Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Septembre 2017
 

Sur le tournage de Patser de Bilall Fallah et Adil El Arbi

Bilall Fallah et Adil El Arbi tournaient cet été leur troisième long-métrage Patser à Bruxelles et Anvers, avant d'aller filmer quelques plans à Tanger et Amsterdam. Une histoire de petites frappes qui, voulant voler trop haut, marchent sur les pieds de plus puissants qu'eux. Un film de genre, façon Scorsese, comme ils les aiment. Rencontre sur un plateau où l'on frôle les 50 degrés et où ça tourne, vite fait, bien fait. Et avec le sourire en plus !

Mi juillet. Le soleil cogne sur toute la Belgique. À Anvers, alors que la chaleur est accablante, le nouveau palais de justice trône, au bout d'une majestueuse avenue. Tout en verre, lumineux, et transparent, il réalise presque le panopticon imaginé pour les prisons par Jeremy Bentham à la fin du 18e. Un endroit où la transparence règne, sans mur ni cloison, que le regard pourrait appréhender dans son entièreté. Et là dedans, ça chauffe encore plus. L'effet est proche de la torture. Mais une trentaine de personne s'agitent en tous sens, plutôt tranquillement, en s’épongeant le front et en s’échangeant des bouteilles d'eau.

Sur le tournage de  Patser  de Bilall Fallah et Adil El ArbiToute l'équipe de Patser, le troisième long-métrage de Bilall Fallah et Adil El Arbi est plutôt jeune, et détendue. Et tandis qu'on installe ici une steadycam, là quelques spots très puissants, histoire d'avoir un peu plus de chaleur, le duo surdoué du cinéma belge échange des sourires tout en surveillant le plateau, donnant des interviews, discutant avec l'assistant réalisateur, Bart Van Dael, qui fait office de cerbère. De retour de Los Angeles, où les projets s'accumulent après la réalisation de deux épisodes de la série Snowfall, ils ont bien eu le temps de s'habituer à la chaleur. Et s'ils vivent maintenant la plupart du temps là-bas, ils n'y resteront pas, disent-ils en riant : « Parce que c'est mauvais pour la tête ». En jeans et en baskets, Bilall, la casquette vissée sur la tête, Adil avec un tee-shirt qui proclame « I'm muslim don't panic ! », semblent tranquilles. Bilall s'est cassé un doigt, à présent entouré d'un bandage. C'est le majeur, et ça l'amuse beaucoup d'envoyer ici ou là quelques doigts d'honneur. L'équipe travaille vite et bien. Ils se permettent même de finir plus tôt que le prévoit le planning. Et en effet, en une grosse demi-heure, le plateau est prêt.

La scène qui se joue ici est une conférence de presse. Sur la longue table dressée au milieu du palais de justice, trônent de gros paquets entourés d'aluminium et des micros pour la conférence de presse. Des avocats, transpirant sous leur robe noire, vont et viennent dans la profondeur de champ. Les comédiens sont prêts. Nabil Mallat, qui jouait déjà dans Image, interprète cette fois un policier dans une histoire de guerre des gangs. C'est lui qui vient de faire cette belle prise et doit s'en expliquer. La caméra tourne, sous la houlette de Robrecht Heyvaert. S'il fait figure de petit nouveau dans la cour des chefs opérateurs belges ultra talentueux (Christophe Beaucarne, Benoît Debie, Manu Dacosse, Rémon Fromont, Nicolas Karakatsanis, il y en a quelques-uns !), il a déjà prouvé son talent sur les deux précédents films du duo, sur D'Ardennen de Robin Pront et sur le dernier film de Nabil Ben Yadir, Dode Hoek. En travelling latéral, la caméra suit les hommes qui passent devant le micro pour finir sur le visage de Nabil Mallat, silencieux, stoïque, impénétrable. Une fois, deux fois, trois fois... La prise est interrompue. Heyvaert et les deux réalisateurs se concertent. Deux comédiens échangent leur place. Puis c'est reparti. Bilall et Adil suivent chaque prise depuis leur combo respectif, casque sur les oreilles. De temps en temps, ils échangent quelques mots. Derrière eux, l'équipe s’agglutine pour voir les images et ce plan final sur le visage de Nabil.

Avec gentillesse et disponibilité (quand bien même l'assistant réalisateur nous jette des regards noirs et que ça s'active à qui mieux mieux tout autour), les cinéastes s'assoient un peu à l'écart pour nous livrer quelques mots sur le film. Discret, doux, Bilall sourit, rit, termine les phrases d'Adil. Mais de toutes évidences, dans le duo, c'est Adil, décontracté, qui « communique ». Alors quand on leur demande un petit pitch, il se lance, droit au but, énergique et affable.

Sur le tournage de  Patser  de Bilall Fallah et Adil El ArbiCinergie : Comment résumeriez-vous votre nouveau projet ?
Adil El Arbi : Patser, qu'on appelle Gansta, pour le titre international, parle de quatre jeunes, des potes, qui vivent depuis toujours dans le même quartier et qui ont l'idée lumineuse de pratiquement voler des kilos de cocaïne à la mafia colombienne. Et puis, ça part en couille ! (rires)

C. : Qu'est-ce que signifie « Patser » exactement ?
A.E.A. : En fait, ça veut dire « frimeur », c'est le mec qui se la pète...
Bilall Fallah : Qui a une grosse bagnole, qui montre qu'il a tout l'argent du monde...

C. : C’est plutôt un Scarface anversois ou une version des Barons à la sauce américaine ?
A.E.A. : C'est un mélange, un peu des deux, un peu tout ça... Nous avons pris sept films comme référence. Scarface n'est pas dedans, mais il y a Les Affranchis. Et puis La Cité des Dieux, Les Barons oui. Nabil Ben Yadir est le coproducteur du film et aussi l'un des scénaristes.
B.F: C'est notre grand frère. Il est toujours là.

C. : Mais à sa différence, votre prédilection, c'est le cinéma de genre, non ?
A.E.A. : On a grandi avec les films de Scorsese, comme Scarface, les films de Spike Lee... On a toujours voulu faire des films comme ça. En Belgique, ça ne se fait pas souvent. Alors, on s'est dit que si nous devions tourner encore un film ici, nous ferions le film que nous avions envie de voir au cinéma.

C. : Image et Black aussi étaient des films que vous aviez envie de voir au cinéma ?
A.E.A : Oui, mais c'était un peu différent. Pour Image, nous n'avions pas de tunes (rires). Ça a couté 120.000 balles ce truc ! Et puis, nous voulions faire un pamphlet, raconter quelque chose sur l'état des médias en Belgique et la manière dont on parle des quartiers. Black, c'était une histoire...
B.F. : C'était une histoire d'amour. Et une histoire très très dure. Dans Patser, il y a plus d'humour, plus de comédie.

C. : Ce n'est pas à nouveau un film noir ?
A.E.A. : C'est à dire que Paster parle du monde de la drogue, des gangsters, du banditisme, donc il reste cette dureté qu'il y avait aussi dans Black et dans Image mais il y a beaucoup plus d'espoir. On pourrait dire que c'est un mélange entre Black et Les Barons.

C. : Mais vos films, pour l'instant, se terminent toujours mal.
A.E.A & B.F. : (en choeur) : Ben ça dépend ! (rires)
A.E.A. : Nous ne sommes pas des pessimistes, mais...
B.F. : Quand ça part en couille, ça part en couille grave !
A.E.A. : Mais c'est vrai, nous aimons bien cette atmosphère un peu fataliste, ce qui permet de tourner des scènes pleines de tension et de sentir que quelque chose de tragique va arriver. Est-ce que ça sera le cas dans ce film ? Ah... Il faut que ça reste une surprise pour le spectateur !

Sur le tournage de  Patser  de Bilall Fallah et Adil El ArbiC. : Vos deux films précédents construisaient des personnages de femmes très fortes. Est-ce qu'il y a dans Paster à nouveau une héroïne ?
B.F. : Oui, il y a aussi un personnage féminin très fort, l'un de ces quatre jeunes et sans doute le plus dur de la bande.
A.E.A. : Ils ont tous un peu peur d'elle et lui témoignent beaucoup de respect. Ce n'est pas vraiment un chef car ils sont tous au même niveau mais tous la craignent. On trouvait cela très important que dans cet univers des quartiers, il y ait ce personnage féminin, un peu au-dessus de la mêlée et qu'on puisse filmer ce point de vue-là. On aime bien prendre des personnages assez loin de nous. Et puis s'il n'y a pas de femme, il va y avoir trop de testostérone dans tout le film (rire).Bon, ça n'est pas très original non plus, on a beaucoup vu ça au cinéma...
B.F. : Les histoires que nous racontons se passent dans des mondes machos. Le point de vue des femmes devient alors très important.

C. : Vous tournez une scène importante aujourd'hui ?
A.E.A. : Toutes les scènes sont importantes, mais celle-là l'est particulièrement parce qu'on va savoir si la police a réussi à chopper les méchants, s'ils ont réussi à prendre la bonne drogue ou la mauvaise drogue (rires).

C. : Oh la la ! On dirait que votre scénario est plein de rebondissements !
A.E.A. : Oui ! Et dans le montage, on va encore s'amuser parce que tout est mélangé. C'est vraiment un polar en fait, mais c'est aussi une comédie. Cela dit, le film a beaucoup évolué. On a commencé à l'écrire avant de tourner Black, on venait juste de tourner Image. Et nous savions que Black allait être un film très dur. Alors nous avons eu envie d'écrire un film pour nous amuser. Mais petit à petit, le film a changé. Et même s'il sera sans doute plus commercial que les deux autres, il raconte tout de même quelque chose de profond sur cette ville, ce milieu de la drogue à Anvers, des relations entre les quartiers, et le destin de ces jeunes d'une certaine origine qui vont vendre de la cocaïne à des quartiers beaucoup plus riches, à des gens qui sont pratiquement tous des Belges de souche. À nouveau, les rapports de force s’inversent et les plus violents ne sont pas là où on les attend. Patser raconte des rapports qu'on n’a encore pas beaucoup vus au cinéma, je crois, des choses sur la Belgique d’aujourd'hui.

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