Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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mars 2010
09/03/2010
 

Taxandria de Raoul Servais

La cité exhumée
En 1994, le premier long métrage de Raoul Servais, Taxandria, est accueilli assez froidement par le public et la critique. L’attente était grande, trop grande peut-être… Le cinéaste, Henri Storck, grand admirateur de l’œuvre de Servais pressent que ce film « est sorti trop tôt » et qu’il faudra attendre pour qu’il puisse trouver son public. Il avait raison. Plus de quinze années se sont écoulées avant que ne sorte enfin, en DVD, le premier et seul long métrage de celui que l’on surnomme le magicien d’Ostende.

Taxandria de Raoul ServaisIl y a des films qui ont de drôles de vie et qui marquent, à jamais, ceux qui se sont battus pour voir réaliser un rêve. Le cinéma est une aventure collective qui, parfois, nécessite beaucoup de moyens, beaucoup d’énergie qui ne vont pas toujours dans le même sens. Raoul Servais l’avoue lui-même, Taxandria est la chose la plus difficile qu’il ait eu à faire de sa vie. Et des choses, pourtant, il en a fait, de belles, fortes, poétiques.
Il a plus de 60 ans déjà lorsqu’il tourne son premier long métrage et aucune preuve à donner de son talent depuis bien longtemps. Derrière lui, plus de dix courts d’animation primés dans les festivals du monde entier, la Palme d’Or pour Harpya erre sur sa table à dessin. Son expérience et sa reconnaissance suffisent à obtenir la confiance de différents producteurs, prêts à le soutenir. Seulement voilà, Raoul Servais n’est pas un faiseur, encore moins un homme d’affaire, Servais est un poète dont l’imaginaire a besoin de s’exprimer en toute liberté, sans contrainte de temps ou d’argent. Ce n’est certainement pas un hasard si, tout au long de sa carrière, il a choisi le format court, format qui lui permet d’écrire, de réaliser, d’animer et de produire tout à la fois, dans une complète autonomie, format qu’il retrouvera juste après pour ne plus jamais l’abandonner. Taxandria n’est pas le film dont il avait rêvé, et le pays de l’éternel présent est une contrée que le réalisateur n’a plus visitée depuis sa sortie, il y a de cela 16 ans…sauf en rêves, peut-être.
Son film pourtant nous plonge au cœur des thèmes narratifs et visuels chers au réalisateur. Conte initiatique et fable onirique et politique, Taxandria opère d’incessants va-et-vient entre fiction classique et film d'animation.

Dans le monde réel, un jeune prince et son précepteur s’isolent au bord de la mer pour que l’enfant prépare ses examens. Près de leur hôtel, un étrange phare attire immédiatement l’attention du garçon qui va faire la connaissance de son gardien, Karol, un personnage énigmatique qui lui ouvre les portes d’un monde insoupçonné. La lumière du phare joue ici comme une lanterne magique, donnant accès au royaume fantastique de Taxandria et à l'épopée d'Aimé et Ailée, deux adolescents en quête de liberté.

Taxandria de Raoul ServaisCréée par François Schuiten, l’architecture de la cité s’impose comme un corps vivant, un véritable personnage qui charrie avec lui toute une mémoire politique, sociale et culturelle. Composée de vestiges monumentaux et fantasmagoriques, la ville, avec son esthétique du délabrement, nous fait entrer de plain-pied dans une dystopie, un monde totalitaire, rectiligne et anguleux. D’une beauté inhumaine, les temples grecs côtoient les bicoques de guingois, les colonnes et les tours s’élancent à perte de vue, les palais futuristes surplombent les marécages, créant un univers dans l’univers dont il semble impossible d’échapper. Face à ces perspectives vertigineuses, l’homme n’est qu’un minuscule fantoche, une partie négligeable écrasée par le gigantisme.
Les corps se meuvent d’ailleurs comme des mécaniques, gestes répétitifs et identiques qui disent toute la vacuité de l’existence et la perte d’individualité. Quant à la femme, elle est ici réduite à son rôle de procréatrice, privée de tous ses droits. Si d'aucuns ont interprété Harpya comme une fable misogyne, Taxandria contredit le propos puisque c'est bien le personnage féminin, Ailée, au nom prédestiné, qui incarne ici la véritable figure de la résistance, l'authentique instigatrice de la prise de conscience d'Aimé.
À Taxandria, seul le groupe compte, moutons parmi les moutons, ils obéissent aux lois d’un dictateur qui n’est, lui-même, qu’une marionnette articulée. Les forces de l’ordre, armée de pacotille affublée de chapeaux en forme d’aubergines, effectuent ensemble les mêmes gestes stylisés qui donnent lieu à des scènes burlesques et cocasses. On y retrouve un peu les légions noires venus voler les couleurs de Chromophobia, et toute l’impertinence d’un cinéaste qui n’a jamais cessé de faire des pieds de nez à l’oppression et au totalitarisme tout au long de sa filmographie.
Inspiré par les régimes ultra conservateurs, Raoul Servais invente l’Eternel Présent, un système qui bannit le temps et toutes ses représentations. L’image, qui est le terrain même de sa propre liberté d’expression, se voit ici proscrite, sous toutes ses formes. Le message est clair, seule la réappropriation de l’image permet le renversement d’une structure hiératique. Le cinéma, la photographie, le dessin, deviennent, dès lors, de véritables instruments d’insurrection. Et c’est bien par le biais de l’image qu'Aimé et Ailée s'affranchissent, c'est bien aussi par l'image produite par la lanterne magique que le jeune prince accédera à la compréhension profonde du concept de liberté. Sous des dehors de conte bon enfant, Taxandria met en place une mécanique complexe et une mise en abyme du processus créatif. Le fait même d’insérer des personnages réels dans un décor dessiné n’est donc pas une proposition formelle qui se voudrait originale, mais sert tout le propos qui sous-tend le film. Et l’on comprend dès lors les raisons pour lesquelles il semblait nécessaire au réalisateur de tourner l'intégralité du film selon ce procédé.
Le rêve initial de Raoul Servais n’a pas pu voir le jour, mais le film est là, avec ses failles et ses fragilités peut-être, mais imposant aujourd'hui son univers singulier construit sur des rimes visuelles qui en font un véritable poème illustré. Et si la réalité n'est pas la hauteur de son rêve, elle possède l’avantage d’exister et de nous faire rêver, à notre tour.

Bonus

Interview de Raoul Servais et François Schuiten mené par Philippe Moins.

Long et passionnant entretien du réalisateur et de l’auteur de bande dessinée, François Schuiten. Les deux hommes reviennent sur les difficultés du tournage de Taxandria : problème des coûts de la sevaisgraphie, arrivée de l’image digitale, problème de remaniements successifs du scénario. Outre les problèmes divers rencontrés, les deux hommes dévoilent leur belle complicité artistique.
On y apprend que Vanessa Paradis a passé le casting pour incarner le rôle d’Ailée et que Gérard Depardieu avait été pressenti pour le rôle de Karol.

À noter que François Schuiten et Benoît Peeters ont édité une bd intitulée Souvenirs de l’Eternel Présent en 2009.

Tournage d’essai pour un long métrage filmé en servaisgraphie, un procédé imaginé par Raoul Servais et appliqué ici aux images de Paul Delvaux.

Des images inédites que les fans d’Harpya ou de Papillons de nuit découvriront avec enchantement.

Taxandria de Raoul Servais, édité par Folioscope, Cinéart et diffusé par Twin Pics

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