe le temps qui passe, Dominique et Fiona en font leur force. "On aime cette recherche de l'imperfection, cet amour pour les failles, pour les rides, les choses boiteuses, il faut qu'on profite de ces moments de la vie où on perd la jeunesse pour gagner une maturité, une fragilité due à l'âge. Il y avait pas mal de cascades dans ce film, et on les a faites."

Fiona Gordon sur le tournage de Paris Pieds nusPour les accompagner dans leurs acrobaties burlesques, Abel et Gordon ont mis le grappin sur Emmanuelle Riva et Pierre Richard. Pour la première, ce fut une évidence. Ils l'avaient contactée un an et demi auparavant et elle avait tout de suite accepté. Une nouvelle fraîcheur pour cette actrice d'un certain âge qui a l'habitude de jouer la mamie ou la vieille bourgeoise. Avant Pierre Richard, c'était Pierre Etaix qui était dans la ligne de mire des deux réalisateurs mais, à cause d'un empêchement de dernière minute, il a été remplacé par le grand blond qui s'est lancé à cœur joie dans l'aventure, surprenant l'assemblée par ses pirouettes endiablées. Un noyau dur entouré par une série de figurants, issus notamment des promotions de l'école de théâtre Jacques Lecoq qui ont participé à de petits stages de sélection. Un savant mélange entre amateurs et professionnels, entre innocence et talent : la clé de la réussite pour les deux clowns réalisateurs.

Abel et Gordon, c'est un monde à part, frais, acidulé, pop, drôle. Avec des films comme Whisky de Pablo Stoll Ward et La Visite de la fanfare d'Eran Kolirin en tête, ils n'ont pas peur d'affirmer un univers à part au sein du cinéma actuel. Cette marginalité peut être difficile à porter, comme un gros nez rouge au milieu du visage, mais les deux camarades n'ont peur de rien. "Tous les réalisateurs ont envie de faire un film, mais les comités de lecture sont submergés de demandes et d'univers improbables. Nous, on est très improbables, on tente de pousser la barrière un peu loin. Pour nous, c'est naturel, venant du théâtre, cette espèce de convention où l'auteur amène son univers, ses couleurs, ses costumes mais c'est parfois plus difficile au cinéma car il y a une grosse habitude de naturalisme. De plus, le burlesque, la poésie comique est difficile à transmettre par écrit. Nos scénarios sont un peu vides, mais il faut qu'ils le soient pour que la poésie puisse s'y engouffrer." Comme le souligne Fiona, "je pense que c'est pour cette raison qu'on ne fait pas de films burlesques. Souvent, on commence avec un scénario burlesque, mais après les lectures, les refus, les nouvelles tentatives, nous on s'adapte aussi au goût du jour, aux scénarios mieux ficelés. Peut-être qu'un jour on pourra faire un film vraiment burlesque... si on a de la chance". Les films de Dominique et Fiona ne sont pas pour tout le monde, mais c'est un peu comme au resto : "On ne veut pas faire une chaîne, on veut faire un petit resto local avec notre bouffe et vient manger qui veut".

Vu la conjoncture actuelle en France en matière de cinéma, de moins en moins de films mais de plus en plus chers, il est parfois difficile de trouver un financement pour ce type de projets non conventionnels. Indépendamment du financement, c'est aussi l'optimisme d'Abel et Gordon qui fait peur. Les comités, habitués à la noirceur, au cynisme, au sarcasme depuis les années 1980, ont peur de la légèreté, parfois synonyme de frivolité et de superficialité. Un film léger ne pourrait-il pas être profond ? Abel répond : "On peut regarder la vie de façon positive, sans enfoncer le clou sur ce qui va mal, ce qui est misérable. On peut aussi traduire ce désespoir en quelque chose de drôle et de léger".

Dominique Abel, sur le tournage de Paris Pieds nusHeureusement que des adjuvants comme Louis Héliot existent pour permettre à des cinéastes décalés de mener à bien leurs projets. Membre du département cinéma au centre Wallonie-Bruxelles à Paris, Louis Héliot et son équipe sont au service des réalisateurs, des producteurs, des acteurs belges. Ils sont aux côtés de Dominique et Fiona (et de Bruno Remy, troisième loustic des premières heures) depuis leurs courts-métrages, comme Walking on the wild side, qui n'ont pas pris une ride. Depuis lors, ce fervent supporter les a toujours accompagnés sur les longs en jouant même le figurant à ses heures. Pour lui, "Abel et Gordon sont presque les seuls à faire un cinéma burlesque physique. Ce sont des comédies graves où l'innocence, la bienveillance envers leurs personnages sont omniprésentes, et c'est ça qui plaît".

Généralement, le département cinéma accompagne les cinéastes dès les prémisses de leurs projets, dès qu'il s'agit de trouver les partenaires. Pour ce film-ci, il a fallu faire des repérages à Paris, des suggestions de lieux pour certaines scènes. Anne Lenoir, la directrice du centre, leur a dit qu'ils étaient à leur entière disposition. Dominique et Fiona sont donc venus répéter pendant un mois et demi, ils ont pris le temps d'organiser les castings pour trouver les figurants. Le matin, ils imaginaient une séquence sur la scène de théâtre du centre et l'après-midi, ils allaient dans le métro pour voir si ça collait.

Abel et Gordon sur le tournage de Paris Pieds nusD'après Louis Héliot, le cinéma belge a toujours un a priori favorable en France, il suffit de noter les festivals français qui mettent à l'honneur le cinéma national, comme celui du Film Francophone d'Angoulême dont la rétrospective est consacrée au cinéma belge : 14 longs-métrages présentés en 35 mm. Mais, malgré le succès, il est difficile de trouver un distributeur français depuis 4-5 ans. Le marché français est d'abord pour les Français, ensuite pour les autres. Mais, même au sein du marché français, ce n'est pas facile car il y a trop de films qui sont produits par an. On est heureux de constater qu'il ne faut pas généraliser et que des projets comme Paris pieds nus voient encore le jour actuellement grâce notamment au soutien de personnes qui ne sont guère effrayées par la différence ni par la prise de risque. 

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