Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 1999
01/10/1999
Mots-clés : rencontre, tournage
 

Thomas est amoureux

Séquence
Nous sommes dans une salle de montage des studios Lou Ease, rue Huberti à Shaerbeek. Pierre-Paul Renders à qui on doit l'épisode la Tendresse dans les Sept péchés capitaux, jeans et pull bleu foncé, lunettes rondes cerclées d'argent monte Thomas est amoureux, son premier long métrage. Devant nous sur un écran de 21 pouces, un plan du film, à coté un écran-fichier qui récapitule les plans, sur la table une console que manipule le chef monteur Ewin Rykaert. Début du film, deuxième séquence. Plan américain sur un psychologue chauve portant un tatouage sur le crâne (Frédéric Topart) qui s'adresse à Thomas (Benoît Verhaert), dont la voix restera hors-champ. "Depuis deux ans tu dévies, tu es très malin, tu t'esquives, tu inventes un nouveau patient, un patient virtuel que tu utilises comme un paravent qui te permet d'échapper à toute remise en question.- Vous ne trouvez pas que c'est tiré par les cheveux, l'interrompt Thomas, off. - Ah, je ne dis pas que tu le fais exprès! C'est un fonctionnement inconscient. La conclusion a laquelle nous sommes arrivés est qu'il faut te bousculer. - Me bousculer ? Quoi qu'est-ce que vous allez me faire? - Je l'ai déjà fait. Je t'ai inscrit à un club de rencontres. - Pardon? - Tu as bien entendu, j'ai donné tes coordonnées à un club de rencontres. - Vous voulez dire à une agence matrimoniale? - On ne dit plus agence matrimoniale depuis longtemps, c'est trop péjoratif. " Le psy. croise les mains comme s'il priait.

In et Off
"On reprend le début de la deux et la fin de la trois, dit le réalisateur qui nous précise l'histoire se noue avec cette réplique. On ne voit que les conversations visiophoniques que tient Thomas mais lui, on ne le voit jamais. On ne voit que ses interlocuteurs et on entend sa voix c'est pourquoi celle-ci est si importante. "
On recale la séquence qui se poursuit : "C'est ridicule, ajoute Thomas. - Thomas, je suis désolé, je dois y aller, j'ai rendez-vous dans cinq minutes à l'Université. - Ecoutez-moi, l'interrompt Thomas. - On en reparlera, O.K. - Ca n'a aucun sens. Qu'est-ce que vous voulez que je foute dans une agence matrimoniale ?" Le psy éteint son visiophone. Cut.
"Dans l'ensemble c'était bien, il y a deux ou trois petits recalages à effectuer. Il faut couper une ou deux secondes pour redynamiser la scène, dit le réalisateur qui se tourne vers moi : Le tournage a été assez particulier. Le comédien qu'on voit à l'image était filmé et enregistré dans un studio tandis que Thomas était dans un autre studio et le voyait sur un écran. C'était assez intéressant parce que ça reproduisait les conditions réelles du film."
On recale la séquence. Pause. Ewin Ryckaert allume une cigarette, souffle la fumée vers la fenêtre ouverte. "Après quelques semaines de montage image avec son direct, poursuit le réalisateur, on s'est rendu compte qu'il fallait retravailler la voix off de Thomas qui est très importante dans le film. Lorsqu'on l'a enregistrée au tournage, le micro était trop proche. Le fait d'avoir refait en postsynchro la voix de Thomas dynamise les scènes. C'est vraiment un film qui ne se fait pas de manière traditionnelle. D'habitude la post-synchronisation est une des denières étapes de la postproduction d'un film. Quand le reste est fait, on refait quelques voix. "

Futur proche
Thomas est amoureux
se passe à Bruxelles dans un futur proche. Le téléphone a été remplacé par le visiophone (ordinateur, téléphone avec image en plus). Le film se présente comme un document provenant des archives de Vidéocommunications Tripod. Il s'agit de l'ensemble des conversations de Thomas durant les cinq semaines ayant précédé sa disparition. Thomas souffre d'agoraphobie et n'est plus sorti de son appartement depuis huit ans tout en refusant l'entrée à quiconque s'y présentait.
Fondu au noir. Raccord. Sur l'écran, le visage d'une jeune femme (Valérie Lemaître) avec un collier de perles sur le front et dans les cheveux, foulard vert, gilet bleu, placée devant une peinture d'allure abstraite au cadre multicolore sur un mur de briques blanches.
- "Atelier psy. Bonjour, dit la réceptionniste - Bonjour, passez-moi Monsieur Gillon !, demande Thomas hors-champ. - Désolé, il est sorti Monsieur. - Il était là il y a une minute! réplique Thomas sèchement. - Il est sorti depuis trente secondes, Monsieur!"
"Je n'ai pas envie de situer le film dans une époque précise, poursuit le réalisateur. C'est plutôt un décalage par rapport à ce qui existe maintenant, c'est un monde contemporain décalé, avec certaines choses qui sont un peu en avance. C'est une fable et le maquillage des personnages est une façon de créer ce décalage temporel, il fallait quelque chose de discret mais qui soit connoté.

Agoraphobie
Au départ c'est un scénario que Philippe Blasband a écrit pour lui. Il voulait le réaliser lui-même. Philippe est un ami, j'avais donc entendu parler de l'idée. Il voulait l'autoproduire parce qu'il se rendait compte que ça ne pouvait pas être une production classique. A un moment il s'est rendu compte qu'il n'avait vraiment pas le temps de s'en occuper. Il m'a demandé si ça m'intéressait, si j'avais du temps à consacrer à ce film et j'ai accepté parce que j'aimais bien le projet. Il me correspondait assez bien, représentait un défi intéressant pour moi et très vite on a trouvé en Diane Elbaum une productrice qui a décidé de prendre le projet en charge.
Contrairement aux apparences ce n'est pas qu'un dispositif. Je ne sais pas ce qui est né en premier dans la tête de Philippe : si c'est l'idée de raconter un film par visiophone ou de raconter l'histoire d'un agoraphobe. Je sais que les deux choses lui tenaient à coeur. Il me semble que c'est d'abord l'histoire de l'agoraphobe et que cela s'est mis ensemble dans son cerveau. Il s'est dit : pourquoi ne pas le traiter par la visiophonie ?
J'avais peur que ce soit une bonne idée pour un court métrage mais quand j'ai lu la première version j'ai compris qu'il avait écrit un scénario qui tenait la route pour réaliser un long .J'ai commencé par réaliser une maquette. J'ai filmé le scénario dans un dépouillement de moyens complets avec une petite caméra vidéo et les deux comédiens, celui qui était off et celui qui était in. On s'est rendu compte que le film était faisable.


Hors-Champ
" On est toujours en plan fixe mais il y a quelques petites variantes et originalités parce que les visiophones sont différents chez les gens, il y en a un qui est mobile, un autre portable. C'est un champ sans contre-champ (sauf la voix off de Thomas) mais riche de hors-champ. Il y a toute une grammaire sur le hors-champ, le bord cadre, le décadré, le flou et le net, les parasites. Tout ça devient un moyen d'agir sur la mise en scène. On peut utiliser la texture du visiophone comme élément narratif et comme élément de mise en scène. Ce qui m'a plu dans le scénario c'est que le film ne se réduisait pas au dispositif, celui-ci n'étant qu'un emballage, une manière de raconter l'histoire mais pas la seule possible. Si on supprime la visiophonie le film tient la route. On peut raconter l'histoire de façon classique en montrant Thomas dans son appartement, je ne sais pas si cela aurait fait un film aussi passionnant mais l'histoire existe en dehors de son principe de narration. C'est ce qui me plaisait car je n'avais pas envie de faire un film en visiophonie pour le dispositif en lui-même. L'originalité formelle n'a aucun intérêt si elle n'est pas soutenue par un sujet fort mais elle peut être un élément important dans un film pour susciter l'intérêt du spectateur. " 

(octobre 1999)

Thomas est amoureux
Vidéo (kinescopé en 35mm), 1.66, Couleurs, 93'
Réal.: Pierre-Paul Renders, Scén.: Philippe Blasband. Scripte : Julie Gesquières, Image : Virginie Saint Martin, Son : Olivier Hespel, Mont.: Ewin Rykaert. Int.: Benoît Verhaert, Fréderic Topart, Valérie Lemaître, Dominique Bayens, Micheline Hardy, Catherine Graindorge. Prod.: Entre Chien et Loup, avec l'aide du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la Communauté française de Belgique.

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