Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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décembre 2016
 

King of the Belgians de Peter Brosens et Jessica Woordworth

Le duo de cinéastes réputé pour ses films hors-normes nous offre ce nouvel opus où la satyre, le portrait et la comédie s'entremêlent avec bonheur. Rencontre enthousiaste au dernier Festival du Film de Gand où la film était présenté.

Cinergie : Après Kadhak et Altiplano, vous changez complètement de registre et vous nous apportez ce film un peu étrange. Quelle a été l'impulsion qui a mené à ce projet ?
Jessica Woodworth : Les sources sont multiples, c'est évident. Nous avons commencé à écrire entre Altiplano sorti en 2009, et La Cinquième saison sorti en 2012. L'écriture avait donc commencé avant la fin de cette trilogie de films « graves ». Il y avait d'un côté la crise politique belge (541 jours sans gouvernement en 2010-2011, ndlr) et l'éruption du volcan islandais (Eyjafjöll en 2010, ndlr). On a mis ensemble ces éléments de façon intuitive. Nous habitions en Wallonie à ce moment-là. Peter est flamand et nous sommes fortement ancrés dans les deux communautés. Dans nos métiers, nous sommes financés par les deux côtés. La Belgique en soi, comme entité, et comme royaume aussi, nous intrigue. Dans cette atmosphère est né le personnage du roi. C'était déjà un roi un peu maladroit, un peu triste.
Peter Brosens : Il s'agissait d'un roi tout à fait fictif. Même si c'est vrai qu'on peut retrouver des échos de rois belges, nous souhaitions un vrai roi de fiction.
J.W. : Il y a des clins d'oeil mais nos instructions envers Peter Van den Begin qui incarne le roi Nicolas III, qui est flamand, étaient claires. Et déjà le choix d'un roi néerlandophone fait qu'on est déjà loin de la réalité mais ancré dans les vraies problématiques du pays et de l'Europe. L'idée que c'est la Wallonie qui déclare son indépendance procède aussi de cette inversion. Et nous avons placé notre personnage principal à la frontière de l'Europe, ce qui est très prenant avec ce qui s'est passé récemment.

King of the belgiansC. : Le film a cette force d'avoir été pensé dans un contexte passé et de rejoindre l'actualité, notamment avec les événements en Turquie.
J.W. : Oui, les choses symboliques dans le film prennent une profondeur, une ampleur inattendue aujourd'hui. La crise que traverse l'Europe, la montée de l'extrême-droite et de sa frange la plus modérée, celle qui nous inquiète le plus, on peut en parler à travers Bruxelles et la Belgique. Donc, « Les Belges perdus dans les Balkans », cela parle aux gens. On le constate dans les festivals, dans les ventes; le film est fort apprécié à l'International.

C. :Pourquoi le symbole du roi alors qu'aujourd'hui la monarchie n'a plus vraiment la cote en Belgique ? Etait-ce pour rappeler son importance ?
P.B. : Non pas vraiment. En fait, il faut rappeler que l'inspiration vient de la situation qu'a vécu le Président d'Estonie de l'époque (Toomas Hendrik Ilves, ndlr), qui se trouvait à Istanbul lors de l'éruption du volcan islandais. Il devait absolument rentrer à Tallin. Ils ont donc loué un petit bus et ils ont fait le voyage à l'improviste, sans protocole. La différence évidemment est celle du choix. Le président estonien a le choix (d'être président). Le roi est né roi. C'est donc aussi l'histoire de quelqu'un qui est dans une situation à laquelle il ne peut échapper. Et durant son voyage dans les Balkans, il change. Le choix du roi vient moins du symbole qu'il représente que du fait qu'il n'a pas de choix, pas de liberté.
J.W. : Et d'ailleurs, on l'appelle « Nicolas le Silencieux ». Il n'a même pas de voix.

C. : Mais il va se révéler très différent. Au fur et à mesure du film et grâce aussi au comédien Peter Van den Begin qui est brillant, le personnage va se révéler humaniste, comme une personne qui a des choses à dire... Il dézingue le protocole et s'avère plus courageux que ses collaborateurs.
J.W. : Il prend son indépendance loin du palais et de la reine. Et anonyme. Cela nous fascinait de penser qu'il n'avait jamais été à côté de quelqu'un qui ne soit pas au courant qu'il était roi. Et tout d'un coup, il n'est qu'un homme. Les femmes bulgares le trouvent assez charmeur d'ailleurs. Il est juste un Belge perdu. 

C. : Comment s'est déroulée l'écriture qui a un sens aigu du détail. Avez-vous écrit des choses au cours du tournage ou tout était déjà très bien écrit ?
J.W. : Les deux. « La frontière entre la Turquie et la Bulgarie » était écrite très tôt dans le processus et d'autres scènes pas du tout. Par exemple, la scène avec le bourgmestre du village était une totale improvisation. C'est le vrai bourgmestre qui joue et on lui a demandé la veille du tournage. Il fallait garder une certaine fraîcheur sur le tournage, sur le plateau pour assurer une authenticité et une crédibilité au récit. Pour éviter aussi une certaine lourdeur avec des choses trop écrites. Du coup, on a beaucoup travaillé avec les comédiens, fait beaucoup d'improvisations de façon à ce qu'ils s'imprègnent de leur personnage,... Donc, parfois, on tournait et on ne coupait pas la caméra. Les comédiens savaient qu'il y auraient des choses inattendues et qu'ils devaient être prêts. Le tournage s'est déroulé aussi de manière chronologique pour sentir physiquement ce voyage. C'est pourquoi la fatigue des personnages apparaît au fur et à mesure du film. Elle correspond à celle des comédiens. Chaque soir était l'occasion de se réunir, de voir quelle avait été la dynamique du jour entre les comédiens, en sachant que le roi est la clé de tout l'édifice.
Pour éviter la farce dans laquelle on pouvait facilement tomber, nous souhaitions que les comédiens ne travaillent justement pas trop sur le registre comique. Car la comédie est très difficile à faire, pour être juste, avoir le bon rythme, etc.
P.B. : Normalement, dans une comédie, on coupe beaucoup, il faut que ça aille vite. Les scènes sont souvent brèves, de quelques secondes. Nous n'avions pas ce choix car le film est vu à travers une seule caméra, celle de Duncan Lloyd qui fait un reportage sur le voyage du roi.
J.W. : Et sur le plateau, nous étions les seuls à savoir si la scène fonctionnait ou pas, les comédiens étant trop dans leur rôle. Et nous avions cette vision, notamment sur le cadre, très important dans le sens où il guide l'humour, l'ironie. Et si cela n'avait pas fonctionné au tournage, on ne pouvait par le rattraper au montage. Par contre, le montage nous a montré que la voix-off de Duncan Lloyd rendait la narration plus subtile alors qu'elle n'était pas prévue au départ.

King of the belgiansC. :La présence de Duncan Lloyd pose aussi des questions sur le fait de pouvoir ou de devoir tout filmer sur ce voyage, y compris des aspects personnels ou intimes.
J.W. : Cela pose effectivement des questions éthiques. Nous venons tous les deux du documentaire et lorsqu'on fait un documentaire, nous sommes confrontés à chaque moment, chaque image à des questions éthiques. Et nous voulions aussi que cela soit ancré dans le récit. À la fin, le personnage de l'assistante critique Duncan Lloyd en disant : « Il prend, il prend, il prend. Mais dans quel but ? Et que donne-t-il ? » Et évidemment comme le personnage principal est un roi, la question des frontières (entre ce qui est enregistrable ou pas) se pose d'autant plus vu son statut particulier. Au départ d'ailleurs, Duncan Lloyd n'existait pas. Et on avait déjà proposer l'idée d'un « mockumentary » mais en français, c'est « documenteur », avec déjà un côté négatif. Au final, c'est entièrement une fiction avec l'idée de faire semblant que tout passe par la caméra de Duncan Lloyd. Alors que dans la réalité, c'était un tournage important même si on a tourné en 21 jours.

C. : Comment travaillez-vous sur le tournage ? Vous répartissez-vous les rôles ?
J.W.: On prend tous les deux des centaines de décisions tous les jours donc ça dépend beaucoup du moment. Je m'occupe plus des comédiens car c'est plus facile pour eux d'avoir une seule personne de référence. Après, nous décidons avec le chef op', le chef déco, etc. dans un esprit de collaboration. En tant que producteurs, scénaristes et réalisateurs, nous sommes évidemment obligés de prendre toutes ces décisions. Maintenant, on fait aussi la distribution sur ce film. Malgré l'accueil enthousiaste, notamment au dernier festival de Venise, aucun distributeur belge n'a voulu prendre le film.

C. : Aucun ?
J.W. : On en a contacté une quinzaine. C'est vrai que c'est un film difficile à placer car il ne vise pas un public spécifique. C'est une comédie sans en être vraiment une.
P.B. : Ce n'est surtout pas une comédie flamande typique.
J.W. : Il est un peu hors-catégorie et comme nos films précédents, il n'est pas directement identifiable. Et plus encore pour celui-ci, car personne ne nous attend avec une « comédie ». Nous espérons donc tenir en salle au moins jusqu'à la fin de l'année car finalement, les Belges ont payé pour ce film, il a été financé par les deux communautés, par le Tax-Shelter. C'est aussi notre responsabilité de rendre le film au public. D'autant que c'est un film qui peut parler au public belge, qui parle de leur pays et qui aborde des thématiques pertinentes aussi pour les jeunes, les ados. On fera donc le maximum pour porter le film vers ce public. Faire un film est déjà quasi-impossible et lui donner une audience, c'est encore plus compliqué.

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