Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Sur les cendres du vieux monde de Laurent Hasse

Le monde du travail, c'est la guerre !
Si d'aucun nourrissait encore quelques doutes sur la marche catastrophique du monde du travail, le film de Laurent Hasse, Sur les ruines du vieux monde, est là pour leur faire un sort : ça va mal, très mal et c'est pas près de s'arrêter.
Laurent Hasse est originaire de la vallée de la Fench, nord-ouest de la France, sidérurgie lorraine, mines et traditions ouvrières. Son lycée terminé, il a quitté sa région pour s'en aller étudier le cinéma et quelques dix ans plus tard, c'est en cinéaste qu'il revient avec ce projet de faire le point, de risquer un bilan entre démarche anthropologique et approche personnelle : que sont ma famille, mes copains et ma région devenus.
Film à la première personne, Sur les cendres du vieux monde raconte avec beaucoup de sincérité cette année de retrouvailles et nous soumet à la radiographie d'une véritable faillite, celle d'un univers construit sur le travail et tout entier compris dans ses valeurs et ses combats. Faillite, car de travail il n'y en a plus ou de façon intérimaire, délocalisé, soumis aux exigences d'intérimaires qui ne sont même plus des patrons. Ce qui faisait la force des organisations ouvrières, ce qui animait leurs luttes et leurs pertinences a vécu comme a vécu la noblesse du travail pour tous et la structure manichéenne des classes sociales. Aujourd'hui que le travail fait défaut, l'inhumaine machine à faire du profit s'épanouit hors de la seule sphère de la production et la loi de l'argent pour l'argent contamine et organise tous les moments de la vie quotidienne. Disparus alors l'engagement, la solidarité, la communauté du travail. A leur place périclitent des vies solitaires, cloisonnées, en plein naufrage permanent et qui parfois se souviennent et se cramponnent à cette époque révolue où travailler avait un sens même si c'était celui de l'exploitation.
A suivre Laurent Hasse dans son enquête affective, on le devine occupé de cette idée, presque d'une idéologie, celle d'une gauche à visage humain qu'il tente de retrouver dans les ruines de ce monde vieux et qui n'en finit pas de s'écrouler. On sent dans la belle naïveté de ses questions et dans l'émotion de son commentaire qu'il ne trouve pas ce qu'il était venu chercher. Et les témoignages qu'il recueille et les rencontres qu'il enregistre lui échappent, dérivent vers des préoccupations et des conflits qui sont loin de confirmer la quête qu'il poursuit malgré tout.
Ce qui fait la qualité de son film, sa part de réelle vérité, tient dans ce que Laurent Hasse a mis cette inadéquation au centre de son film. Loin de maquiller, de faire comme si, il monte son film en s'intéressant plus à ce qui se devine dans le hors champ de ses rencontres. Loin de jouer à ce tribunal du jugement sur lequel bien des documentaires s'organisent, cette sorte de « prise d'otage » de la parole de l'autre au profit d'un sens préexistant à l'aventure du film, Laurent Hasse donne toute son importance aux hasards, à cet aléatoire d'un tournage qui progressivement oublie son objet pour ne s'intéresser qu'aux instants de sa marche.
Et le résultat est saisissant dans son pessimisme fondamental qui met face à face deux manifestations d'une même impuissance à changer : celle de ces hommes et de ces femmes qui vivent la fin de la sidérurgie lorraine sans trouver de solutions à leurs problèmes hors de cette liquidation et celle de Laurent Hasse qui de par sa position s'empêche de proposer quelques échappatoires.
Film sur l'aliénation sociale et son tragique enfermement, Sur les ruines du vieux monde laisse pourtant poindre une vague lueur au-delà de son constat de phase terminale. Au cours d'une discussion dans une cité ouvrière, l'un de ses copains d'enfance lui dit que le monde du travail, c'est la guerre et que cela le mine. Et d'entendre qu'une guerre est perdue d'avance quand elle reste sur le terrain de l'ennemi, que c'est dans la rupture volontaire avec le monde du travail qu'un avenir se dévoile. Et de penser qu'il est grand temps d'aller planter les caméras là où justement certains expérimentent d'autres valeurs de vie, étrangères à tout culpabilité de ne plus être au service du labeur et de la sueur.

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