Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
12/05/2011
 

Torpedo de Matthieu Donck avec François Damiens

K2 nous invite à nous rendre sur le tournage de Torpedo, premier long métrage de Matthieu Donck, produit par ses soins. La journée que nous choisissons se déroule dans un entrepôt de pièces de rechange automobiles, dans le Brabant flamand. Sur un terrain labouré par les dépanneuses, les tentes de la réalisation se profilent sur une note enjouée. Un soleil radieux égaie ce paysage torturé et accentue le contraste entre cambouis et mécanique d'une part et, d'autre part, l'équipe du film, caméra à la main, perche au bout du bras, maquilleuses en alerte, tout ce petit monde pataugeant dans la gadoue. Notre mini équipe vient prendre la température, y rencontre François Damiens qui se prête avec plaisir aux questions des journalistes malgré une fatigue évidente. Par contre, nous nous réservons de revoir le réalisateur en dehors de l'agitation du plateau, dans les bureaux de K2, dans lesquels une salle de montage lui a été aménagée. Rencontre avec un jeune homme d'apparence classique, très sérieux dans ses propos, mais à l'imaginaire grinçant.

Cinergie : Qu'est-ce qui t'a donné l'envie de faire du cinéma?

Portrait de Matthieu Donck, réalisateur de TorpedoMatthieu Donck : Ado, j'ai fait beaucoup de théâtre et d'impro. En secondaire, je me suis inscrit dans la section « Art d'expression », où on nous enseignait autant le théâtre que le cinéma tout en nous demandant de réaliser des exercices pratiques. On a fait de petits films qui m'ont vraiment donné envie de passer derrière la caméra. C'est comme ça que je suis rentré à l'IAD. En fait, j'adore raconter des histoires. En improvisation, ce que j'aime, c'est raconter, comme dans l'écriture de scénarios de BD ou de pièces de théâtre que je fais. J'aime m'imaginer des histoires drôles, burlesques, comme dans les films des Frères Coen. Des comédies avec un fond et de l'humour noir, où l'on circule entre deux zones. C’est le style qui me correspond, et c'est ce que j'ai essayé de faire avec ce film.
C. : Comment t'est venue l'idée du film et quelle est-elle ?
M. D.
: Quand j'étais en première année à l'IAD, pour payer mes vacances en Inde, j'ai fait des petits boulots. Entre autres celui de téléphoniste dans une boîte de télémarketing. J'appelais des gens toute la journée pour un magasin de canapé et je leur disais qu'ils avaient gagné un kit barbecue 18 pièces ou un sèche-cheveux, et qu'ils pouvaient venir le chercher en magasin. Ce job est terrible, parce que tu sais que tu emmerdes tout le monde, que les gens te raccrochent au nez et la seule personne qui tombe dans le panneau c'est celle à qui on va soutirer un crédit pour un canapé 6 places. Dans ce magasin de sofa, le marketing fait que pour aller chercher ton cadeau, tu es obligé de te présenter en famille. Partant de là, j'ai imaginé l'histoire de Michel Ressac, joué par François Damiens, qui est à l'autre bout du fil, et à qui on dit : « Bonjour Monsieur, vous avez gagné un souper avec Eddy Merckx ! » Mais il n'a pas de famille, et quand il se présente là-bas, on lui refuse son cadeau parce qu'il n’en a pas. C'est assez terrible évidemment, parce que ce sont des arnaques, et ne même pas avoir accès à cette arnaque, c'est pire ! Si on y pense au premier degré, c'est désolant, mais il y a moyen d'en rire, et c'est ce qu'on a essayé de faire.
C. : L'idée est de prendre une situation désespérante, sordide presque, et de s'en moquer ?

M. D. : Tout à fait. Je trouve ça plus rigolo de parler de choses tragiques ou tristes de manière drôle. Cela ne signifie pas pour autant qu'on ne dénonce rien ! En tout cas, c'est ma manière de raconter les histoires. Quand j'écris, je vois des images, ensuite je dessine le storyboard, parce que j'aime aussi dessiner. Avec Manu Dacosse, mon chef op’, on a beaucoup discuté et préparé le découpage. Maintenant, au montage, j'essaie de respecter la ligne, mais quand ça ne marche pas, je change.

C. : Comment as-tu choisi tes acteurs ? Les avais-tu imaginés au moment de l'écriture ?
M. D. :J'ai écrit une première version en imaginant le personnage de Michel Ressac. Au départ, je ne pensais pas à François Damiens, c'est Dominique Janne, mon producteur, qui me l’a présenté. Au début, je lui avais simplement fait lire le scénario pour avoir un avis. Puis, en discutant avec lui, je me suis dit que le rôle était fait pour lui. Après, pendant les deux ans d’écriture, j'ai clairement écrit en pensant à François. En fonction de ça, j'ai choisi Audrey Dana pour jouer sa compagne dans le film. Puis, il y a Cédric Constantin, un enfant de 10 ans qu’on a recruté par casting. Je n’avais jamais tourné avec un enfant, et c’était un peu difficile de se décider, mais Cédric est vraiment extraordinaire. Il avait déjà fait une petite apparition dans le Petit Nicolas. Il a une conscience du jeu assez impressionnante pour un enfant. Il sait très bien quand il joue et quand il ne joue pas, il est très pro et il connaît son texte. J'ai vraiment été très surpris. 

C. : Comment s'est passée la direction d'acteurs ? C’était ta première expérience dans cet univers ? 
M. D. : Je n'ai pas trouvé ça compliqué ! Le plus dur a été de tourner 6 jours par semaine, en hiver. Il faisait super froid, et on tournait parfois de nuit. Alors quand on est sur un parking à Gosselies, qu'il y a une pluie verglaçante et qu'on a 10 vestes, la dernière chose qu'on a envie de faire, c'est de peaufiner le jeu ! Quant aux acteurs, ils sont avec leurs costumes normaux, et ils n’ont qu’une envie, c’est de se mettre au chaud. J’ai trouvé ça plus compliqué que la direction d’acteurs où il s’agit plus de contact humain. Je m’entendais super bien avec toute l’équipe. Ce que je trouve très chouette aussi sur un long métrage, c'est que justement, ça s'accompagne sur la longueur. On voit au fur et à mesure des semaines comment les personnages se construisent.

C. : Comment est ce que tu commences quand tu arrives sur le plateau ? Est-ce que tu fais des répétitions avant de commencer à tourner ? Est-ce que tu discutes d’abord des scènes que vous allez tourner ?
M. D.
: Nous faisons des répétitions, mais le problème reste à chaque fois le temps. Ce qu'on faisait souvent, c’était discuter la veille des scènes du lendemain, surtout quand il y avait des scènes importantes. Comme il y a des scènes de comédies, il faut que les dialogues se répondent, c'est important qu'il y ait cette gymnastique entre eux. Quand on met la caméra, d'abord on fait une mise en place et puis, quand on installe les lumières, on répète ensemble. On revient ensuite sur le plateau, on refait une ou deux répétitions, et on tourne. L'avantage de tourner en numérique, c'est qu'on peut aussi tourner les répétitions. C'était une découverte de ne plus tourner en pellicule, ça permet de travailler différemment. Et puis, on devait toujours s'attendre aux imprévus, surtout ceux venant de François, sollicitant l'attention de ses partenaires de jeu. Cédric le gamin, a vite appris à réagir, et c'était souvent de belles trouvailles.

François Damiens sur le tournage de Torpedo de Matthieu Donck François Damiens sur le tournage de Torpedo de Matthieu Donck
C. : As-tu donné beaucoup d'importance au paysage ?
M. D.
: Oui bien sûr, j'aime bien les décors, et je les ai choisis avec attention. J'ai fait moi-même une partie des repérages. Mais pour l’instant, nous sommes très proches des personnages, nous n’avons donc pas encore vraiment eu le temps de filmer les paysages. Je suis impatient de m’y mettre pour commencer à aérer le film.

C. : Dans Torpedo, le prix offert au gagnant est un dîner avec Eddy Merckx. Qui est-ce qui connaît encore Eddy Merckx aujourd'hui ?
M. D.
: Mais tout le monde connaît Eddy Merckx ! Au moment des repérages, on demandait aux gens si on pouvait filmer dans leur magasin, et quand on leur racontait l’histoire de ce François Damiens qui avait gagné un dîner avec Eddy Merckx, les gens demandaient systématiquement s’il allait venir. J'aime bien l'image qu'il représente, celle de la vieille Belgique. C'est peut-être même le dernier Belge. On ne sait pas s'il est Flamand ou Wallon, il est Belge, c'est tout ! Il est venu tourner, et c'était vraiment un bon moment. C’est un homme qui a beaucoup d’autodérision. J'ai été étonné de voir à quel point c'est une légende : il est un peu comme Tintin.

C. : Quels sont les sentiments que tu veux faire passer dans ce film ?
M. D.
: Il y a la relation de filiation entre Michel et son père, entre Michel et le gamin qu'il emmène avec lui. Et puis, le rapport aux images. Il reçoit un catalogue du magasin de canapé sur lequel il y a une famille et à laquelle il essaye de ressembler. En cuisine, c'est toujours mieux sur la photo de la recette que le plat qu'on a préparé ! Le bonheur n'est pas une destination, mais les chemins pour y arriver. C'est aussi opposer la famille de lien à la famille de sang. Michel crée une fausse famille, et l’idée est de savoir si les familles recomposées sont moins vraies que les familles de sang. Ce qui me plaît dans l'écriture, c'est d'avancer sur plusieurs niveaux. Donner l'impression que c'est une histoire légère et d’être plus complexe sur le fond.

C. : L'écriture, tu l'avais déjà. Que t'as apporté en plus l'IAD ?
M. D. :L'IAD m'a apporté les rencontres. C'est génial pour ça ! Je suis resté en contact avec beaucoup d’étudiants et c'est comme ça qu'on peut tisser un réseau super vite. En deuxième lieu, je dirais que ça m’a apporté la confiance en soi. C’est primordial pour faire ce métier parce que nous sommes en train de parler du film qui est en train de se monter, mais il y a des moments où on se demande si on est vraiment fait pour ça ! Il suffit que quelqu’un n’y croit pas pour qu'on y croie moins aussi. L’IAD, c'est ça, tu fais des courts métrages et tu sais que quoi qu'il arrive, tu tourneras lundi. Ça donne confiance parce qu’on a des gens face à soi qui croient au film, et ça donne envie d'en faire un autre. Si je n’avais pas fait l'IAD, je ne suis pas sûr que je ferais du cinéma aujourd'hui, que j'aurais osé. J'ai beaucoup d'admiration pour les personnes qui se lancent sans avoir fait d'école, et je ne crois vraiment pas qu'il faille obligatoirement en faire. Mettre en scène, c'est mettre les bons mots, et je ne pense pas que ça s'apprenne, c'est inné. Ce n’est pas un don, tout le monde sait le faire, mais il faut juste trouver le bon vocabulaire. Ce qu’il y a de plus difficile dans les métiers artistiques, c'est faire passer une idée. Je crois que trouver le bon mot pour dire la bonne chose, c'est le travail de toute une vie.

François Damiens

Cinergie : Pourquoi avoir accepté de jouer dans le film de Matthieu Donck dont c'est le premier long métrage ?

François Damiens sur le tournage de Torpedo de Matthieu DonckFrançois Damiens : La première fois que j’ai rencontré Matthieu Donck, il s’est passé quelque chose. Matthieu savait précisément ce qu’il voulait: chaque scène avait été méticuleusement pensée. Je sentais qu’il avait énormément travaillé en amont, pourtant il n’a que 29 ans. Il n’était pas spécialement spectateur de moi, dans le sens « fan ».Il aurait pu vouloir me faire jouer mon personnage de « caméra cachée », mais je trouve dommage de baser un film là-dessus car ça ne tient pas sur la longueur. Je sentais que j’allais pouvoir jouer un peu avec ça, car mon personnage, Michel, a un côté un peu barakie mais surtout un côté plus touchant.
Torpedo est un roadmovie qui permet de montrer plusieurs facettes du personnage : son rapport avec sa femme, avec le petit garçon, avec son père, avec sa sœur. Le film contient beaucoup de messages sous-jacents, il n’est pas à regarder au premier degré. 

C : Quelques mots au sujet de ton personnage ? 
F. D. : Michel est un homme qui vit seul dans son petit studio crasseux, qui n’a connu qu’une seule histoire d’amour dans sa vie. Il vend des poêles sur les marchés. Il a toujours tout raté, il fait 50 choses en même temps sans jamais les terminer. C’est quelqu’un qui a besoin d’exister à travers le regard de quelqu’un d’autre, ici, de son père. Pour ça, il va participer à un concours dont l’enjeu est d’inviter Eddy Merckx à dîner chez lui. Il se dit que c’est la chance de sa vie, qu’il doit relever le défi pour impressionner son père, mais il est vite dépassé car c’est plus compliqué qu’il ne le croyait. Il lui faut une famille pour participer au concours et comme il n’en a pas, il se débrouille pour s’en trouver une. Il kidnappe un enfant mais « c’est pour la bonne cause ». Comme il veut aller jusqu’au bout, il finit par faire des trucs débiles qu’il regrettera par la suite. J’aime beaucoup la folie du personnage et le fait que cette histoire pourrait se passer dans la vraie vie.

C : Comment se passe la rencontre avec Cédric, l’enfant ? 
F .D. : C’est assez facile de jouer avec Cédric, que ce soit au début du film lorsqu’il joue la crapule ou à la fin lorsqu’il se rapproche peu à peu de moi. Il est très juste, il est mignon, il est concentré, contrairement à ce que l’on pourrait croire lorsqu’il s’agit d'un enfant. J’ai parfois l’impression qu’on est deux enfants sur le tournage : on s’amuse à faire des petites blagues ensemble. Il apporte de la fraîcheur au film et, comme c’est un enfant, il oublie parfois qu’il est dans le film et tout est très naturel.

C : Comment expliques-tu cet engouement à ton égard ?
F. D. :J’ai eu un parcours assez chanceux parce qu’on est toujours venu me chercher. Donc, je tente d’être le plus consciencieux possible surtout par respect pour les comédiens excellents qui n’ont pas eu la chance d’être choisis par des réalisateurs.

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