Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2005
01/11/2005
 

Tentatives de se décrire de Boris Lehman

La venue d’un nouveau film de Boris Lehman est un moment rare de plaisir partagé et d’émerveillement qui fait sens. Depuis que cet infatigable alchimiste du cinéma s’est mis derrière et devant une caméra, il crée une œuvre riche et complexe qui s’apparente à l’apprentissage d’un voyage initiatique, voire à l’élaboration d’un puzzle ontologique dont la résolution impossible nous est pourtant devenue nécessaire. Chacun de ces films est comme la pièce manquante d’une étonnante construction qui, à partir d’une autobiographie cinématographique vorace, parcourt et interroge les arcanes de ce qui nous relie au vivant. Recherche métaphysique portant sur ce qui nous fait défaut dans un monde régi par la représentation, son cinéma est aussi l’invention d’une anthropologie qui tenterait de dépasser les questions existentielles quand elles se limitent à des formulations morales ou simplement identitaires.De quoi sommes-nous fait ? Comment se comprendre soi et hors de soi ? De quoi est faite cette limite entre moi et l’autre ? Que cache cette frontière qui dit où commence le « je » et où finit l’autre « je » ? Plus qu’une réflexion sur la relation, le rapport, la mesure, le cinéma de Boris Lehman est traversé, façonné par cette question du lien, de ce qui lie et relie chacun et chacune et se faisant, tisse le moiré impalpable de nos rêves et de nos vies. Art sacré de celui qui connaît la force de ce qui lie et délie, l’étonnant travail de Boris Lehman tient dans ce qu’il appréhende la trame de nos vies, précisément là où la pluralité de nos mondes se modélise sous forme d’images, là où ce qui se vivait comme lien n’est plus que spectacle de lui-même. Moment par excellence de la représentation, l’acte de filmer, de se filmer comme de filmer l’autre, pose comme son évidence, l’impossible rêve de décrire une présence, de figurer une intensité, de peindre une puissance de vie.Voilà sans doute ce qui est au centre de son dernier film : Tentatives de se décrire. Avec lui, Boris Lehman n’a jamais été aussi loin, aussi profondément dans cette recherche sur l'acte de se représenter, sur ce qu’il enferme et sur ce qu’il libère.Chaînon manquant entre Babel et Histoire de ma vie racontée par mes photographies, Tentatives de se décrire retrouve ce ton grave et cette dimension tragique qui habitait Homme portant. Ici, l’impossibilité de collecter et de réunir chaque instant qui nous compose et dont nous serions plus que la somme, se conjugue avec une mise en scène de ce qui, derrière ce qui nous représente, cherche encore à nous manifester. Ici, nous touchons à l’extrême fin d’une quête de soi, et seule cette volonté de filmer sans cesse pour qu'advienne ce qui ne peut être filmé, sauve ces Tentatives de ce qui, par moments, pourrait surgir comme une faillite. À suivre Boris Lehman dans ses mises à l’épreuve pour se recomposer à partir des bribes filmées de son passé, très vite nous apparaît inaccessible et parfaitement grotesque cette incarnation d’un moi se suffisant à lui-même. De l’individu pris comme commune mesure de notre socialité, nous devinons la banale vacuité. De ce « moi-même » si communément partagé, nous ne percevons, en définitive, qu’une forme nostalgique et creuse, ombre d’un être qui n’a plus de raison d’être. Ce qu’il y a d’extraordinaire dans ce que crée Boris Lehman est qu’il nous fait toucher les territoires d’un possible ensemble, en prétendant filmer l’impossible existence d’un fantôme, l’image de lui-même s’imaginant. Sa façon de représenter la représentation, cette métaphore en acte qui nous fait percevoir ce qui déjà dans un sujet est objet, donne à l’expérience filmique et de façon paradoxale une dimension de vie inouïe. Paradoxale car il y a de la magie dans cette manière de faire, cela saute aux yeux. Il y a aussi une maîtrise si grande qu’elle semble un jeu d’enfant, c’est évident. Il y a surtout cette opiniâtreté de revenir sans cesse à l’essentiel, à cela que nous portons en nous, sur nous, qui est inscrit à même notre peau et jusque dans les nuits de nos nerfs, à cela que Boris Lehman filme sur et sous sa peau et jusque dans la nuit de ses nerfs, cette insupportable difficulté à n’être qu’une image de soi.Film charnière en même temps qu’amorce d’une clôture, Tentatives de se décrire est d’abord et avant tout une formidable tentative d’être vivant, c’est à dire d’être un acte créateur et donc collectif en nous faisant « comprendre ce en quoi nous sommes compris ».

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