Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2003
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Temps d'hiver de Marie André

 « Une femme dans une cuisine. C'est Marie...Je suis celle qui fait le film ». Dès la première image du nouveau film de Marie André, le ton est donné : ce « Temps d'hiver » met en scène une parcelle de vie, celle d'une réalisatrice militante qui se donne à nous, qui se met à notre portée, par l'entremise d'une « caméra-stylo » qui nous dit tout, sur elle, sur ses pensées, sur ses doutes, sur ses envies. Marie André nous dévoile ainsi son quotidien, des conversations entre amis aux questionnements sur le cinéma.
La place qu'y tient la femme, selon Marie André, a d'ailleurs toujours été réduite au simple apparat. C'est pourquoi la réalisatrice se met tellement à nu dans ce Temps d'hiver en forme de journal d'intime. « Depuis mon premier film, je veux sortir de l'influence de la tradition, dans laquelle je ne me reconnais pas », dit-elle lors d'une scène qui la montre expliquer son travail à plusieurs personnes, eux aussi spectateurs d'un film en train de se faire.
Au centre de ce documentaire-fiction, on voit donc une femme, une cinéaste, qui s'interroge sur l'image qu'elle renvoie, et sur les autres. Car Temps d'hiver n'est pas seulement un portrait en miroir d'une réalisatrice qui se cherche, mais aussi une galerie formidable de personnages secondaires qui composent son entourage, qui fertilisent sa vie privée. Il y a le poète Eugène Savitzkaya, le collègue Boris Lehman, une historienne du cinéma soviétique, une amie tchèque spécialisée en ethnologie et en ...pâtisserie, etc. La plupart apparaissent comme les mêmes racines d'un arbre (généalogique) qui renverraient à cette époque où Marie André n'était pas encore née, loin d'ici, quelque part en Russie. Terre d'origine, la Russie est omniprésente, en filigrane, durant tout le film : en témoignent la scène de l'album photo feuilleté par André et ses deux enfants, celle des discussions enfumées sur Trauberg et Kozintsev, fondateurs de la FEKS (Fabrique de l'acteur excentrique), ou encore celles où Lehman projette un film sur Vertov dans le salon de Marie, tandis que Savitzkaya lit un poème alambiqué (« Le lait de l'ânesse ») sous le regard amusé de ses congénères...
De ces moments hors du temps (le poème est lu pendant cinq bonnes minutes, comme les discussions sont parfois interminables) se dégage parfois une impression de froid, de gel, de surplace. « C'était l'hiver, le temps venu pour moi de faire un film » : Marie André s'obligeait-elle à tourner en-dessous de zéro, à ces moments où tout le monde reste chez soi, stocke des confitures (la scène attendrissante entre Lehman et Savitzkaya, critiques culinaires de chez Materne...) pour hiberner pendant quelques mois, le temps qu'éclosent les premiers bourgeons ? Comme la pellicule qu'il faut garder au frigo pour éviter sa dégradation, « Temps d'hiver », malgré ses moments drôles, reste hermétique aux bouffées de chaleur. « J'ai fait un film personnel. Trop, diront certains » : à trop oublier le spectateur dans ses discussions filmées (en plans fixes) sur Vertov, la poésie hennuyère et la gelée aux fraises, Marie André signe un filme plutôt déprimant. Comme un temps d'hiver.

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