Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2002
 

Thierry Abel, exploitant de salle art et essai

Nous poursuivons notre tour d'horizon des professionnels du cinéma belge. Ce mois-ci, ce n'est pas à un exploitant de salles que nous donnons la parole mais à l'animateur passionné d'une salle art et essai devenue " culte " pour les cinéphiles bruxellois : l'Arenberg- Galeries. 
Les nombreuses initiatives prises par Thierry Abel et son équipe (l'Écran Total, Écran large sur tableau noir, Documentaire sur Grand Ecran, Ecran d'Art les sneak preuves), etc., méritent qu'on s'y attarde. 
D'autant qu'en ce mois de février trois films seront projetés en séances alternées : Sobibor de Claude Lanzmann, Sur la pointe du coeur d'Anne Lévy-Morelle et Arbres de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil.

Thierry AbelÉcran

En général, je ne pense pas qu'il manque d'écrans mais plutôt que les distributeurs sortent leurs films sur trop de copies. Ils vont parler - à juste titre -- de leur coût d'édition, du coût des droits qui ne cessent d'augmenter. La plupart des distributeurs achètent les films trop cher. Ils n'ont peut-être pas le choix mais parfois, une réflexion un peu plus stratégique ne ferait pas de tort. Du coup, ils reportent l'essentiel de la charge qui leur incombe sur les exploitants de salle d'art et d'essai au lieu de mener avec nous une bataille commune. Ceci dit, pour asseoir notre rentabilité nous aurions besoin de salles supplémentaires et depuis de longues années on essaie de s'étendre en ayant trois ou quatre salles de plus. Espérons que 2001 soit l'année de la concrétisation de ce projets.

Nous voulons que l'Arenberg Galeries soit plus qu'un simple cinéma où l'on vient consommer des films à valeur culturelle ajoutée : c'est un lieu de cinéma qui implique qu'il n'existe pas que par la projection des films mais bien par le biais de toutes ses animations ('Écran Total, l'Écran d'Art, Écran large sur tableau noir ;...), et si nous pouvions en ajouter avec plus de salles nous le ferions encore, y compris accueillir un Festival comme Filmer à tout prix. Ce serait mon rêve que ce genre de manifestations se déroule ici. Que l'Arenberg Galeries puisse être aussi un lieu citoyen, ça ne me déplairait pas, bien que la notion soit un peu galvaudée par les temps qui courent. C'est en quoi d'ailleurs nous nous différencions du Vendôme, par exemple. Tant que nous n'avons que deux salles, nous devons tout à la fois poursuivre la démarche dans laquelle nous nous inscrivons et répondre à des soucis de rentabilité. D'où - et on se pose la question depuis des années -, pourquoi ne pas faire comme nos amis liégeois du Parc une sorte d'Écran Total permanent, avec le risque, et c'est là que se situe le problème, de dévaloriser notre événement de l'été ? Un événement qui est extrêmement lourd à monter - il faut trouver un équilibre financier - mais dont l'objectif économique est rempli : nous ne perdons plus d'argent en été.
Je ne sais pas si l'analyse est pertinente ou si j'ai suffisamment de recul pour faire un bilan, mais en regardant la liste des sorties à Bruxelles, je trouve qu'il nous manque plutôt des films.

Distribution

Les distributeurs disent : " Il faudrait, il faudrait... " C'est leur intérêt de placeurs de films (de Progrès Films à Cinélibre en passant par les Films de l'Elysée) de trouver des cases, des écrans mais quand tu leur demandes les films pour imaginer une " autre manière de programmer ", tu ne les a pas. Dans le cas de Bruxelles, ville d'un million d'habitants, il s'agit d'une métropole culturelle ayant un public " middle class " éduqué sans commune mesure avec ce qui existe en province. C'est d'ailleurs Bruxelles qui fait les 50% des recettes des films dans notre créneau. Je comprends que le distributeur qui a un Ken Loach ayant un potentiel de public plus large tente l'aventure de l'Acropole pour rentabiliser ses investissement - investissements de plus en plus lourds - d'autant que cela permet d'étendre le public de ses films, ce que nous souhaitons. L'ennui, c'est que, prisonniers d'un système où le marketing domine, il leur arrive de se tromper copieusement car tous les films ne se prêtent pas à ce type de démarche qui consiste à avoir un pied dans chaque réseau et à vouloir gagner sur les deux tableaux. Aujourd'hui même, début janvier 2002, j'ai déjà dû donner, pour L'Arenberg Galeries, le nombre de séances d'un film qui ne se retrouvera en salle dans l'Ecran Total, sans quoi se posait pour le distributeur le choix de le programmer dans une autre salle, en profitant d'un creux de la vague dans la programmation. D'où l'idée de multiplier les copies à la façon américaine, ce qui en définitive revient plus cher que sortir un film sur moins de copies sur une durée plus longue. Tous les distributeurs - et là je distille mon petit venin - ont une pensé unique qui est économiciste, ils sont à la traîne la pensée d'Hollywood. Il ne s'agit pas seulement de se plaindre du fait qu'on vit dans une société de consommation rapide. Très bien. Et alors, que fait-on pour y échapper ?

Plus personne ne veut prendre de risques soit parce qu'on est une trop grosse boîte soit parce qu'on est une trop petite boîte ! On ne positionne plus les films autrement que suivant les lois de la rentabilité rapide. Et il n'est même pas prouvé que pour les films d'auteurs européens ce soit pertinent ! À part le fait que le tirage d'un grand nombre de copies positionne le film. Je ne vois pas pourquoi on ne reviendrait pas à cette vieille tactique consistant à tirer de nouvelles copies lorsqu'un seuil d'entrées - à définir - a été atteint. Prenons l'exemple de La Pianiste, le dernier film d'Hanneke. Nous le découvrons à Cannes et nous disons qu'il a un potentiel de deux copies pour le Vendôme et l'Arenberg. Ensuite, le film reçoit un prix et sort également à l'UGC-De Brouckère et à l'Acropole. Je ne pouvais plus faire marche arrière. Résultat : une fréquentation médiocre pour l'Arenberg Galeries. Il y a dans la distribution, pourtant pas mal aidée au niveau européen, une pensée unique qui se développe.

Thierry AbelDans ce contexte de perte d'identité, avec un souci de rentabilité mineur, soit on fait comme le Vendôme, qui bien qu'ayant cinq salles, est bien souvent plus proche de la rentabilité puisqu'on fonctionne dans un système de rentabilité d'échelle et que dans ce système tu multiplies ton offre vis à vis de ton public. Que font-ils : ils programment Le Seigneur des Anneaux. Pourquoi ? Parce que cela leur permet d'amortir des films plus fragiles. Donc, même s'ils font de très faibles recettes par rapport à l'Acropole, salle dans laquelle passe aussi Le Seigneur des Anneaux, par rapport à nous ils font des recettes importantes.

Que faisons-nous ? On file sur notre gauche, c'est-à-dire en choisissant une stratégie qui renforce notre identité, en creusant davantage notre sillon, notre désir de montrer autre chose. Donc on fait cette tentative de Documentaire sur grand écran, qui se poursuivra en février avec Arbres (Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil), Sur la pointe du coeur (Anne Lévy-Morelle) et Sobibor (Claude Lanzman). Ce n'est pas simple. Il faut concilier les producteurs et les distributeurs, les convaincre de l'intérêt de l'événement. C'est plus complexe que cela n'en a l'air. Prenons Made in USA de Solveig Anspach, il faut convaincre le distributeur (Cinélibre) et le producteur (Entre Chien et loup) que c'était la meilleure manière d'opérer et c'est pareil pour Thierry De Coster qui se demande si c'est la meilleure solution pour sortir Sur la pointe du coeur. N'oublions pas que lorsque nous programmons pour trois semaines, c'est figé.

Dans le cas particulier d'Arbres, on a des chances de trouver des axes de promotion liés aux problèmes écologiques que vit notre planète et dont l'urgence échappe à certains gouvernements. Mais ça répond aussi chez nous à une volonté de montrer ce qui n'est pas montrable ailleurs. C'est aussi une manière de tenter de trouver une rentabilité en faisant régulièrement une promotion sur trois films à la fois sur une durée déterminée de cette manière-là. Du coup, on remplit notre mission et on essaye de trouver un équilibre financier parce qu'on livre un combat quotidien pour ça. Cette idée-là répond donc à nos objectifs les plus profonds.

Écran large sur tableau noir

On est content de faire tourner ce lieu de neuf heures du matin à minuit, sans quoi financièrement on se planterait. La démarche pédagogique d'Écran large sur tableau noir n'est pas de passer à tout prix des films d'art et d'essai aux enfants. Loin s'en faut. On ne veut pas prendre les gosses en otage. On tente de rester européen, mais si un film américain est intéressant, on le programme. On ne fait pas changer de cap aux gosses du jour au lendemain. La société de consommation dans laquelle on vit ne prépare pas à la différence.

Il y a une stratégie complexe sur le choix des films tant à l'intérieur de l'équipe de l'Arenberg Galeries -où chacun jouit dans son travail d'une grande autonomie - que des Liégeois du Parc avec lesquels nous collaborons. Il est important que les gosses viennent au cinoche et passent un bon moment dans la salle.

Pour le cinéma il y a plusieurs facteurs :
1. On ne projette pas dans une école ni dans un centre culturel mais dans une salle de cinéma.

2. Même les gens des quartiers dits défavorisés, des écoles dites à discrimination positive, découvrent que les Galeries de la Reine sont aussi à eux, que ce cinéma est aussi à eux et qu'il peuvent y venir, même s'ils chahutent de temps à autre. Ils découvrent que le cinéma ce n'est pas seulement du kung fu ! Si - dans dix ans, ne fût-ce qu'un pour cent d'entre eux - ils reviennent dans la salle d'eux-mêmes, c'est gagné, qu'on ouvre leur imaginaire avec évidemment la complicité des profs.

Aujourd'hui, les gosses sont plantés devant la télé, il est important qu'ils apprennent à décrypter ces images et à découvrir ce que tout ça véhicule, y compris formellement, et pas seulement au niveau du contenu. C'est pourquoi on remet un dossier pédagogique après chaque projection de film. On va lancer un séminaire avec les profs. On va lancer un petit cycle, animé par Thierry Odeyn, de formation à l'écriture du cinéma destiné aux profs, de manière à pouvoir envoyer un animateur dans les écoles pour créer un feed-back. L'idéal serait d'envoyer quelqu'un d'ici vers les écoles. De même, s'il pouvait exister un partenariat avec l'INSAS, je serais ravi. Mais vu le manque de moyens, tout est toujours extrêmement long. On ne manque pas de projets, comme tu vois, le problème est d'arriver à les concrétiser.

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