Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juin 2008

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06/06/2008
 

Sur le tournage des Barons de Nabil Ben Yadir

Les joyeux lurons

Place Flagey, affalées entre filles à la terrasse du Belga entre deux articles et quelques verres, voilà que par un hasard, comme tous les hasards, inattendu, Nabil Ben Yadir, le réalisateur des Barons, et Nader Boussandel, le comédien principal du film, déambulaient à leur tour au sortir d’une journée de tournage, et passaient par là. Quelques jours plus tôt, nous étions sur le plateau de ce premier long métrage à Forest, dans une rue derrière la place Albert, petite rue populaire pleine de bruits et de badauds, d’habitants sur le pas de leur porte et de gamins sur le pavé, de camions et de câbles, de comédiens, figurants, décorateurs et autres électriciens…. Alors  on se reconnaît, on se salue, on papote, on s’invite à partager quelques bières… 

En aparté… donc.

scène du tournage des Barons de Nabil Ben Yadir

Nader Boussandel arrive de Paris où il mène, venu du théâtre, sa carrière désormais entre télévision et cinéma tout en souhaitant trouver un metteur en scène et une salle pour une pièce qu’il vient d’écrire, et nous débattons des films de Sacha Guitry, de la diction des comédiens, de la facture entre comédiens de cinéma et comédiens de théâtre, de Jean Piat et de Denis Podalydès. En pleine découverte de Bruxelles, il se met à déguster avec délices une lourde Duvel. Un autre débat fait alors rage à notre table, entre le Pastis et la Duvel, à savoir lequel est le plus lourd et le plus alcoolisé.  Nabil, lui, reste à l’eau. Demain est une grosse journée avec beaucoup de figurants.
Car Les Barons est un film choral, presque un film de quartier, en quelque sorte un film de famille « élargie » où les figurants y sont toujours nombreux et « ce n’est pas toujours facile ». Ils entament la troisième semaine de tournage, il en reste cinq. Edouard Baer arrive demain et c’est un très joyeux luron, semble-t-il. On se prépare donc psychologiquement à de longues journées de travail et aux longues nuits bruxelloises qui vont suivre. Mais comment Edouard Baer est-il arrivé dans le casting ? Nader, qui a travaillé avec lui sur le Grand Mezze avant de jouer dans son long métrage Akoibon, l’a embarqué chez Les Barons. Et qui, mieux qu’Edouard Baer, trublion désenchanté et enchanteur, pouvait interpréter le patron du cabaret dans lequel Nader-Hassan rêve de jouer ses spectacles ? D’autant qu’Edouard Baer, habitué du Festival de Namur et des fiestas poelvoordiennes connaît bien la Belgique et ses folles nuitées. Le voilà qui, ni une ni deux, accepte de tourner dans le film, « génial non ? Et pour rien, en plus !» admire Nabil ! Il y a ainsi, au casting plutôt hétéroclite et hâbleur des Barons, de jeunes comédiens (diennes) français et belges qui se confirment ou sont déjà confirmés, et de vieux routards comme le grand Fellag ou le tout aussi grand Jan Decleir. Tous ont arpenté les planches, tous, viennent, peu ou prou du théâtre, du spectacle vivant, du one man show…  Et Nabil regarde sa montre et se fait la réflexion qu’Amelle Chahbi, dont Hassan-Nader est épris dans Les Barons, est en train de monter sur les planches du Jamel Comedy Club.
Histoire de famille
scène de tournage des Barons de Nabil Ben YadirQuand un match nul Pastis-Duvel est finalement prononcé, et que la petite pluie fine si typiquement belge se met à tomber, c’est finalement autour d’une pizza, dont Nader ne se lasse pas mais que Nabil ne peut plus voir en peinture – mais il cède à la pression collective -, que nous entamons une discussion sur le cinéma belge, Le Huitième jour, le film qui, jusqu’à présent, a le plus marqué Nabil, et quelques autres récents longs métrages. Eldorado, par exemple, qu’ils n’ont pas encore vu. Bouli Lanners est venu sur le tournage la veille à Ostende. Mais que faisaient-ils à Ostende ? « On a tourné une super belle scène sur la plage, Hassan vient d’échapper au mariage et vient faire la fête.
On a mis un banc typiquement bruxellois sur la plage où il n’y avait rien. C’était vachement beau !», s’enthousiasme  Nabil. Sur le tournage des
Barons quelques jours plus tôt, c’était Taylan Barman, le réalisateur de 9 mm qui passait par là parce que « Nabil est un ami ». Ils se sont connus gosses. Dans Au-delà de Gibraltar le film de Mourad Boucif et Taylan Barman, Nabil jouait un rôle et s’occupait de la chorégraphie des soldats. De 9 mm, on retrouve aussi le premier assistant réalisateur, Nicolas Oliveiro, et la scripte, Julie Ghesquière. Avec son talkie, Nicolas, toujours aussi énergique, va et vient, annonce la prise, fait les gros yeux quand un passant traverse le champ et, potache, s’amuse toujours autant, entre deux scènes. Julie, elle aussi sourit, mais, calme, concentrée, elle travaille au combo enfoui un peu plus loin dans la rue sous une lourde toile noire qui préserve l’écran des reflets du soleil. Trois silhouettes s’entassent sous le tissu : celle de Taylan, celle de Julie et son cahier plein d’annotations, et celle de Sébastien Delloye, le producteur de passage sur le tournage. Nabil, lui, va et vient entre le plateau, le combo, ses assistants, ses comédiens, avec une énergie qu’on dirait inépuisable. Et tandis que Nicolas réclame le silence sur le plateau, c’est sa voix, en pleine séance de vannes avec son producteur qui résonne sur le plateau. Et puis, il tonne depuis son combo : « Coupez ! Excellent ! Elle déchire ! Elle est énorme ! » Fellag vient voir sur le combo ce que la prise a donné : « Juste pour savoir deux secondes ce que je peux faire de plus ». RG, comme « renseignements généraux » est le personnage du film qui sait tout. Sébastien Delloye l’appelle « l’œil de Moscou » : « Il sait tout et on ne sait absolument pas comment ». Vêtu d’un pantalon de velours côtelé, d’un gilet de laine jaune orangé à gros points et gros boutons, d’un petit chapeau gris, Fellag-RG a l’œil qui pétille en effet, la tête digne d’une statue grecque et un air de conspirateur hautain quand il trimballe un minuscule petit chien entre ses bras et s’éloigne, telle une Majesté incomprise, de l’épicerie où la scène se tournait. « Quand Fellag faisait ses spectacles au Passage 44, je rentrais par derrière, par une sortie de secours que l’on peut ouvrir par l’extérieur et que je conseille aux gens qui veulent voir des spectacles à l’œil. Bon je me suis fait viré deux fois mais maintenant, il est dans mon film » raconte Nabil qui continue « Mon père va peut-être me prendre au sérieux parce que Fellag joue dans mon film ! »

Autour de Lucien, le patron de cette épicerie, c’est Lucien, qu’interprète Jan Decleir, et pour qui Nabil est aussi rempli d’admiration. L’un des quatre barons travaille dans cette véritable petite épicerie de quartier, dernier commerce de proximité que Lucien se refuse à vendre, nous explique Mohammed Ayada, le décorateur du film sur le tournage. Il nous montre les photos du lieu avant son passage. Et on avoue qu’on est pris ! On y croyait totalement à « Alimentation Lucien », nous ! Et même, puisqu’on vit dans le quartier, on se demandait pourquoi on ne l’avait jamais remarquée, cette petite épicerie vert pâle écaillé, avec ses étals de légumes colorés et ses auvents de tissu jaune et marron élimé, typiquement années septante ? Pfu ! C’est qu’elle n’existait pas, tout simplement ! C’était un ancien café relooké pour les besoins du film. Nader Boussandel et Fellag se tiennent sur le pas de la porte, et suivent du regard Sami qui sort de l’épicerie.
scène de tournage des Barons avec l'acteur Fellag

Sami, un beau jeune homme à qui la réussite semble avoir souri est, pour le coup, un véritable baron contemporain : costume noir à fines rayures blanches, lunettes de soleil et BMW luisante. Il quitte la petite boutique, s’engouffre élégamment dans sa voiture et démarre en trombe. Porté par le chef opérateur Danny Eslen (à qui l’on doit, entre autres, la très belle photographie du Vendredi d’Yvan Lemoine ou les cadrages efficaces de De Zaak Alzheimer d’Eric Van Looy) la caméra, en gros plan, saisit leurs regards, ébahis pour le premier, suspicieux pour le second. Franck, le personnage de Julien Courbey, se précipite pour faire remarquer qu’il a la même BMW qu’eux. « Oui, mais lui, il l’a acheté tout seul », cingle Fellag - la leur, ils s’y sont mis à huit. Et il s’en va sur un « Arrivederci » hautain et Franck de s’interroger : « C’est du kurde ? » Julien Courbey résume Franck, son personnage, en un mot « un abruti. Il aimerait bien être un baron, mais il ne l’est pas tout à fait ! » Julien Courbey, qui n’a rien à voir avec son homonyme présentateur de télé, si on n’a pas vu Il était une fois dans l’Oued, Chouchou ou Le ciel, les oiseaux et ta mère, on l’aura certainement vu à la télévision et plus loin, dans cette fameuse publicité qui fit la fortune d’un yaourt à boire parfumé (bip !). À  quatre, cinq, six reprises, il est venu dire sa phrase devant la caméra. Champ d’abord. Puis contre champ ensuite. Toujours avec la même nonchalance décontractée, tranquille. Et puis s’il a fini sa journée, il reste là à discuter avec nous de sa passion pour le cinéma italien,  de son ras-le-bol du cinéma français qu’il trouve aujourd’hui toujours le même, sans originalité, bouffé par son histoire, de son amour pour le cinéma de genre. Il était déjà venu en Belgique tourner une série télé. Et un projet « hardcore freudien » avec deux réalisateurs complètement allumés au BIFF cette année, un film écrit, tourné, monté au jour le jour. Et puis, le voilà qui repart discuter plus loin avec quelques habitants du quartier qui, semble-t-il, viennent prendre l’air ici, pendant quelques heures, se divertir du tournage. Mais Danny Eslen a un doute, se demande si les regards sont raccords justement, part vérifier au combo, revient, redirige les regards et on relance la scène. Il faut synchroniser le départ, arrêter les passants qui traversent la rue dans le champ de la caméra juste à ce moment-là et faire taire tout le monde. Si l’équipe se compose de 25 personnes, « il y a toujours beaucoup de monde sur ce tournage ! » nous dit Sébastien Delloye. Et c’est vrai, tout le monde passe, tout le monde reste, s’assoit et papote. Le film recrée sa propre vie de quartier. 

Une émancipation

quelques acteurs du film Les BaronsMourade Zeguendi, comédien belge qui lui aussi joue et écrit pour le théâtre, qu’on a pu voir dans DikkenekeTaxi 4 et tout récemment JCVD, interprète le rôle de Mounir, le meilleur ami d’Hassan, le moins drôle de la bande. Assis de l’autre côté de la rue, il observe la scène. Ce rôle lui parle beaucoup, un vrai rôle de composition parce que Les Barons raconte leurs vies, vraiment, celles des quartiers d’où ils viennent, tous, plus ou moins. Mais Mounir prend très au sérieux son rôle de Baron : « Pour lui, ce n’est pas du tout un jeu. Il est le plus hargneux, le plus résigné. » On imagine qu’un clash se prépare.  Sur le plateau du tournage, nous n’avions pas pu soutirer quelques mots à Nader Boussandel. La journée avait été longue, les champs et contre champ nombreux et il n’avait pas cessé un instant de tourner. De toutes les scènes ou presque, le comédien est celui par qui le film se construit, d’où les points de vue naissent et par où les relations se font jour. Nous fumons une cigarette sur le pas de la pizzeria et reparlons de son rôle. Il a, pour ces barons, cette formule magnifique : des « traîne-savates », plus ou moins désenchantés qui ne rêvent même plus de s’évader.
Dandy à leur tour, ils naviguent dans leur quartier comme les capitaines d’un bateau déjà perclus de trous et pratiquent la nonchalance comme suprême élégance… « Mais Hassan rêve de monter sur les planches. Il n’ose pas trop l’avouer à ses amis, ce qui signifierait qu’il abandonne cet esprit, cet état d’âme qu’ils partagent, qu’il le remet en question Et puis il est amoureux de la sœur de son meilleur ami » Et comme le dit le dossier de presse : « Pas de bol : on touche pas à la sœur d’un pote ; la sœur d’un pote, c’est comme un pote, mais avec des cheveux longs ». Mais « Peu à peu, il va aller vers ses rêves. » C’est l’histoire d’un affranchissement, Les Barons ? « D’un affranchissement ? » Il jette sa cigarette. Un temps. « Oui, d’un affranchissement. »
Après nos pizzas et nos bières, nos discussions sur le cinéma belge, le théâtre, les parallèles entre Les Barons et Le Pigeon de Mario Monicelli, il faut bien aller travailler et écrire cet article. Nader s’amuse et m’imagine tentant désespérément, en raison d’un équilibre précaire alcoolisé, de trouver les touches du clavier. Nabil, lui, pense à la scène de demain, qu’on tourne à la Doudingue, la fameuse discothèque où il a toujours rêvé d’entrer... Encore une fois, avec beaucoup d'autodérision, il se réjouit de pouvoir enfin être dans la place. On se moque à notre tour : il n’est pas dit qu’une fois la scène tournée, il puisse entrer ! Il s’imagine de nouveau expulser par de gros videurs musclés et s’exclame : « Je n’ai jamais su si les videurs avaient un dos. Je les ai toujours vus de face. Ces gars n’ont qu’une dimension !» Le revoilà en pleine forme, prêt à replonger avec délices dans le bain du tournage.

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