Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2005
01/03/2005
Mots-clés : tribune, politique culturelle,
 

Thierry Michel et La diversité culturelle

Thierry Michel, cinéaste notamment de Mobutu, roi du Zaïre, a prononcé ces mots sur la diversité culturelle devant le parlement de la Communauté française de Belgique. Il nous semble important de lui ouvrir nos colonnes.

Thierry Michel et la diversité culturelle

Cinéaste du réel, je pense que comme témoin privilégié du monde, nous nous devons de représenter la souffrance collective, de témoigner des épreuves des peuples dominés et de rappeler que chaque groupe humain, chaque classe, chaque nation et chaque race à une histoire de luttes et de conquêtes.

Notre mission primordiale, comme documentariste, est de révéler la complexité du monde, de dénoncer la dure loi des hommes, de découvrir ce qui nous relie les uns aux autres et de nous maintenir en état d'alerte, loin des stéréotypes, des orthodoxies et des doctrines.

Il nous faut restaurer la mémoire, universaliser les crises, prendre en compte l'expérience et le souvenir des voix oubliées et des réalités occultées. Il nous faut redonner les lettres de noblesse à une activité fondée sur une forme de conscience sceptique et engagée, vouée à l'investigation rationnelle, en confrontant des sources contradictoires et en exhumant des documents enfouis.

Mais en tant qu'artistes et intellectuels, nous sommes sommés de faire le choix entre la stabilité des vainqueurs, des dominateurs et la dénonciation de ce qui menace les faibles et les perdants. Car au-delà des intérêts purement économiques, et dans le sillage d'une décennie qui a vu les appartenances idéologiques tomber en désuétude, une nouvelle guerre froide, larvée et sournoise, s'est imposé sur le front de la culture et des religions.

En voici deux exemples très concrets dont j'ai été le témoin.

Le premier a été ma surprise, tournant un film en Afrique, de découvrir que les distributeurs américains offrent gratuitement films et séries aux télévisions de ce continent en échange d'espaces publicitaires. Quelle merveilleuse et perverse stratégie, car nous sommes bien sur le terrain de la tactique et de la stratégie, pour imposer à la fois leurs produits avec tout ce que cela comporte de culture consumériste, et dans le même temps de distiller leur idéologie par le biais de ce qui fait souvent le moins honneur à l'industrie audio-visuelle américaine.

Le deuxième exemple concerne le MIP de Cannes, cet énorme marché où s'achète et se vend ce qui façonnera nos consciences. Si l'on ouvre un des derniers catalogues et que l'on fait une rapide analyse des rapports de force géopolitique par le nombre de stands et de personnes reprises dans ce catalogue, l'on se rend compte que les marchands d'images américains sont présents avec plus de 300 sociétés et d'imposantes délégations : pour la Warner : 27, pour Universal : 33, Century Fox : 36. Un rapide calcul donne un peu plus de 1500 vendeurs et producteurs " from USA" car peu d'entre eux sont là pour acheter la culture d'autrui. Les Français, pays organisateur de cette grande braderie médiatique, sont représentés par 246 sociétés, et il y a seulement trois pays d'Afrique noire subsaharienne représentés. Parmi ceux-ci, un seul pays vendeur, l'Afrique du sud avec 16 personnes inscrites, et deux autres pays qui n'ont évidemment pas de stand et l'un n'a même pas une boîte aux lettres au sein du MIP mais il a le privilège de se trouver en dernière page, à la lettre Z. Il s'agit du Zimbabwe.

Mais consultant la dernière édition en ma possession, l'édition 2003 du catalogue du MIPCOM, je constate que cette fois-ci c'est l'Afrique dans son ensemble qui n'est plus représenté que par 3 pays. L'Afrique du sud avec 2 stands, l'Egypte un stand et l'Algérie avec une seule boîte aux lettres dans l'enceinte du marché. Cela fait pour l'Afrique noire, en faisant exception "South Africa" : 0 stand, 0 sociétés, 0 présents. Ce qu'on pourrait résumer par les trois zéros. La Belgique y tient une place finalement honorable avec 5 stands et 60 francophones présents dont 15 RTBF et 4 RTL-TVI donc 60 fois plus que l'Afrique noire !

Et l'on pourrait aussi parler des nombreux ex-pays de l'Est, naguères fiers de leurs cinématographies avec des noms comme Andrei Wajda, Milos Forman, Andrei Tarkovski ou Nikita Mikhalkov. Ces cinématographies ont été emportées par la fin du socialisme et par le torrent néo-libéral qui a imposé le Titanic comme modèle et pensée unique. Et ce n'est pas un hasard si ces pays sont également au rang des absents du MIP de Cannes, à l'exception de la Pologne qui dans une récente édition du marché avait un stand très fréquenté qui vendait des productions "porno-chic".

Thierry Michel et la diversité culturelle

Nous sommes donc bien là sur le terrain de la domination culturelle, on aurait dit voici quelque temps de l'impérialisme, mais cette omnipotence ne suffit pas et le Maroc, premier pays de la francophonie à céder au chantage, a dû s'engager à renoncer à sa souveraineté sur ses industries culturelles en contrepartie de la proposition américaine d'ouvrir son marché aux produits agricoles marocains.

A contrario, le cinéma iranien, que je connais assez bien pour avoir effectué plusieurs voyages dans ce pays, est aujourd'hui prospère et riche de talents et de films primés dans les meilleurs festivals. C'est le résultat d'une politique volontariste de production et de protectionnisme qui fait que ce pays de 60 millions d'habitants produit plus de long-métrage par an que l'ensemble de l'Afrique Subsaharienne, à l'exception toujours de l'Afrique du sud.

De même la Corée du sud, qui avec son système des quotas, oblige les cinémas à projeter des films nationaux cent quarante-six jours par an, leur garantissant ainsi 40 % du temps d'exploitation, et qui est dans le collimateur des Etats-Unis. Washington conditionnant l'abandon de ce système à la signature du traité d'investissement bilatéral, décidé en 1998 entre Bill Clinton et Kim Dae-jung. Très mobilisés, les professionnels coréens du cinéma ont d'ailleurs organisé des manifestations médiatisées, notamment en 2003, en se rasant la tête en public.

Thierry Michel et la diversité culturelle

Face à la culture américaine, qui, en particulier dans l'audiovisuel, bénéficie de formidables moyens de production et de distribution, nous ne pourrons nous contenter d'être le " pot de terre " contre le " pot de fer. " Notre culture a besoin d'être soutenue par un effort volontariste et dynamique de notre gouvernement. Il y va de notre identité. Enfant bâtard de l'histoire, la Belgique est un pays surréaliste, ouvert sur le monde, pratiquant l'autodérision et la comédie dramatique. Et ce n'est pas un hasard si l'émission "strip-tease" fait bien rire toute l'Afrique et si le film "C'est arrivé près de chez vous" se trouve dans les vidéothèques de Melbourne et de Durban.

C'est le sens de cette mobilisation d'aujourd'hui, de refuser ces tentatives de destruction de notre culture et d'être solidaire de ceux qui loin d'ici, en prise avec un sous-développement chronique n'ont plus que leur identité et leur culture pour seule raison d'être.

En ce temps de conflits entre les différends blocs de connaissance et de cultures, il est urgent de nous mobiliser contre tout ce qui mutile le regard, ce qui défigure la réalité du monde et nous plonge, comme
dans un miroir brisé, au coeur même des fissures de notre conscience

L'heure est à la résistance, car déjà aujourd'hui, chacun expérimente existentiellement cette déchirure intérieure. Car il y a le monde que m'ont légué nos ancêtres et le monde que m'ont légué les conquérants. Il y a le monde à construire et le monde tel qu'il est devenu. Il y a la vision d'un monde enchanté par l'aura de la mémoire collective et la vision d'un monde emporté par la tourmente de la mondialisation.

Il ne s'agit pas de régression vers les mythologies des origines comme certains courant du fondamentalisme musulman le revendique, il ne s'agit pas d'un refus obsessionnel à relever les défis des temps nouveaux, de ceux de la modernité et du changement.

Il s'agit essentiellement de résister à la marchandisation du monde, et pour bien des peuples du Sud d'un refus de la logique de domination de l'Occident parfois camouflée sous les notions de droit et de libertés individuelles.

En tant qu'intellectuels, il nous faudra combattre dans le même temps, l'instrumentalisation de l'homme et de la culture par l'économie marchande, l'expansion du stéréotype comme référence culturelle et son effet de mort sur ce qui est authentique et vivant. Il nous faudra également refuser de servir les bureaucraties puissantes et les employeurs généreux.

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